Alpha Wann, le roi sans histoires

Pour nous, une seule personne s’est hissé à la tête du rap aussi facilement, sans clash, sans concurrence ou magouilles : Alpha Wann, le seul Roi incontesté du rap à texte …

On le sait : depuis que les hommes savent raconter des histoires, nous nous sommes friands de légendes, de mythes. Ulysse, James Bond, Néo de Matrix, autant de héros – pour ne pas dire d’élus – qui peuplent notre imaginaire collectif, et qui ont en commun d’être accompagnés par un récit puissant, fondateur, qui forge la manière dont nous les concevons et les percevons. Par exemple, si vous entendez le nom de Frodon du Seigneur des Anneaux ou de Luc Skywalker, vous pensez directement à une histoire qui les accompagne partout : pour l’un, la mission périlleuse de traverser un monde hostile pour aller jeter l’anneau dans le Mordor, et pour l’autre un univers l’attendant comme un élu, censé rétablir l’équilibre à la fois politique et spirituel dans la galaxie. 

La même chose s’observe dans le rap, avec des personnages autour desquels gravitent des faits marquants, des anecdotes, voire des simili-légendes. On peut penser à Dr.Dre, passé du petit jeune de Compton au rappeur et homme d’affaire prétendu milliardaire (d’après Forbes, il ne l’est pas vraiment, malgré une fortune estimée ici à 800 millions de dollars), dont la légende rayonne maintenant bien plus loin que l’univers du rap. D’autres peuvent être cités ici : Snoop Dogg, XXXTentacion, Nekfeu, autant de noms si connus que leur évocation suffit à invoquer chez quiconque des images ou des anecdotes, même sans connaître leur musique. 

Mais l’art, ce n’est pas que ça : il y a des héros qui n’ont pas de légende. Ou plutôt, des gens célèbres, respectés, talentueux, qui n’ont pas une histoire qui les suit partout, et les « prédestine » à être des stars. Et justement, Alpha Wann, c’est un héros sans histoire. Si aujourd’hui, il jouit d’une célébrité toute récente et de chiffres de ventes inattendus suite à sa la sortie de la Don dada mixtape vol I, rien n’était à l’origine aussi assuré dans son succès. Au contraire,  il était à  l’opposé du charisme qu’il affiche aujourd’hui. 

Alpha Wann, un roi timide 

« Timidité, introversion depuis l’berceau
Les yeux d’un perdant derrière une paire de Persol »

 ça va ensemble, UMLA

Ce qui frappe avec Alpha, c’est la différence qu’il affiche entre sa musique et sa personnalité propre. Là où il sait être triomphant et conquérant en morceau, il révèle dans sa vie quotidienne une grande timidité, et des difficultés presque à parler en public. 

Alpha Wann fait peu d’interview, communique peu hors de ses réseaux sociaux, et de manière générale n’est pas très exposé médiatiquement. Il a plutôt tendance à refuser les invitations, mais pas par esprit de rareté, ou pour se rendre mystérieux, comme le font  PNL par exemple. Il s’agit d’une véritable timidité, qui tranche avec l’aspect guerrier et puissant de son rap. 

A ce sujet, une des rares interview « récente » d’Alpha Wann est particulièrement révélatrice : ça se passe dans un café ou un bar, il répond à des questions pour Yard, et on sent qu’il n’est pas tout à fait à l’aise, ou en tout cas pas là pour faire le show. Et il faut se rendre compte que pour les fans, c’est une des seuls apparitions dans les médias d’Alpha, alors même que la forme est particulièrement sobre, pour ne pas dire austère.

C’est d’ailleurs une chose qu’il décrira lui-même dans son rap, et notamment dans les morceaux plus autobiographiques de la fin de UMLA. Il dit notamment dans Ca va ensemble : « Timidité, introversion depuis l’berceau / Les yeux d’un perdant derrière une paire de Persol », preuve donc que ce caractère discret est profondément ancré chez lui, et ce depuis très jeune. 

