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B.JAMES

[Interview] B.James – « Tu ne peux pas faire la musique que l’on fait et t’étonner de ne pas toucher le gros lot. »

Tu es né au Blanc-Mesnil, tu peux nous raconter ton parcours ?
J’ai eu une enfance en banlieue, très classique. Quartier pauvre et populaire.

Tu as toujours vécu dans cette ville, tu l’as vu changé ?
Une partie, ouais. Quand on était marmot, on avait plus une propension à se mélanger. Il y avait moins de communautarisme et les populations étaient plus soudées. Ça s’est un peu perdu aujourd’hui. Pour ce qui est de l’architecture de la ville, le quartier du centre s’embourgeoise un peu, ce n’est pas les Champs-Elysées mais ça avance. Et à côté, il y a nos quartiers à nous qui restent les mêmes, voire qui s’empirent pour certains.

Tu commences à écrire tout seul dans ton coin au début des années ’90.
Au début, c’est un truc de gosse. C’était pour le fun, il n’y avait pas d’objectif ni de plan de carrière. Même pas la volonté de sortir un disque ou une cassette. J’ai été influencé par les trucs cainris de l’époque, c’était les Public Enemy, KRS One etc. avant même que je découvre qu’il existait du rap français.

D’accord. Et tu écris en continu jusqu’à ta rencontre avec les gens d’Anfalsh ?
On était déjà voisins, en fait. Casey est ma voisine, Prodige habitait à côté. Je n’étais vraiment pas dans mon coin à attendre de rencontrer du monde pour avancer. Mais on ne peut pas dire que j’écrivais en continu. A cet âge-là, tu peux écrire un seize en six mois et rien pendant deux ans.

Tu as gardé tes premiers textes ?
Je ne pense pas avoir tout gardé mais je dois avoir quelques textes de l’époque quelque part. C’était n’importe quoi, des trucs de marmot de douze piges.

Anfalsh devient un collectif à partir de quelle année ?
On s’est toujours considéré comme un collectif. On a eu un nombre de noms incalculables et je n’étais pas là quand le nom d’Anfalsh a été choisi à la fin des années 90′. Mais c’était toujours les mêmes personnes, ça n’a pas bougé.

Si je ne me trompe pas dans les dates, tu étais en prison à cette époque. Est-ce que tu penses que la prison est utile sous cette forme dans notre société ?
Mine de rien, ce n’est pas anodin comme question. Il faut faire attention à ne pas être démago. Même si j’ai été victime de la prison, je sais qu’il faut une sanction au bout d’un moment. Sinon c’est l’anarchie.

On est d’accord sur ce point là mais est-ce que tu penses que les conditions carcérales sont acceptables ?
On subit des formes d’avilissement de l’individu. Tu es dans un lieu clos, sans aucun contact extérieur avec des matons qui se permettent tout. Ça, c’est discutable. Après, la sanction en elle-même est nécessaire.

Quand tu en sors, tu es dans quel état d’esprit vis-à-vis du rap ? C’est toujours dans ta tête ?
Paradoxalement, plus en sortant. Au placard, t’es censé avoir plein de temps mais je n’ai pas spécialement écrit. En trois ans, j’ai dû écrire deux ou trois seize. Mais chacun perçoit le truc différemment, certains sortent carrément des albums et moi rien.

Le fait d’être dans un environnement clos amène aussi à tourner autour des mêmes thèmes.
Je ne sais même pas si c’est ça parce que j’aurais pu écrire plein de textes sur le même thème sans problème. Au pire, on m’aurait reproché de tourner en rond mais je n’avais surtout pas l’envie.

Parce que finalement, les rappeurs qui parlent de leurs séjours en prison disent peu ou prou la même chose.
Ouais mais si j’en parlais aussi, j’aurais du mal à dire des choses différentes. La prison est ce qu’elle est pour tout le monde donc je ne sais pas si c’est un reproche qu’on peut leur faire.

Je ne leur reproche pas mais si je devais leur reprocher quelque chose, ce serait d’en parler beaucoup trop souvent.
Tu sais, j’en parle dans cet album mais il n’est pas exclu non plus que j’en reparle dans un suivant. On pourra me reprocher d’en faire un fond de commerce mais si j’ai besoin d’en parler, j’en parle. Que ça plaise ou non.

Pour changer de sujet, on te demande souvent si tu te considères comme un chanteur engagé. Tu ne trouves pas ça étrange qu’on te considère engagé quand tu ne fais que raconter ta vie ? Ne serait-ce pas là la démonstration que les grands médias n’ont aucune conscience de ce qu’il se passe vraiment en banlieue ?
Ouais, c’est toujours particulier. En même temps, je comprends ce que veulent dire les gens. Mais tous les sujets que j’aborde, tout le monde sait que ça existe : la pauvreté, le racisme, les conditions carcérales déplorables. Après, est-ce que ça les intéresse sur un album ? Je ne pense pas. Moi, je fais un disque, je me raconte. Oui, ça peut paraître engagé parce que je vais évoquer des injustices mais en même temps c’est normal puisque le rap est une musique d’introspection.

