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[Dossier] Booba : Toujours dans la tendance, jamais dans la bonne direction

Écrire un dossier argumenté, rationnel, intelligent, à destination des rétifs de Booba. Tel fut le point de départ. Aborder points par points les erreurs clichées qui lui sont assimilées et les démolir solidement. Lire pendant des semaines des milliers de lignes qui ont tenté avant moi de percer le mystère, manger Booba, boire Booba, chier Booba, j’en suis là. Immersion totale pour conclusion amère : il est indéfendable. Pis encore, vouloir le défendre et l’expliquer c’est le desservir. La superbe de Booba réside en son mystère, qu’en cherchant à percer, on affadit.

Amis détracteurs de Booba, ce dossier est cependant pour vous. Il tente de répondre aux questions qui furent les miennes à une époque révolue où Booba ne m’inspirait que répulsion.

2017, vingt ans que Booba fait partie de la carte postale du rap français, vingt ans de clivage entre ceux qui aiment le Duc et ceux qui lui sont hostiles. Des deux côtés les sentiments sont forts, pour certains il représente presque un doudou, relevant d’une figure d’affection, un mythe auquel on est attaché, et pour les autres c’est l’incompréhension et le rejet catégoriques. Il n’y a encore pas si longtemps, j’appartenais au clan des personnes (très) hermétiques au rappeur de Lunatic. J’aurais pu continuer à vivre des années comme ça, les deux pieds clipsés dans mes certitudes, tout schuss à fond dans les préjugés et passer à côté d’une légende sans m’en rendre compte. Et puis j’ai eu la chance d’être initiée par une jeune génération à ce Booba qui résonnait d’abord en moi comme une caricature de ce que ne devrait pas être le rap. Gros muscles, grosses bagnoles, gros bzez, gros mots, gros beat puis plus tard gros auto-tune. Il était évident dans mon esprit radical que Booba était un produit marketing conçu pour une génération pré-pubère écervelée et biberonnée au capitalisme.

J’étais chiante, j’avais lu La société de consommation de Baudrillard, La société du spectacle de Debord, j’avais lu Sartre, Foucault, Nietzsche, j’écoutais du rap conscient, des chansons tristes, de la musique classée dans le bac « monde », du jazz et même un peu de classique…  Alors avec un CV culturel pareil, je tenais bien loin de moi l’idée de voir un jour mes goûts pervertis au point d’écouter 92i Veyron à fond dans ma bagnole. Et pourtant…

Si ce dossier comporte quelques notions qui demandent une connexion synaptique efficiente, il m’incombe cependant d’avertir la raya : écouter Booba implique qu’on relâche les tensions qui nous compriment les sphincters. On peut intellectualiser un peu sur le lascar, mais attention on parle ici de musique, rien d’essentiel en vérité, on est là pour se marrer, mettre ses névroses en vacances, bouger sa tête et remuer son boule pour les plus téméraires. Izi !

« J’vais t’niquer ta mère ils vont repasser l’action »

Booba c’est l’action et l’absence de concessions pour atteindre son but. Déjà en 2000, Lunatic sort un album en indé par nécessité-détermination (aucune major ne veut soutenir le projet jugé trop violent). Ils créent eux-même leur label 45 Scientific qui publiera le futur deuxième disque d’or de l’histoire du rap français. Mauvais Œil c’est 180 000 albums vendus en indé et sans soutien de Skyrock. Dès le départ, Booba n’attend pas qu’on lui accorde une place, il la prend.

booba napoléon

A l’époque une vision dominante du rap veut qu’il doit être l’expression politique des opprimés. En 1995 les radios et surtout Skyrock diffusent du rap qui répond à la vision dominante qu’on s’en fait. Il doit y avoir dénonciation du système, discours sur les quartiers, sur l’immigration, avec une posture critique, respectueuse et sans vulgarité. Soyez en colère les mecs mais n’en foutez pas partout, après faut nettoyer.