En plus de cela, le « futur maire du 14 », comme il se nomme lui-même, possède à ses débuts une image quelque peu… candide ? Naive ? Quelque chose du genre.  Une sorte de mélange entre l’élève premier de la classe mais espiègle, qui sans être le plus populaire de sa bande, n’en est pas moins un des plus loyal et talentueux, et un fan de fumette, près à mettre toutes ses économies dans l’hydroponie. Intéressant de noter d’ailleurs qu’à l’époque, Alpha Wann rappe énormément avec Caballero, aujourd’hui référence absolue de ce rap de fumeur de beuh.

Rien à voir donc, avec l’image de la « superstar » comme on se la figure, adorée des fans, présente partout, et qui occupe l’attention. Et oui, peu de gens naissent comme ça, c’est sûr. Mais il y a des personnalités dont on sent, dès le début, qu’ils sont fait pour la célébrité, et Nekfeu en est un bon exemple. Admiré très jeune, il a très tôt était l’objet de l’attention, à la fois des médias et du public. On pourrait dire la même chose d’Angèle ou de  Roméo Elvis : ce sont des personnalités qui « ont ça dans le sang », comme si c’était naturel, qu’ils étaient faits pour la célébrité, comme-ci ce statut découlait naturellement de leur attitude. Mais pour  Alpha, c’est impossible de dire ça : rien ne le prédestinait à être à ce point reconnu et admiré. 

En d’autres termes, Alpha Wann est un roi sans histoire, au sens où personne ne construisait pour lui la légende qu’il obtient maintenant. Hormis ses pairs et les passionnés, personne ne l’a jamais mis à l’honneur, ni le grand public, ni les instances musicales, ni la critique mainstream.   Il a acquis le trône du rap sans histoire derrière lui qui viendrait légitimer sa prise de pouvoir : il n’est pas un de ces « élus » dont on attend le succès en se disant « c’est sûr qu’il va finir par péter« . 

Et de fait, cette prise de pouvoir par Alpha, elle s’est faite au travers d’un vecteur essentiel : sa technique. Tout passe par là : comme tous ses modèles du rap, Alpha Wann favorise un style travaillé, précis, presque chirurgical dans sa maîtrise.  

Le héraut de la technique 

« Les structures de rimes surgissent chaque jour
Je rap sur le rap, car a cause de lui je n’ai plus de vie »

Flingtro, Alph Lauren

Le héraut, c’était ce personnage qui, au Moyen-Âge, annonçait les grandes nouvelles sur les places publiques, à grand coup de Oyez Oyez. Symboliquement, c’est une personnage très intéressant, car en quelque sorte il précédait la nouvelle, il la racontait pour la faire devenir réel dans l’esprit des gens. Et bien Alpha Wann a exactement cette fonction au sein du rap français : il annonce l’arrivée de la technique, à la fois symboliquement – quand Alpha Wann arrive sur un morceau, en feat ou non, tout le monde s’attend à ce que ce soit technique – mais aussi dans la pratique.

De fait, combien de fois avez-vous entendu une punchline d’Alpha Wann qui vous a fait dire « ça va être trop chaud là » ? C’est ce qu’il fait explicitement avec l’introduction du morceau carrelage italien : « Ah, c’est mieux de s’hydrater parce que là, là, ça va être du sale », mais on pourrait citer énormément d’autres exemples. 

En se penchant sur ses introductions, on constate qu’Alpha Wann prépare souvent son auditeur à ce qui va suivre, en annonçant qu’il propose une musique travaillée et exigeante : « Comme d’hab’, le flow est niquel (comme d’hab’) / Le fond est russe, la forme est ricaine «  (dans Louvre). De même, il dit dans Ca va ensemble : « écriture de luxe dans un cahier sale », prouvant que son flow ne souffre pas d’imperfections. C’est du luxe, tout simplement. 