Je trouve ça tout de même bien curieux.
Tu sais, ça répond aussi au besoin de mettre les gens dans une case. Il y a les engagés, les conscients etc. alors que moi, je ne fais que du rap. Aujourd’hui, je fais un morceau où je raconte ma vie et celui d’après, ça peut être un egotrip pur. Pourtant, je n’aurais pas l’impression de me travestir. Ça reste du rap.

D’ailleurs, est-ce que tu revendiques le fait d’être un rappeur ?
Pas du tout. En vrai, c’est comme si je n’avais pas choisi. C’est venu naturellement. Après j’en parle quand je dois en parler mais dans la vie de tous les jours, je ne me lève pas en tant que rappeur. Je suis un être humain comme les autres, certains jouent au foot et moi je rappe. Je n’ai pas l’impression d’appartenir à une élite, je ne me considère pas de la race des artistes.

Avec les gens d’Anfalsh, vous êtes géographiquement très proches. Comment expliques-tu cette intensité et cette intelligence dans les propos ?
Déjà, je vais te remercier de ce compliment. Ensuite, on peut essayer d’expliquer ça en disant qu’on n’essaie pas d’être autre chose que ce qu’on est. Et peut-être que c’est perçu comme une forme d’intelligence. Mais ça peut aussi être exécrable pour d’autres, certaines personnes détestent ce que l’on fait. Avec Casey et Prodige, on est très différents tout en étant vraiment cohérents. On a cet univers en commun qui nous correspond mais on a trois vies très éloignées. Et on n’essaie pas de suivre une tendance, le truc du moment. On fait juste ce qu’on aime, fidèles à nous-même. Je comprends que ce soit perçu comme une constance.

Donc tu ne penses pas que votre vécu commun a joué dans cette similarité ?
Je ne sais pas parce qu’il y a des gens qui ont exactement le même vécu que nous, qui rappent et qui n’ont strictement rien à voir avec nous. Pour notre part, on reflète juste ce qu’on est. Prodige, tu entends ce qu’il fait et tu regardes qui il est vraiment, ça colle à mort. Idem pour Casey.

Acte de Barbarie est sorti il y a trois mois. Avec le recul, quel est ton avis ?
Je ne sais plus que penser de ce disque à force de le réécouter. Une chose est sûre, c’est un album qui reflète bien ce que je suis, ce que j’ai vécu. Dans le propos et dans les ambiances sonores, ça reflète ce que je voulais faire.

Tu as des chiffres de vente ?
Pas encore mais de toute façon, ce ne sera pas mirobolant. Il n’y a pas de label, de manager. Juste une distribution. Sinon, je fais tout vraiment seul et chaque euro de cet album sort de ma poche.

Est-ce que vous ne ressentez pas comme une injustice le manque de reconnaissance malgré la qualité évidente des albums ?
Je ne crois pas qu’on puisse parler d’injustice. Ça ne nous surprend vraiment pas. Tu ne peux pas faire la musique que l’on fait et t’étonner de ne pas toucher le gros lot.

Certes mais au moins les radios rap non ?
La grosse radio rap nationale, ce n’est pas ce qu’elle veut entendre. Pas assez festif, pas assez dansant, trop pessimiste, trop noir, trop sombre, pas assez ouvert, pas assez club et j’en passe et des meilleures. Tout ça, ce sont des propos qu’on a entendu. Mais si demain j’entendais un de mes morceaux sur skyrock, je me poserais des questions aussi. Ça ne colle pas à leur couleur musicale. Je ne peux même pas leur reprocher.

C’est quand même étrange qu’une radio rap refuse du rap sous prétexte que ce n’est pas sa couleur musicale.
Je suis d’accord avec toi mais on ne peut pas dire qu’on tombe des nues non plus. Je ne suis pas dans le délire de faire des morceaux supers noirs et après de me plaindre que ces gens-là ne me jouent pas. Tous les gros médias ont une couleur et une ligne directrice. Il n’y a que les médias undergrounds qui peuvent tout se permettre parce qu’ils n’ont pas d’impératifs commerciaux, pas d’annonceurs et pas d’actionnaires. Même Générations a changé depuis qu’il y a des annonceurs. Avant, tu pouvais allumer la radio à n’importe quelle heure, tu tombais sur des morceaux super undergrounds.

Pour revenir à cet album, les retours ont été bons ?
Je n’ai pas eu une grosse couverture en vérité mais les retours du peu de médias qui ont joué le jeu ont été plutôt positifs. Après je me demande si ce sont eux qui sont fous ou si c’est les grands médias qui ne comprennent rien.

Et tu te diriges vers quoi maintenant ?
Rien de spécial, je vais voir comment cet album évolue. J’ai quelques featurings en prévision mais pas spécialement de second album en préparation.

J’avais entendu parler d’un projet avec Anfalsh.
Ça fait super longtemps qu’on en parle de ce projet ! On aimerait bien faire un album en commun depuis tellement d’années, je ne te dirai pas le chiffre car ce serait indécent. Idem pour la mixtape Représailles 2, ça fait longtemps qu’elle est dans les cartons. Mais on espère que ça viendra.

About Stéphane Fortems

Dictateur en chef de toute cette folie. Amateur de bon et de mauvais rap. Élu meilleur rédacteur en chef de l'année 2014 selon un panel représentatif de deux personnes.

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