La culture bourgeoise valorise le discours au détriment de l’action ? Booba dégomme le discours en le réduisant au minimum, en utilisant un parlé impossible à instrumentaliser, veillant à se tenir hors du discours politique. On le voit se faire taxer de misogyne quand il parle crûment d’une réalité crue. Booba parle des réalités intolérables en des termes intolérables. « Tu veux du taf, pétasse, t’as qu’à être blonde » ou encore « on a failli me dire chien voilà ta paye » résument des réalités grâce à des formules minimales qui figent une image mentale définitive. Booba dit le maximum avec le minimum.

Alors que Skyrock diffuse un rap engagé, underground, avec une portée politique du fond et sans grossièreté, Booba prend la tangente avec un rap hardcore, vulgaire et insoumis. Jamais dans la bonne direction des règles implicites attendues par les amateurs de rap de centre-ville. Avant Booba on attribuait au rap une portée politique du fond avec des textes engagés, après lui cette portée politique est aussi et d’abord dans la forme. La contre-culture portée par Booba n’est pas intellectuelle ou théorique, elle est acte. Demande à Bourdieu :

contre culture pour bourdieu

Le rap acquiert ses entrées dans les milieux sociaux qui lui sont éloignés à condition qu’il soit poli. A la manière du bon nègre qui s’approprie les codes de la société blanche, le bon rappeur est celui qui s’approprie les valeurs intellectuelles de la classe dominante. Longtemps le bon nègre version rappeur doit venir de la rue, avoir des choses à dire avec une littérature soignée. On veut de l’underground propret. Avec une posture revendiquée de mauvais nègre, Booba fait primer l’action sur le discours, la forme sur le fond. Insoumis aux impératifs veillant à ce que soient respectés les codes de l’underground, il file en solo et sans concession une carrière de mauvais garçon du rap français. En affranchi total, Booba met les pieds où il veut, et comme dirait l’autre, c’est souvent dans la gueule.

Musique maestro !

Parce que Booba est un mec de l’action, sa musique c’est d’abord un rythme dont les mots sont indissociables. Pensés pour le beat, les mots percutent un tempo qui fait la marque de fabrique du Duc. Nietzsche disait « se tromper sur le tempo d’une phrase c’est se tromper sur son sens ». On mesure là l’importance qu’un MC doit accorder au placement de ses mots pour éviter le suicide musical de morceaux aux textes d’une littérature pourtant impeccable. Booba explique d’ailleurs qu’il construit ses morceaux avec un beat sur lequel il vient poser des paroles. Le texte n’est jamais écrit avant le son, le texte est pensé comme un instrument rythmique qui colle au beat.

« An 2000 premier impact, meurtrière est ma grammaire, bienvenue au cœur de l’asphalte »

Booba se tient loin de la littérature classique au profit du tempo, du rythme, puissant, presque tribal. C’est parce que les paroles sont brutes qu’elles servent l’instru sans la parasiter : Booba fixe les règles de la grammaire pour l’adapter à la musique. Certainement influencé par le fait qu’il vive à Miami et parle anglais quotidiennement, il réduit la grammaire française au minimum, les déterminants et les pronoms disparaissent régulièrement faisant gagner au texte musicalité, rythme et images percutantes. Booba tire l’huile essentielle du verbe, jusque dans ses titres (DKR) : « L’argent est gagné salement, les sommes sont colossales / Chevaux noirs dans moteur allemand, ma rage est coloniale » ou encore « Madame la juge, élan de rage / J’ai mitraillé comme un sauvage« . Ainsi est née une petite révolution dans la langue française : pour gagner en esthétisme, en rythmique et en efficacité, on supprime les déterminants et les pronoms, on épure le texte de ses futilités et on va droit au but.