Le but d‘Alpha Wann, depuis ses débuts, est très clair : bosser ses flows, sa technique rythmique. C’est en somme ce qu’il énonce à travers le morceau Barcelone présent sur Alph Lauren 2, notamment avec son introduction en espagnol: « Hey, la vida es compleja/ Y nos obliga a mejorar / Como si fuéramos jugadores / En un campo malo / Tenemos que abrir los vacíos / Y pasar la puta defensa del adversario » (que l’on peut traduire ainsi : « Hey, la vie est complexe / Et nous oblige à nous améliorer / Comme si on jouait / Sur un mauvais terrain / Faut ouvrir les couloirs /Et passer la putain de défense adverse »). Comme il l’ajoutera plus loin dans le morceau, il est « Technique tout l’temps / Nous quand, on joue c’est le Nou Camp », le Nou Camp étant le célèbre stade de Barcelone, lieu d’un certain nombre de prouesses footballistiques.

En clair, s’améliorer sans cesse, travailler toujours son style, sa technique, ses rimes. Et c’est un aspect de la carrière du rappeur qui n’aura échappé à personne : il a toujours prôné un respect envers la technique de son art, sans jamais tenter de la rendre plus accessible en la simplifiant à outrance. Mieux que cela, Alpha Wann assume pleinement cette posture, en l’exprimant notamment dans son morceau Cascade – Remix : « Les fans aiment Phaal et ils ont peur qu’il rate / J’suis au sommet de leurs pyramides, j’suis l’dernier rappeur qui rappe »

Plus qu’une posture, c’est donc un rôle que se donne Alpha : celui du dernier rappeur à rapper, s’il ne devait en rester qu’un. Intéressant de noter qu’en cela, Alpha Wann renoue avec ce rôle ancien que s’était notamment attribué Victor Hugo d’être, s’il le faudrait, le dernier d’une lignée honorable : « Si l’on n’est plus que mille, eh ! bien, j’en suis ! Si même / Ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla ; / S’il en demeure dix, je serai le dixième ; / Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! » (Ultima Verba, Les Châtiments, Livre VII, Victor Hugo). 

Ainsi, Alpha est un « gardien du temple » comme on dit parfois : quelqu’un qui, pour rien au monde, ne trahirait l’héritage artistique qu’il porte, et qu’il respecte. Contrairement à d’autres figures du genre cependant – Hugo TSR en France ou Eminem aux USA par exemple – Alpha Wann a tout de même modernisé la formule dont il s’inspire, en l’incorporant à des sonorités et des façons d’approcher la musique plus proches du rap actuel 

Et bien conscient de cela, Alpha joue de cette technique qu’il maîtrise sans cesse de mieux en mieux : dans Cascade – Remix, il dit même « Pour que tu comprennes c’que j’dis, j’rappe avec le flow lent », prouvant qu’il n’est même pas au maximum de ses capacités, pour être encore compréhensible. 

Alpha Wann, souverain sans adversaire 

 » C’est moi le meilleur et les rappeurs le savent
Le public l’acceptera » 

1500, UMLA

Assonances, allitérations, jeux sonores, double sens de ses phrases, Alpha Wann sait tout faire, et remplit sans difficulté le test du parfait rappeur. En plus de ça, il a une vraie science de la punchline, et de l’egotrip. S’il n’est pas forcément connu pour cela, reste néanmoins que de nombreuses phrases font mouche directement, comme le célébrissime « Tu l’appelles Mère Patrie / J’l’appelle Dame Nation » sur laquelle Alpha pull up lui-même dans son morceau, l’air de dire « t’as vu ça ? « . Une autre, toute en finesse dans Philly flingo, : « j’t’amène dans le luxe comme le rond-point des Champs ».

Mais en plus de ça, il y a chez ce rappeur une vraie rhétorique du « meilleur rappeur incontesté », qu’il explicite en une punchline :  » C’est moi le meilleur et les rappeurs le savent / Le public l’acceptera » (1500, UMLA). Aucune concurrence donc, à son sens : les rappeurs sont déjà au courant qu’il est le meilleur, et ce depuis longtemps. Et honnêtement, il n’est pas loin d’avoir raison : l’avis des rappeurs, qu’ils soient ses potes ou non, semble assez unanime. Il n’y a qu’à voir les vidéos qui compilent les réactions de certains rappeurs à la musique d‘Alpha Wann pour en avoir un petit aperçu. 

