[Billet d’humeur] Dinos et le grand n’importe quoi mélancolique

Longtemps à la recherche d’une identité artistique, Dinos semble l’avoir trouvé dans une formule où les émotions tristes sont valorisées. Ce qui n’est pas sans poser certains problèmes.

Auréolé d’un succès commercial inédit dans sa carrière avec Stamina, Dinos a vu ses efforts payer depuis le tournant artistique d’Imany. Salué par beaucoup « comme l’une des meilleures plumes de son époque », le rappeur de la Courneuve se voit ainsi porter au rang des « lyricistes » qu’il convoitait tant. Une consécration plus qu’abusive pour son écriture non dénuée d’intérêt mais remplie de lacunes. Or, ces lacunes tiennent à mon sens à deux éléments.

Le premier relève de cette difficulté pour Dinos de se détacher de ses influences, aussi écrasantes qu’inatteignables. Le second élément correspond à une forme d’esthétisation de la dépression à laquelle il s’attèle, poussé en ce sens par une partie de son public. Ces deux éléments me semblent non seulement constitutifs de sa musique, mais peut-être aussi d’une tendance dans le rap francophone actuel. 

« Si je pose ma voix sur l’instru, c’est juste pour ramener un billet »

Dans l’excellente intro de l’album Taciturne, Dinos assène « J’me rappelle que je suis le nouveau Solaar ».  Le titre du morceau On meurt bientôt fait référence à une phrase de Booba sur Banlieue, samplé au début du son. Deux références en 3 min 44, jusqu’ici rien d’inédit pour un rappeur ayant toujours multiplié les clins d’œil à ses idoles. Car derrière l’artiste se trouve un bousillé de rap, doté de connaissances indéniables dépassant sa musique de prédilection. Il suffit de l’écouter parler de chanteurs qu’il affectionne, de le voir briller en blind test ou réciter les paroles de Tallac.

Rien de surprenant non plus au vu de sa proximité avec des membres de l’Entourage. Les membres de ce collectif ont mis du temps à s’affranchir du « rap en hommage » qu’ils revendiquaient. Aussi, l’Entourage parvint sans doute à fédérer deux publics antagonistes : l’un puriste ravi de ce retour aux fondamentaux, l’autre novice séduit par la fougue de jeunes semblables. Une fanbase intergénérationnelle qui possédait en son sein le clivage qui semble hanter la musique de Dinos, tendu entre l’hommage et la réplique, entre la mention et la paraphrase. 

Assumer un héritage artistique n’est pas chose aisée. Si chaque artiste crée à partir d’autres, s’ils sont nombreux à témoigner une reconnaissance plus ou moins explicite de leurs influences, tout le monde ne célèbre pas pour autant l’art qu’il pratique. Là où 1995 poussa la révérence jusque dans son nom de groupe, d’autres MC’s semblent avoir peu d’égards envers leur courant musical. De Kekra (« Le rap c’est de la merde ») à Ademo (« Marre de rapper ça me fait chier ») en passant par Alkpote, divers rappeurs semblent quelque peu mépriser ce que nous adorons.

S’il y dans cette distance une provocation évidente, il y a aussi une forme de pragmatisme faisant de cette musique un simple moyen économique. Cette posture précède probablement celle de l’héritier ingrat et désinvolte. Au-delà du mépris pour le rap en tant que tel, il existe évidemment le rejet de son héritage. Ne pas connaître IAM peut sembler curieux sinon invraisemblable pour un rappeur de France.

Toutefois, rien n’indique que la musique de Koba La D pâtisse de sa culture rap lacunaire (ce qui est d’ailleurs inexact puisque Koba cite volontiers des rappeurs plus confidentiels, tel que Jack Many). A l’opposé de Koba la D, on retrouverait sans doute Dinos. Et autant la méconnaissance peut être agaçante, autant l’excès de citations fait passer le rappeur qui l’exerce pour un cuistre. 

Quand l’hommage devient citation 

Dinos aime le rap et le connait sur les bouts des doigts. Sa passion transparait dans ses interviews. On remarque sa ferveur sur les réseaux,  lorsqu’il rappelle à l’ordre ceux qui bafouent le statut de Jay Z. Dans ses chansons évidemment, remplies de références plus ou moins implicites, parfois jusqu’à l’excès.

Le morceau Les pleurs du mal traduit autant sa fidélité à ses prédécesseurs que sa difficulté à s’en détacher. Dans ce morceau, les références à Booba s’enchaînent. De prime abord, tout fan de Temps Mort se révèle ravi et noue même une sorte de complicité avec l’auteur. Sauf que les références appuyées posent immédiatement la question du poids des influences. Au point que certaines phases de Booba, réappropriées par le MC de la Courneuve, semblent tout droit sortir de sa bouche. 