C’est grâce à la déconstruction des codes et des impératifs liés aux représentations picturales que Picasso a ouvert le champ du renouveau en peinture. Booba c’est pareil. Le mec est capable d’écrire Pitbull en 2006, il montre qu’il maîtrise les textes et les codes classiques du rap français, plus personne ne peut douter de sa plume. A partir de là il explore tous les possibles dans le rap, quitte à se vautrer parfois. Il retourne le rap en essayant d’aller toujours plus loin, plus vite, plus efficace, en réduisant au minimum le verbe menant du point A au point G. Un minimum de mots pour un maximum de suggestion. Booba décrit une ambiance : « Ici on sert la main à des canons sciés », se décrit lui-même : « J’suis l’bitume avec une plume », annonce un objectif : « J’ai fait la guerre pour habiter Rue de la Paix ». Thomas Ravier parle dans La Nouvelle Revue Française de concept de « métagore » à propos de Booba. Une façon selon lui qu’a Booba de faire des métaphores qui horrifient le réel, fixant une image définitive et radicale.

Ranger with Tusks of Killed Elephant

La musicalité a évolué chez Booba avec le chanté de plus en plus présent dans le rap. Les mélodies ne sont plus assurées uniquement par les instrus. La voix grâce à l’auto-tune n’a plus pour unique fonction d’assurer le flow, elle se libère pour enrichir la musicalité et le genre tout entier. Le potentiel émotionnel de l’auto-tune est vite compris, par Booba en premier en France, jusqu’à aujourd’hui où il tient lieu d’instrument assumé. Utilisé dans une démarche artistique réelle, restant plutôt dans des sonorités graves, le chanté grâce à l’auto-tune apporte une mélancolie qui s’approche presque de celle du blues.

Pour Pythagore la musique avait une fonction d’apaisement, elle servait à calmer les passions humaines grâce à « une combinaison harmonique des contraires, l’unification des multiples et l’accord des opposés ». C’est pas Elie Yaffa le noir et blanc 100% bountykiller qui dira le contraire… Sonorités froides, rythmes chauds, mélodies douces, paroles crues, en termes de contraires on est pas mal. Booba c’est la cuisine indienne de la musique : mélanger toutes les saveurs pour une excitation maximale des esgourdes !

Mode d’emploi : déconstruire pour apprécier

Passé les heures à éplucher les textes de Booba ou PNL sur Genius on y découvre un reportage encore mieux que sur Arte. Oxmo dira qu’avec PNL « la rue n’a jamais été aussi bien chantée depuis longtemps », mettant en mots une intuition. Comment la trentenaire au CV culturel pré-cité allait pouvoir assumer de prendre son pied sur des paroles ayant troqué le nécessaire sujet-verbe-complément pour du sigle-onomatopée-néologisme ? La déconstruction s’impose. Revoir ses croyances qui trop souvent prennent l’ascendant sur le réel, c’est se débarrasser de ce qui nous détermine.

A partir de là on peut jouir d’une esthétique musicale nouvelle, qui réveille l’esprit critique parce que poussant à la réflexion. Malgré la persistance des deux catégories antagonistes du rap dit conscient et du rap dit commercial, on peut s’interroger sur le bien fondé de l’habituelle hiérarchie qui voudrait discréditer l’un et honorer l’autre. J’ai depuis longtemps envie de foutre un coup de pied dans ces poncifs pour en renverser les valeurs, parce que l’intelligence est parfois aussi là où nos construits sociaux pointent du doigt la bêtise. Alors qu’un rap dit conscient implique une écoute passive parce que tout est donné, tout est dit et parce que je suis d’accord avec ce que j’entends, écouter Booba implique une écoute active, analytique et un décryptage.

Quand on pense qu’il existe sur terre des mecs qui ont la trique en écoutant de la noise, du free-jazz, ou Vincent Delerm, on réalise que les attirances vers ce qu’on pense être quelque chose de qualité n’est qu’une histoire de construction dépendante d’un tas de critères définis par un statut social et un environnement. Pour certains devient art ce qui nécessite prouesse technique (RIP Jean-Michel Basquiat, Dubuffet et autres activistes de l’art brut), pour d’autres fait art ce qui est beau (RIP Picasso), d’autres verront art où il y a transgression (coucou Booba).

