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Alkpote et la multi-syllabique

Wesh Alkpote sur le beat débarque j’ai un flow d’bonhomme
Suce ma bite pétasse j’ai mis d’l’eau d’Cologne

Dans ces deux premières mesures du morceau Sucez !, on entend presque tout ce qui fait la quintessence d’Alkpote depuis 2006 jusqu’à aujourd’hui : goût prononcé pour la vulgarité la plus basse, références sexuelles récurrentes, prods lourdes et entêtantes, et flow linéaire très accentué, de sorte à mettre en valeur des rimes multi-syllabiques de tout premier ordre.

Car ce qui constitue sans doute la plus grande force de l’Empereur de la crasserie, sa réalisation la plus aboutie, c’est sa technique phonétique, son travail sur la multi-syllabique, type de rime qu’il utilise de manière quasi exclusive. Et pas n’importe comment s’il vous plaît – « sur le beat débarque j’ai un flow d’bonhomme / Suce ma bite pétasse j’ai mis d’l’eau d’Cologne ». Ici, huit voyelles sur dix sont répétées selon le même ordre. C’est de la rime multi-syllabique, telle qu’on en parle en France en tout cas : un groupe de voyelles répété dans le même ordre, une sorte de réseau d’assonances.

Depuis le milieu des années 2000, avec l’influence de MC comme Diam’s, Salif ou L’indis, la multi-syllabique est devenue tellement répandue qu’elle constitue presque la rime de base du rappeur qui se respecte, de Kaaris à Orelsan en passant par Mysa et les gars d’Inglourious Bastardz. Et comme pour tout outil devenu commun, le génie de la multi-syllabique ne réside plus dans sa simple maîtrise, mais dans l’usage qui en est fait. C’est là qu’Alkpote entre en jeu.

Pense calmement, place aux types les plus déter’
On parle de sang, la police est sur les nerfs
Mon rap de franc-maçonnique est funéraire
Bombardement atomique et nucléaire
Montagne de blanche, narcotique c’est plus mes rêves

Seth Gueko, Alkpote et Zekwe RamosLe Machin

Le flow d’AlK met tout en œuvre pour afficher le brio de sa plume. En se répétant identique pendant cinq mesures, il met en valeur un schéma de rimes qui porte sur leur presque intégralité. On a ici onze voyelles, du début à la fin de chaque mesure, répétée dans le même ordre, du début à la fin de chaque mesure. La difficulté d’un tel exercice peut passer inaperçue, mais dans cet extrait, chaque voyelle participe à la rime. On pourrait appeler ce procédé une rime multi-syllabique holorime, ou des mesures holorimes multi-syllabiques, mais le nom importe moins que le résultat : la multi-syllabique porte sur des mesures entières, ici cinq.

Il faut bien comprendre que jusqu’à aujourd’hui, la norme rapologique applique la multi-syllabique sur deux ou trois voyelles consécutives. Les multi-syllabiques portant sur plus de trois ou quatre voyelles sont très rares. Pas que les MC en soient incapables, même si parvenir à faire sens avec ce genre de contrainte relève bien de l’exploit, mais la majorité d’entre eux ne s’embarrasse pas de tels impératifs de richesse et choisit plutôt de montrer leur virtuosité phonétique dans le nombre ou la disposition de la rime.

Alkpote, comme les autres, se contente plus souvent de deux, trois ou quatre voyelles. Mais extrêmement peu d’artistes, rappeurs, chanteurs ou poètes, français comme américains, peuvent se vanter d’avoir conçu des mesures holorimes multi-syllabiques. On vous prie de vite transmettre des contre-exemples à la rédaction afin de modérer sa foi en le génie poétique de Serge Gainzbeur.

Génie poétique certes, mais comme on le suggérait plus tôt, le flow n’est pas en reste et le soutient de manière à afficher toute sa valeur. Il faut néanmoins se rendre à l’évidence : oui, le flow d’Alkpote est terriblement linéaire, mais il ne s’agit certainement pas de fainéantise ou d’incompétence. En rap, les articulations du flow du MC se calquent régulièrement sur le schéma de rimes qu’il a élaboré en amont, lors du processus d’écriture. Dans l’exemple du Machin, il est impossible de mettre pleinement en valeur le travail de la rime sans répéter le même flow sur cinq mesures. Ce qui peut dérouter voire déplaire à un auditeur habitué à des variations oratoires omniprésentes. Mais dans le même ordre d’idée, cela signifie que lorsque Alkpote se donne la peine d’élaborer des schémas rimiques plus complexes, le flow peut brusquement décoller :

Des putes de rêve me sucent le sexe pendant qu’je fume le zet
Je bute le chef, ta nuque se pète, c’est dur de test, c’est l’U2F
T’as vu c’que j’aif (salope), j’suis juste le best (alors)
Ta jupe se baisse (salope), et ton jules se laisse (carotte)

Le morceau Sucez ! encore une fois, le refrain ce coup-ci. Décomposons la rime : une multi-syllabique sur les voyelles [u], [e] et [è] dans les quatre mesures, accompagnée d’une autre multi dans les deux dernières, sur les voyelles [a] et [o], prononcées sur une deuxième piste vocale qui permet d’accentuer cette deuxième rime aussi fortement que la première, voire plus. Ici la rime n’est pas forcément riche, mais elle est très nombreuse et disposée stratégiquement. Sept récurrences multi-syllabiques sur les deux premières mesures, huit dans les deux dernières. Bref, plus des deux tiers des mots servent la rime, et c’est déjà une performance en soi.

Mais c’est le schéma qui est véritablement impressionnant : les deux premières mesures sont moins denses que les autres au niveau de la rime, mais plus longues en nombre de mots, et sont donc rappées plus rapidement, dans un flow-rafale qui accentue chacune des rimes. Mais l’accent est encore plus puissant dans les deux dernières mesures – comme elles sont plus courtes, elles sont rappées beaucoup plus lentement et lourdement, ce qui rend le travail sur la rime encore plus apparent. Et l’insertion de la nouvelle multi-syllabique crée de la variation, de la rupture, aussi bien à l’écrit qu’à l’oral, où la deuxième voix permet de prolonger et de tordre la fin des demi-mesures.

En bref, ne vous fiez guère aux apparences messieurs dames : l’Empereur de la crasserie est un poète sans pareil. Certes, il ne travaille qu’un seul genre de rime, mais nul ne peut prétendre le travailler comme lui. Certes, la multi-syllabique peut aujourd’hui sembler quelconque et vieillissante, pourtant celle d’Alkpote demeure à la pointe de la discipline, produit d’une mathématique rarement égalée. Mais Vald a dit la chose mieux que moi à Booska-P (dans une interview à retrouver ici) :

c’est un donneur de leçons en fait. Il te montre comment tu rappes, comment tu rimes. N’importe qui, je pense, qui veut rapper, faut qu’il écoute Alkpote en fait, sinon il comprendra jamais le délire des rimes. T’écoutes Alkpote tu sais comment rimer, comment placer tes multis.

Notons pour finir qu’il est significatif que l’Empereur de la crasserie soit aussi celui de la multi-syllabique. En se permettant de parler de tout, il se permet de rimer avec tout. On ne s’étonnera plus dès lors que son lexique soit réputé l’un des plus étoffés du milieu depuis cette fameuse étude infographique de 2014 (le domaine original étant expiré, on pourra en retrouver la trace ici) – car un large lexique, c’est un large catalogue de rimes potentielles.

Crédit photo : Esteban Wautier.

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