Même si cela n’est pas toujours une preuve d’unanimité, on peut quand même noter qu’Alpha a aussi multiplié les collaborations avec d’autres MC, preuve qu’il inspire le respect parmi eux. De fait, là où il se limitait avant à une sorte d’équipe « l’Entourage » étendue, on peut le retrouver maintenant en feat avec Key Largo, Kaaris, Kalash Criminel, Freeze Corleone, ou encore Laylow. 

Aucune concurrence donc : Alpha est devenu le roi du rap sans histoire, c’est-à-dire sans encombres, sans qu’on lui pose des problèmes. Aucun prétendant face à lui, seulement des rappeurs admiratifs ou respectueux de son talent, et un public averti là depuis ses débuts. Personne, du grand public aux critiques, n’a cherché à remettre en question son ascension ou son talent : l’intronisation s’est faite sans histoires. 

Étendre son empire, l’objectif d’Alpha Wann

« J’viens pour escalader l’échelle
Me mettre au niveau des souverains (sisi)
Amener mon trône
J’m’installe (j’m’installe) »

ny à fond, Don dada mixtape vol 1

Pour conclure cette analyse de comment Alpha Wann a construit sa légende tout seul, sans encombres et sans concurrence, il convient de souligner que son objectif clair semble être d’élargir toujours plus ce qu’il nomme lui-même son « empire », sa dictature. Ainsi, comme il le dit sur La lune attire la mer : « Faut qu’j’m’installe, j’ai trop vagabondé (ouais), j’mets en place la dictature ». Cette volonté d’étendre son empire, qui n’est autre que son label Don Dada Records, était d’ailleurs déjà présente dans son freestyle dans l’émission Couvre-Feu de OKLM, dans lequel il disait « si j’ai assez de temps, l’empire va s’étendre », preuve que cette volonté n’est pas née avec son récent succès commercial. 

Alpha a toujours fait la part belle aux phrases et aux métaphores autour de la prise du pouvoir, de la conquête du trône, ou bien, comme sur Playoffs, de sa destruction : « J’veux pas être le roi, j’veux casser l’palais ». C’est un coup d’état, un braquage sur le rap game que souhaite réaliser Philly Flingo, et rien ne peut l’en empêcher. 

Ainsi, le royaume Don Dada s’étend, avec Alpha à sa tête, et la mixtape récemment sortie n’est certainement qu’une pierre apportée à l’édifice de ce label, dont Alpha Wann porte fièrement les couleurs sur ses sapes dans la majorité de ses apparitions. La Don Dada Mixtape Vol 1, en mettant en valeur les proches d’Alpha, avec Infinit, K.SA, Veust ou 3010, permet d’ailleurs de les faire connaître davantage, accroissant donc la force de chacun d’entre eux dans le monde du rap. 

Comme une démonstration de force, cette mixtape vient, plus que d’asseoir la domination d‘Alpha Wann sur le rap, imposer le nom Don Dada comme porteur d’une musique technique, travaillée, étudiée pour plaire aux fans de rap technique. La fondation en somme, d’un empire qui ne fait que débuter.

Conquérant, puissant et déterminé, rien ne semble pouvoir tenir tête à Alpha, désormais installé sur le trône du rap technique. A nouveau, il faut le redire : personne dans l’hexagone ne semble vouloir s’opposer à sa prise de pouvoir, et il compte dans ses rangs parmi les rappeurs les plus techniques de ce pays. Avec une armée bien formée, un label qui s’installe progressivement dans le paysage musical français et un nom enfin paré d’une légende qu’il s’est construite lui-même, Alpha Wann est bien un roi sans histoire, arrivé là sans encombre. 

Or, le Roi, on le sait, est bien plus qu’une simple personne d’autorité supérieure. Au contraire, par son existence même , il incarne et représente un idéal, un ensemble de valeurs, qu’il illustre par ses actes. Alpha Wann, plus que les autres rappeurs techniques, plus que les grands lyricistes de l’hexagone, incarne réellement, profondément, le rap français. Il est à la fois le Roi, parce qu’il s’est emparé du trône et qu’il s’est déclaré souverain, mais aussi parce qu’il l’est, tout simplement : technique, précis, efficace. Alors, longue vie au Roi Alpha Wann.

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