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[A l’origine] John Surman, du jazz à la trap : histoire d’un sample

Quel est le point commun entre Lunatic, Hit-Boy, Kalash, G-Unit, Phife Dawg, Demi-Portion et Joke ? Un sample de jazz de 1979 de John Surman. Il y a parfois dans le rap des samples dont on s’étonne de l’origine et celui-ci en fait clairement parti. Si les beatmakers sont par nécessité des diggers en puissance, on peut s’étonner que les digressions musicales de Marc Jouanneaux (Animalsons pour Lunatic), Hit-Boy, Kalash, DJ Tricks (Demi-Portion) et J Dilla (Phife) aient mené au même morceau du clarinettiste anglais John Surman, Edges of Illusions, tiré de son album Upon Reflection.

Ce morceau solo de 13 minutes a été composé en 1979 grâce à la technique de re-recording, Surman enregistrait ses boucles de synthétiseur lui permettant de s’auto-accompagner à la clarinette. Sur ces boucles Surman improvise une sorte de freestyle, version instrument à vent et dont Edges of Illusion naîtra pour connaître un parcours singulier.

Resté dans la sphère des amateurs de jazz de 1979 jusqu’à 2000, c’est Marc Jouanneaux le beatmaker de Lunatic, qui découvre Surman grâce à son père. La boucle mélancolique de Edges of Illusion lui apparaît immédiatement comme un sample potentiel pour Lunatic. Booba et Ali l’écoutent en studio, une accélération et le sample deviendra l’instru de « Le silence n’est pas un oubli« . 21 ans plus tard John Surman renaît sur l’un des meilleurs albums de rap français.

La même année, Surman a aussi été samplé mais cette fois aux US par J Dilla, producteur du track 4 Horsemen de Phife Dawg (mieux connu en tant que membre de A Tribe Called Quest). Difficile de savoir qui de J Dilla ou de Marc Animalsons déterra le premier cette pépite taillée pour apporter une atmosphère hypnotique et lourde. Quoi qu’il en soit et grâce à l’un d’eux Surman a dépassé malgré lui la frontière du jazz et a nourri de ses boucles de synthé quelques sept morceaux de rappeurs différents.

Comme le dit Marc Jouanneaux lui-même, avec ce sample il grilla la politesse à Hit-Boy le beatmaker de G-Unit (groupe de rap new-yorkais dont l’un des 5 membres n’est autre que 50 Cent) et de HS87. En avril 2014 HS87 sort Grindin’ My Whole Life, track dont l’instru utilise le sample de Surman et c’est deux mois plus tard que Hit-Boy remixe ce titre avec G-Unit sur Nah I’m talking bout. Nous sommes 14 ans après Le silence est un oubli et la trap colore déjà le réarrangement du sample de Surman.

En France, après Lunatic c’est Demi-Portion en 2013 qui après une intro sur La mauvaise réputation de Brassens intègre le sample de Surman. Le résultat musical est plutôt malhabile mais les deux clins d’œil à deux artistes opposés font toujours plaisir. A l’image de Demi-Portion on retiendra surtout dans le track Petit Bonhomme la générosité du MC et son esprit invariablement hip-hop !

En France toujours, Joke en featuring avec Titan sur le track Capice utilise les boucles de Surman, version Hit-Boy. Pas de quoi rivaliser avec Lunatic et G-Unit

C’est Kalash qui utilisa la dernière fois les boucles de Edges of Illusion de Surman mais dans leur version « trapisée » par Hit-Boy. Sorti fin 2014, c’est une mention spéciale pour ce titre qui n’apparaît sur aucun album de Kalash. Clipé par Chris Macari, il y a là une cohérence entre l’inquiétude étouffante des boucles de Surman et le texte relatant le racisme ordinaire du quotidien des Antillais. Des boucles de synthé pour des boucles d’idées préconçues :

Ils m’ont dit comme les portugais et l’bâtiment, les antillais c’est les gros culs et le piment

Ainsi le rap a permis de faire connaître ces boucles au-delà des frontières des amateurs de jazz. Reconnaissable immédiatement, le sample de Edges of Illusions est devenu un incontournable du beatmaking et 38 ans plus tard John Surman fait toujours référence malgré lui.

 

 

 

About Ana Ravat

Je suis nulle en solfège, j'ai aucun talent musical, j'écoute beaucoup de rap sans jamais acheter un CD et quand je vais en concert c'est que j'ai un plan pour des places gratos. Face à l'inconfort psychologique et à l'immoralité d'une telle situation j'ai décidé de réduire les tensions névrotiques inhérentes à ceux qui prennent sans jamais donner. Me voici, me voilà, profitez-en!

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