On l’a dit, comme toute une partie de sa génération, Dinos a grandi en faisant la démonstration de ses connaissances en rap. Une application palpable jusque dans son nom de l’époque, Dinos Punchlinovic. Ses premiers projets, comme ceux de membres de l’Entourage, ressemblent plus à une répétition des gammes qu’à une véritable recherche artistique. 

Aussi, on se pose la question plus générale : un étudiant en rap fait-il nécessairement un bon rappeur ? Si la connaissance s’accompagne d’une déférence et donc d’une application à faire de la bonne musique, un risque demeure. Le premier album de Nekfeu l’illustre, tant les allusions innombrables, des X-Men à Doc Gynéco, donnaient l’impression, non pas seulement d’un ton révérencieux, mais d’un manque de contenu. Car le risque, à force, est que ces allusions soulignent une difficulté à s’affirmer artistiquement.   

Malgré l’abandon du « Punchlinovic », la quête de l’identité artistique de Dinos semble rencontrer les mêmes difficultés. Dinos ne peut s’empêcher de revenir sur ses premiers amours, lorsqu’il imite le timbre de voix de Despo Rutti ou détourne le titre d’un morceau de Alpha 5.20. De cette recherche d’identité difficile me semble découler le second problème, autrement plus ennuyeux.

L’esthétisation de la dépression

Dans sa difficulté à se démarquer de ses influences et à se forger une singularité, Dinos a choisi de capitaliser sur ce qui a fait son premier succès. Imany, album travaillé avec patience, sonnait comme l’expression sincère et touchante de ses tourments. Et c’est ce qui fit sa réussite. Un album fort et dont la qualité ne s’estompe pas avec les années. Des morceaux comme Hiver 2004, Les pleurs du mal ou le remarquable Helsinki rencontrèrent de nombreux éloges, mérités. C’est à partir de la réception positive de ces morceaux mélancoliques que Dinos a depuis façonné son identité musicale.

Jusqu’à devenir caricatural. Promue et portée par une partie de son public et certains nouveaux « médias », cette image d’un Dinos rongé par la tristesse s’est imposée, avec sa complicité évidente. Il a flairé l’opportunité de plaire en chantant les ruptures et a saisi la balle au bond. Le nom de l’album qui suit, Taciturne, et certains des titres (On meurt bientôt, No Love, Les garçons ne pleurent pas, Les pleurs du mâle, Coeurjacking) le confirme. 

Négligeant la vertu de la lenteur qu’il avait fait sienne, il a sorti l’album à peine un an après Imany. L’exécution rapide d’un album s’est poursuivi avec Stamina. L’accélération de la production s’est accompagnée d’une amplification des sorties. A chacun de ses albums a succédé une réédition. Taciturne a même bénéficié de deux extensions, dont la seconde frise le pathétique. Les qualités principales de Imany, la sincérité et la patience, ont progressivement disparu au profit du calcul et de l’empressement. 

Qu’un artiste succombe à la tentation mercantile, pour des raisons de cupidité, de flemmardise ou de lâcheté, il n’y a rien de nouveau sous le soleil du streaming. Cela l’est nettement plus quand ledit artiste prétend incarner une tradition musicale précise, celle d’un rap de connaisseurs et de passionnés, jamais dans la tendance toujours dans la bonne direction. Un geste assumé par Dinos, qui admettait avoir simplifié sa formule pour plaire et opté pour la réédition à des fins de certification. 

Mais surtout, le problème ici est que son opportunisme se double d’une facticité artistique. Dans la même interview, Dinos nous explique la difficulté qu’il a eu à insuffler une atmosphère mélancolique à Taciturne, et ce en raison de sa joie du moment (« Dans la vie je suis pas quelqu’un de dépressif »). On l’entend parler de son « rêve de faire un album d’hiver ». La franchise de Dinos n’a d’égale que l’inauthenticité artistique qu’elle dévoile.

En vérité, il suffisait d’avoir écouté Imany suivi de Taciturne pour comprendre ce que ce dernier avait de creux. Au-delà de ce calcul qui le dessert artistiquement tout en le servant commercialement, c’est l’esthétisation de la dépression qui pose problème. Comme il le dit dans l’interview avec Mehdi Maizi, Dinos estime que depuis Drake, « la tristesse est devenu cool ». Le constat est sans doute vrai, assurément regrettable, et il faudrait un jour mesurer comment ce phénomène social a imprégné la musique et les artistes. 

