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[Chronique] 2013 – Vice & Vertu – Swift Guad

Swift Guad – Le vautour du rap underground

Swift

Une voix rocailleuse, sortie des tripes et une vision froide, crue, acerbe des choses qui l’entourent: si le rap underground et indépendant du 93 avait une figure de proue, ça serait surement celle de l’énigmatique et explosif Swift Guad, qui nous livre sa huitième galette personnelle, dont chacune des 18 parts contient une fève. Bilan de cette nouvelle bastos lyricale datée du 14 Octobre 2013.

Avec des prods coupées à la machette signées Al’Tarba, son complice de crimes auditifs, Tony-O, Blake Smith, Beus Bengal et autres, Swift Guad signe ici un album abouti dans lequel se superposent avec une finesse ciselée des morceaux qui restent dans la lignée swiftienne (Musique de hooligan, Expédition punitive, Assez, À quoi ça rime ? …) et d’autres dans une toute nouvelle mouvance qui ont pu décevoir les inconditionnels (4 Saisons et Icare, bien que ce dernier ne soit pas présent sur l’album, en sont les parfaits exemples). Mais bien loin de vendre son style pour passer sur les ondes, Swift De-Ga a voulu faire un album transitoire pour explorer un nouvel univers musical et ne plus tourner en rond, pour ne pas être catalogué dans cette classe de rappeur-qui-fait-toujours-la-même-chose-sans-se-diversifier, ne pas rentrer dans une case artistique.

Et la première punchline de l’album, qui surgit comme un ouragan après 40 secondes d’écoute sur le morceau Vétéran, nous annonce tout de suite la couleur: alors que mon flow est en plastique, le sien est en acier trempé.  Une seule envie, c’est que les 18 titres qui composent l’album nous confirment cette assertion. Et le guttural Swift, énervant et énervé, vient certifier et consolider notre appréhension: que ça soit dans Assez (« Pas besoin d’avoir fait maths sup/Pour vendre ce qui ressemble à des capsules« ), dans Musique de Hooligan (« Dis moi quel chemin nous frayer/La dépression nous fait chier/C’est parce qu’on prend racine malgré qu’on ait du béton sous les pieds« ) ou dans Expédition punitive, ( « Ma solution c’est que le peuple encaissent vos taxes douanières/Et que leurs navires de guerres prennent la trajectoire de Costa Croisières/A terre, j’vais les scalper avec mon opinel /Tous les poids lourds et poids Welter feront le nag-mé au Sofitel) le talent est brut, et brutal.

Comme surgissant des bas-fonds de la banlieue opprimée et délaissée, le rappeur mélange avec une aisance déconcertante des punchlines à la sauce égotrip dont lui seul a le secret, et des phrases plus sereines, humbles et réfléchies, parsemées tout au long du skeud. C’est surement dans Expédition Punitive que le génie de la plume s’exprime le plus, à travers un pamphlet moralisateur où l’on imagine l’auteur, capuche et full face, partir en bomber et glock à la main pour buter tout ce qui lui tape sur les nerfs: de Neuilly Sur Seine aux gangsters de bac à sable en passant par les patrons et les matons, pas mal de profils y passent. Cela aurait pu nous rappeler le très réussi Suicide Social d’Orelsan, si des voix entêtantes et joyeuses n’accompagnaient pas celle de Swift tout au long du ceau-mor, venant égayer un 4’39 » d’une noirceur, pourtant, très forte (« C’est plus des lapins mais c’est des rats qui sortent des chapeaux« ).

Plusieurs fervents défenseurs du mouvement underground viennent croiser le mic avec le MC montreuillois: ainsi, Deen Burbigo, Wira, Titan, Dandyguel, Paco et A2H partagent quelques pépites avec le caillou du 93. On regrette seulement l’absence de Saké et L’Indis, deux des rappeurs avec lesquels Swift Guad sort le parfait attirail de serial kicker. Mais le featuring que l’on a envie de découvrir tout de suite et celui avec Paco, sur le son au titre évocateur Le Monde A L’Envers. Le temps  d’un morceau, Hérésie est reformé, au plus grand bonheur des aficionados de ce groupe qui n’a pas existé assez longtemps. Et dès la première seconde, les paroles de Swift annoncent la lignée du morceau, qui ira « des Qataris au Pôle Emploi« : les poils se dressent et le monde s’écroule. La voix de Paco, tout de suite, entraîne l’auditeur dans une salle sombre et froide où se mélange un regard abrupte et acide, à une voix corrosive, incisive, tellement caractéristique de Paco.

Au plus grand dam de DSK ou d’Harry Roselmack, le premier dans un couvent  et le deuxième en string panthère, une croix gammée collée sur l’corps, Paco décrit dans ce morceau le monde qui tournerait à l’envers, dont tous les codes, valeurs, morales et traditions seraient inversées. Après un refrain mi-chanté mi-rappé par Swift, ce dernier reprend le flambeau en décrivant, à son tour, les situations les plus improbables: Zlatan ne marquerait plus à cause d’un salaire de misère. Belle parodie d’un monde retourné, Hérésie signe ici un nouveau chef d’œuvre qui ravira tous les passionnés. Au niveau des surprises, le single 4 Saisons voit le rappeur kicker un sample du morceau électro Infinity 2008 avec un beat quasi inexistant, un bruit sourd battant la mesure durant toute la chanson, un refrain chanté avec un vocoder annihilant la finesse de la voix de Swift, où est expliqué en quoi « printemps comme automne, hiver comme été, instants monotones  » se succèdent dans la vie du montreuillois.

Finalement, Swift nous sert un « cocktail de vice à consommer avec modération« , comme il le dit si bien dans Grandeur & Décadence. Bien qu’aucun des morceaux ne soit vraiment à la hauteur de La Montreuilloise  ou Fleur de Bitume, l’album est un condensé de surprises exaltantes qui raviront les habitués comme les nouveaux auditeurs: toujours à base de multi syllabiques placées avec plus de précision qu’une frappe chirurgicale sur tous les instruments qui composent les prods, Swift change mais ne déçoit pas. Véritable vautour rodant à l’affût de n’importe quel beat à dévorer, presque de manière instinctive, Swift le Deguin confirme son talent vicieux et efficace. Mais la vertu est aussi au rendez-vous, le rap swiftien conserve ses lettres de noblesse tout en évoluant vers un horizon plus large, qui promet un prochain album fort d’un renouveau bien dosé entre le roc et les flammes d’une voix profonde, qui, espérons le, lui rameutera plus de partisans qu’il n’en a, pour élargir son champ d’action. Résultat d’une alchimie bien dosée entre conscient et égotrip, entre beats rapides et sanguinaires, ou rythme plus lents et reposant, on peut dire sans se tromper que Vice + Vertu = Swift Guad.

 

 

 

Kekropia

About Leo Chaix

Grand brun ténébreux et musclé fan de Monkey D. Luffy, Kenneth Graham et Lana Del Rey, je laisse errer mon âme esseulée entre les flammes du Mordor et les tavernes de Folegandros. J'aurai voulu avoir une petite soeur, aimer le parmesan, et écrire le couplet de Flynt dans "Vieux avant l'âge". Au lieu de ça, je rédige des conneries pour un site de rap. Monde de merde.

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