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AL Lerapenfrance

[Interview] Al – « Aujourd’hui, le rap est édulcoré, on le force à s’infantiliser quand il ne s’infantilise pas tout seul. »

Porte de Bagnolet, un petit troquet. Al est venu seul et sans fard pour témoigner de sa longue carrière dans le rap français. A l’image de sa musique, il est posé et réfléchi. Entretien.

On va commencer à tes débuts. Tu peux nous raconter comment ça s’est passé ?

Moi, je viens de Dijon. Quand j’ai découvert le rap, c’était par la danse.

Donc t’es un ancien.

Je sais pas, j’espère qu’il y a encore des jeunes qui découvrent le hip-hop par la danse après c’est vrai que ça s’est détaché et que la danse a pris de l’envergure mais ce n’est pas plus mal. C’est aux alentours de 20 piges que j’ai commencé à gratter. C’est venu par mimétisme car je voyais des potes rapper. Ensuite j’ai persévéré et j’ai fait ma première apparition discographique.

Chez Cut Killer ?

Ouais, à la base j’avais rencontré Fabe lors d’un festival à Bourges en 1997 et il m’avait mis en contact avec lui, Cut avait bien aimé le son et ça s’est fait aussi simplement que ça. Je crois que le projet s’était bien vendu à l’époque. C’était donc mon premier son gravé.

Ensuite il y a eu un très bon morceau avec Fabe, Correspondance, il est venu comment ?

A la base, on était parti sur un autre morceau qui s’appelait Ça ou rien mais le son n’était pas si bon que ça. J’avais proposé la production de ce titre-là, j’ai commencé à gratter autour de ce thème et ça a fini sur l’album Détournement de Son.

C’était le début de plusieurs projets.

Oui après j’ai sorti quelques mixtapes. J’ai travaillé sur un disque avec Adil El Kabir qui s’appelait A force de tourner en rond.

D’ailleurs, Adil tu le rencontres comment ?

Je travaillais un peu avec Duke qui le connaissait et on était rentrés en contact par ce biais. D’où l’idée un peu saugrenue de bosser ensemble, on a fait beaucoup de dates tous les deux. Ce sont de très bons souvenirs, c’était un putain de MC. Un acharné de rap qui s’était mis dedans depuis qu’il était tout petit, il était vachement impliqué.

Ensuite vient le maxi Le masque du ravisseur en 2004.

Exactement, c’était un deux titres où j’étais tout seul. Bien longtemps après en 2006, il y a eu une compilation avec les gens de mon label Matière Première et des rappeurs qu’on affectionne, ça s’appelait Quand le brut s’enflamme. On avait invité des gens d’Anfalsh, La Rumeur etc.

C’était la dernière sortie avant ton album solo ça.

High Tech & Primitif, ouais.

Et avec le recul, tu en penses quoi?

Déjà, ça a désacralisé un peu le fait d’avoir sorti un album. Avant je me disais que c’était un truc de fou mais finalement certains automatismes se sont installés et avec le recul, je le trouve bien. Il a eu un certain succès d’estime. C’était un album vraiment conçu dans la longueur, certains morceaux avaient 4 ou 5 ans et d’autres étaient plus frais, plus spontané. Ça a donné quelque chose qui me ressemble, je le réécoute aujourd’hui et je n’ai pas l’impression d’avoir menti. Le temps pris pour la réalisation fait que je n’ai pas essayé de coller à une tendance et j’en garde un bon souvenir, c’était un bon délire.

Le prochain arrive en 2012 ?

Début 2012, ouais. C’est un album qui n’aura pas de featuring. Ce n’est pas forcément volontaire mais je me suis retrouvé avec un certain nombre de morceaux et l’ensemble avait déjà une cohérence propre. A la base, je ne suis pas dans l’optique d’aller chercher un featuring juste pour avoir un nom mais en plus, c’est une sorte de challenge d’être tout seul. Par contre, je ne le referai pas forcément. On est à une époque où un album featuring, c’est un concept en soi donc si ça va à l’encontre de cette démarche-là… Personnellement, je suis à des milliards d’année-lumière de ces considérations.

Pour revenir un peu en arrière, sur ton tout premier morceau tu disais que ce serait compliqué de sortir de Dijon. Qu’est-ce que tu en penses maintenant ?

Ça l’est toujours un petit peu ! Même si ça a pas mal évolué. A l’époque, on était toujours dans la recherche et on était obligé de pousser le truc pour savoir ce qu’il se passait. Maintenant avec le net, qu’un son sorte à Brooklyn ou dans le 21240, tu peux l’avoir au même moment. Il y a quand même pas mal de mecs de province qui ont réussi à percer. Mais il reste énormément de choses qui se passent sur Paris.

Justement, puisque l’on évoque l’apport d’internet, est-ce que tu penses qu’un support comme Youtube vous a fait défaut à tes débuts ?