Je trempe ma musique dans mes larmes

Il est tangible qu’en ce qui concerne le rap français, celui-ci a probablement connu un tournant ces 5 dernières années. La multiplication des rappeurs écorchés vifs couronnés de succès, PNL, Damso, Laylow, Nekfeu, est révélatrice d’une inflexion. Avant leur arrivée, la déferlante trap avait consacré un rap triomphant, licencieux et invulnérable. On est passé du « Je trempe mes cookies dans tes larmes » de Kaaris au « Les larmes de la misère ont le goût de ma haine » de N.O.S.

Le rap de PNL ou Damso, sans se départir d’une virilité souvent véhémente, incarne un renversement, où la sensibilité est fortement valorisée. Dinos a assurément surfé sur cette vague. A la différence majeure que les auteurs de Jusqu’au dernier gramme ne semblent pas avoir orchestré leur mal-être sur fond sonore avec des intentions latentes. Leurs paroles à fleur de peau n’indiquent rien d’autre que la déprime bouleversante déclamée par deux êtres torturés que ni la haine ni la gloire se semblent pouvoir apaiser. En résulte des paroles à la simplicité touchante, aussi limpides que les sentiments dépeints. 

Cette difficulté dont parle Dinos pour raconter l’inverse de ce qu’il ressent le pousse au contraire à la surenchère mélodramatique. Surenchère qui va des mièvreries pour ado cocufié : « J’deviens fou, j’vois des gens heureux partout. Soit l’amour c’est pas pour moi, soit j’suis pas fait pour l’amour » à des phrases franchement honteuses : « Déçu de la vie comme une femme enceinte d’un viol ». L’indécence de cette rime l’est d’autant plus que le garçon qui la prononce s’avoue heureux.

Chez Dinos, la déprime est devenue un argument marketing. Il est possible que l’influence de son manager, Oumar Samaké, véritable fossoyeur de talent, à commencer par Joke, n’y soit pas pour rien. Au-delà de cette esthétisation de la dépression, c’est aussi la froideur de la démarche qui laisse pantois. Elle me semble révélatrice d’une tendance dans le rap français, où l’émotion se révèle entièrement fabriquée. Non pas noyée sous l’autotune, mais simplement purgée de toute véracité. 

De deux choses l’une : critiquer ce marketing de la déprime ne signifie pas pour autant qu’il faille évacuer la question du mal-être. Le public rap, bien qu’hétérogène, demeure principalement jeune, or les souffrances de la jeunesse sont manifestes et rendues particulièrement visibles à l’ère du numérique. Il n’est pas étonnant que cette jeunesse se retrouve dans les récits amochés des rappeurs contemporains.

De même, la santé mentale des rappeurs est un vrai fléau trop souvent dissimulé. C’est pour cette raison que l’esthétisation de la déprime, la tristesse tendance ou encore, dans un autre registre, l’apologie des médicaments détournés à des fins récréatives (l’éloge de la consommation d’antidépresseurs par ex.), sont autant de symptômes à remettre en cause. Non pas que l’art n’ait rien à voir avec la douleur, de Piaf à Barbara, de Nessbeal à Guizmo, chez les grands artistes le malheur est souvent créateur. En revanche, faire de la déprime un sentiment maniable à dessein illustre un cynisme fâcheux.  

About robinf

J'écris comme si j'ai fait la Sorbonne

Check Also

[Billet d’humeur] Trop de feats tue le feat. Quand les collaborations des rappeurs français tournent en rond

Les tracklists des albums se suivent et se ressemblent. De Maes à Heuss l’Enfoiré, les …

One comment

  1. Je parie un billet de mille que l’auteur est un juriste: quand on parle/écrit en deux parties et deux-sous parties quel que soit le sujet c’est que le droit vous a eu (et ceci est l’hommage d’un juriste!).

    Pour le reste, sauf peut-être la première partie à propos de laquelle, plus que de la flagornerie j’y vois l’hommage d’un bousillé de rap (l’excitation de Dinos lors du Couvre-feu Reebok en témoigne), je suis pleinement d’accord avec la seconde partie et ce « mélancolisme » de posture. Si Dinos maîtrise mieux que quiconque l’exercice, il est regrettable qu’il ait choisi la facilité sur Stamina et ses suites (malgré des éclairs de tristesse magistraux, notamment lorsqu’il s’adjoint les services de Marie Plassard [qui au passage, joue dans le même registre]).

    Peu de doute cependant sur le fait que Dinos est un lyriciste né ou en devenir et qu’il saura trier le bon grain de l’ivraie.

    P.S.: je découvre votre site et j’ai kiffé. L’ABCDrduson a fait des émules! Force pour la suite!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.