[Chronique] Ashkidd – L’AMOUR ET LA VIOLENCE

Depuis ses débuts, Ashkidd a su fournir des raisons de rappeler son ex à travers des textes évoquant la passion sous toutes ses formes. Avec L’AMOUR ET LA VIOLENCE, Ashkidd entérine sa réputation de crooner codéiné et rêveur. A cheval entre le rap et la chanson, le beau gosse italo-ivoirien a fait des ballades nostalgiques et embrumées sa marque de fabrique, à l’instar de Motel, son plus gros succès

Quatre ans après son dernier projet, le très bon Mila 809 (trois ans si l’on prend en compte le court EP Stéréotypes en 2018), le mc de Strasbourg revient avec son premier véritable album. Les 3 singles, en particulier le magnifique Novembre, semblaient confirmer une continuité artistique. Signes que ce retour musical constitue un palier : la tracklist, longue et étoffée de 2 featurings, et la promotion, marquée par plusieurs apparitions médiatiques qui tranchent avec l’habituelle discrétion de l’artiste. La pochette, gros plan sur le visage tuméfié de Ashkidd, et le titre, L’AMOUR ET LA VIOLENCE, annonçait déjà la couleur de l’album, écarlate comme un cœur atrophié.

Un album ambitieux

Ambitieux, l’album l’est par sa diversité : les traditionnelles ballades côtoient des morceaux pop et d’autres plus franchement rappés. L’album est aussi ambitieux par le choix des instrumentales, élaborées par quelques pontes de la production actuelle, dont Dany Synthé et Twinsmatic. Maitrisé, cohérent, l’album dégage toute la maturité acquise par Ashkidd au cours des années passées loin de la frénésie des sorties. Cette maturité se ressent dans la force des refrains, rappelant qu’il demeure un as de la topline.

De plus, Ashkidd optimise ce qui constitue une qualité trop peu souvent utilisée : la force du silence. Par moment, sa voix disparaît pour laisser l’instrumentale se déployer pleinement, comme si notre auteur s’égarait dans ses pensées. Cette façon de se taire, de laisser respirer le son, s’articule à merveille avec son univers. Car la musique d’Ashkidd est une invitation permanente à la suspension. Suspendre son quotidien, son présent, sa monotonie, voilà ce qui semble guider Ashkidd depuis le début. 

J’aime pas le décor, je redessine

Face à l’ennui menaçant ou la douleur d’un échec amoureux, Claude Bourgeois de son vrai nom semble prôner l’évasion perpétuelle.  Une fuite en avant permanente, dans la drogue, la vitesse et les voyages. Insomniaque, Ashkidd fait l’éloge de la nuit, lieu de tous les possibles, et s’y enfonce inlassablement. Solitaire et romantique, noctambule et mélancolique, il n’a de cesse de relater sa fuite du moment présent. Le passé est évoqué via des morceaux à l’atmosphère rétro (Cherokee, Spider), l’avenir sublimé dans une ambiance futuriste (Atlantis).

« Blesse-moi et j’saurais que l’enfer est bien réel » ; « On fonce dans la BM et dans le noir, t’as des flammes au bout des ailes », Novembre

Une fuite hors du temps mais aussi hors de l’espace. L’argent, convoité, sert ici moins à se parer d’un cache-misère qu’à s’offrir de nouveaux espaces (« Sur le poignet j’ai pas de Rolex, mais je vis dans un 140 m2 »). Des nouveaux espaces tantôt mythiques (Atlantis), tantôt lointains (Arizona), tantôt éphémères (Hallucinations). A ce titre, le magnifique interlude Utopia Station avec la chanteuse Elia, traduit peut-être mieux que n’importe quel autre morceau cette quête d’exil. 

Et quoi de mieux que l’amour, sublime, chaotique, bouleversant pour s’échapper ? Mais plus qu’une ode à la passion, L’AMOUR ET LA VIOLENCE est un hymne à la jeunesse, à ses caprices et ses déboires. Ashkidd rêve d’être « jeune pour toujours » et « refait l’adolescence« . Son album est une suite d’appels manqués, de cigarettes allumées et de nuits blanches. Chacun verra un trop plein de naïveté ou une bouffée de fraicheur dans ce teen spirit. De même, il est possible que la grande place accordée à la chanson dans cet album de rap déçoive certains. En effet, force est de constater que les morceaux les moins réussis de l’album sont ceux les plus « rappés » (Dans la ville, Polo). Toutefois, ce pas de côté artistique semble assumé, de la présence vocale de Gainsbourg en intro à la prestation de MC Solaar dans l’outro.

« C’est la nuit sur un banc j’écoute Solaar », Arizona

L’influence de l’auteur de Caroline se ressent au fil du disque, prouvant, n’en déplaise à Booba, l’actualité de la star. La filiation entre Ashkidd et MC Solaar semble évidente : mêmes thématiques, même sensibilité, même volonté de côtoyer la variété française. A ceci près qu’Ashkidd, à son regret (« L’opinion publique m’a beaucoup vexé ») et au nôtre, n’a hélas pas (encore) rencontré le succès de son aîné. Le jour de la sortie de L’AMOUR ET LA VIOLENCE, c’est une autre amatrice d’amour et de drogues pures, la talentueuse Lala&ce, qui fut consacrée, plébiscitée par France Culture. En attendant sa consécration, Ashkidd se consolera en se disant que sa musique procure à l’auditeur le même ressenti que celui qu’il semble tant rechercher : une évasion propice, une diversion bienvenue, l’ajout salvateur d’une dimension à notre réalité grisâtre. 

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