Je vais te dire un truc. Moi quand j’ai sorti le premier EP, le but ultime c’était de faire des scènes. Avec Adil, on a fait une trentaine de dates dans toute la France. C’était une époque où on ne sortait pas un clip pour un oui ou pour un non, on tournait beaucoup plus. Pour moi, c’est l’essence du mouvement. Maintenant, tu peux avoir des millions de vues et ne pas faire de concert pour autant. Je ne sais pas comment les gens conçoivent leur musique mais si j’ai 27 vues sur un clip et que je tourne deux fois par semaine, ça me va parfaitement. La vérité est ailleurs que dans le nombre de vues sur un clip.

Et est-ce que tu penses que l’image du rap a changé depuis tes débuts ?

On est peut-être plus visible maintenant, il y a un rappeur à chaque coin de rue.  Après il n’y a pas un bon rappeur à chaque coin de rue mais tant mieux c’est ce qui fait qu’il y a des gens très nazes et d’autres très talentueux. Mais l’image a changé, ce rap provocateur et dérangeant des débuts n’est plus vraiment mis en avant même s’il existe toujours. Aujourd’hui, le rap est édulcoré, on le force à s’infantiliser quand il ne s’infantilise pas tout seul.

Mais est-ce que tu revendiques le fait d’être un rappeur ?

J’ai envie de te dire que vu tout ce qui sort en rap et ce à quoi les gens vont penser quand tu vas leur dire ça… Il y a des gens qui nous affichent grave. Forcément, le commun des mortels ne voit que le rap naze qui est mis en avant. Il faut bien savoir avec qui tu parles avant de dire que tu rappes parce qu’on va te sortir des trucs de fou. On va te comparer à untel ou untel ou alors on va te dire que c’est une musique de voyous vulgaires. Après je fais du rap et je n’ai pas à avoir honte, il faut l’assumer avec tout ce que ça comporte et essayer de ne ressembler à personne.

D’ailleurs, quelles seraient tes influences ?

J’aime beaucoup le réalisme, je vais beaucoup au cinéma et j’aime les films qui sont traités de façon brute. Au niveau du rap, j’apprécie ce qui est riche au niveau de l’écriture. La dernière tarte que j’ai prise, c’est d’un belge qui s’appelle Scylla. Sinon, j’ai toujours kiffé Rocé.

C’est ce que je comptais dire, ça s’entend assez dans ton flow.

C’est surement parce qu’on est assez proche du parlé, je pense. Quand j’écris, je ne suis pas dans les gimmicks, je mets mon texte en avant. J’ai aussi écouté très longtemps La Rumeur, j’adore Anfalsh. C’est ça le réalisme. Ils apportent un éclairage différent. Le rap existe maintenant depuis belle lurette et on arrive à un point où tout a été dit. Ce sont les angles de lecture qui diffèrent à présent, ce sont eux qui apportent quelque chose de nouveau.

Mais ce versant du rap est sous-médiatisé. Un album comme celui de Casey n’a pas eu le succès qu’il aurait mérité.

Peut-être que je m’avance mais je crois qu’elle en a vendu pas mal. Pour l’époque, vu les conditions et la visibilité qu’elle a eu, crois-moi qu’il y en a beaucoup qui aimeraient être à sa place et qui, avec plus de moyens, n’ont pas atteint ces chiffres. Et ça rejoint ce que je disais plus haut, elle a fait un paquet de dates. Alors qu’il y a des gros qu’on voit nuit et jour à la télé et qu’on entend tout le temps à la radio qui ne tournent pas du tout.

On te voit très rarement en vidéo, malgré ça est-ce qu’il y a des gens qui te reconnaissent dans la rue ?

Franchement, je m’en fous ! Ça m’est déjà arrivé mais ce n’est pas une fin en soi. Je ne vis pas du rap donc je me fais plutôt rare. Mais quand ça arrive, c’est plutôt cool parce que ce sont forcément des gens qui connaissent vraiment ma musique.

Et en rap français, qu’est ce qui l’influence ta musique ?

Tous les groupes que j’ai cité plus haut. Plus récemment, un mec comme Virus m’a mis une tarte aussi. Sans vouloir trop le gonfler non plus, il est super fort !

Tiens, pour finir, il n’y a pas de subtilité derrière ton pseudo ?

Aucune, AL c’est Alain ! Je ne me suis vraiment pas pris la tête.

About Stéphane Fortems

Dictateur en chef de toute cette folie. Amateur de bon et de mauvais rap. Élu meilleur rédacteur en chef de l'année 2014 selon un panel représentatif de deux personnes.

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3 comments

  1. Que faut-il écouter de cet artiste au discours plus que respectable ?

  2. Niquel, une belle mentalité. Une partie du hip hop vit toujours !
    Des discours directs et plein d’humilité, c’est ça qui est bon.

  3. À chaque fois que je viens sur ce site, je fais le même constat : vos interviews sont très bonnes ! Continuez, on en veut encore !

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