Il suffit de dégommer ces certitudes en la matière et d’ouvrir ses chakras pour accueillir en soi-même les pré-requis d’une déconstruction d’où tout serait possible. D’ailleurs c’est valable pour tout, si on déconstruit pas un jour les certitudes qu’on s’est confortablement inventé sur ses parents, on peut rester toute une vie à se mentir à soi-même en continuant à penser que sa maman est cette femme pure, aimante et dévouée, alors qu’en vrai elle te voulait pas et rêve de quitter ton père parce qu’elle trouve qu’il a pas de couilles. (Tacler des mères étant le sport favori de Booba, je me devais d’offrir ma tournée, santé!)

Apprécier Booba quand on ne vient pas de ce rap suppose de s’affranchir des codes qui dictent inconsciemment un jugement de valeurs et une dichotomie [rap commercial – rap conscient] ou [rap auto-tune – rap old school]. Je ne peux guère vous forcer l’oreille, il s’agit tout de même d’appréciation esthétique qui, bien que difficilement indépendante des construits sociaux, n’appartient (presque) qu’à vous ! Mais attention tout de même à ne pas tomber dans des considérations petites-bourgeoises en pensant avoir le monopole du bon goût. D’ailleurs Marcel Duchamp disait « le grand ennemi de l’art c’est le bon goût », à partir de là l’art peut être partout.

« Ma vie manquait de goût, la street m’a passé le sel »

Qu’il en soit volontairement responsable ou non, Booba attise chez ses auditeurs curiosité, analyse, recherche de sens. Je pense même que le plaisir qu’on prend à écouter Booba et à découvrir un nouveau son de lui vient de la liberté d’interprétation qu’il laisse. Grâce à cette marge de manœuvre, on devient acteur, des Indiana Jones à la recherche d’un message codé.  Les interprétations frôlent parfois la spéculation symbolique mais témoignent d’une impossibilité à rester passif comme devant un professeur au tableau. Il est le seul rappeur français qui inspire autant au point d’être le sujet unique de mémoires, de livres, de livres, de livres de sujets de dissertation à la fac, ou d’un article dans la Nouvelle Revue Française.

Certains rappeurs donnent tout au premier degré, lui esquisse une possibilité d’interprétation, il suggère, il caresse l’éventuel avec sa grosse patte tatouée. En frustrant notre compréhension, il nous pousse à être participant. On devient des auditeurs actifs parce qu’on refuse de se résoudre à entendre seulement ça. On cherche à le réhabiliter en cherchant du sens caché derrière « la rafale dans ta grand-mère arrivera plus tôt que tu n’crois ». Genius témoigne d’ailleurs de la volonté et du besoin d’interprétation de la part des auditeurs. Paradoxalement, ce sont pour Booba ou PNL que pour chaque ligne est proposée une interprétation, souvent polysémique, bien que leurs textes semblent sonner creux à la première écoute. Ici par exemple où pour une phrase sont proposées trois interprétations :

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b2o

On aurait envie de se laisser aller à crier au génie, à y voir un art brut, une genèse d’où tout est possible. On a envie de penser qu’il est responsable de tous les sens qu’on débusque entre deux virgules. Il y a comme un fantasme à l’idée que le mec contrôle tout, qu’il génère consciemment les mille hypothèses qui s’appuient sur quatre mots. Ce type ferait alors de nous des machines à réfléchir, des épagneuls en chasse, la truffe alerte et l’oreille aux aguets. On ratisse les paroles, on laboure le lexique, on passe au tamis les expressions pour trouver la pépite. Et on trouve ! Le mec fait confiance à son public, il lui lâche la main, et le laisse filer tout seul.  Allez va petit papillon, vole de tes propres ailes, je sais que tu vas y arriver ! Ouais je m’emballe, mais c’est plutôt agréable de pas se faire prendre pour un mec qui entend tout au premier degré. Comme disait Chépluki, « c’est le spectateur qui fait l’œuvre ». Encore faut-il que l’artiste se laisse déposséder de ce qu’il a accouché, qu’il n’ait pas déjà donné toutes les clefs. Le spectateur fait l’œuvre quand l’artiste accepte de ne pas tout maîtriser, quand une part d’imprévisible est laissée, comme un cadeau à son public.

« J’ai quitté le ter-ter, au volant du RR / Loup de la casse, j’suis un expert, t’as aimé sucer, j’ai aimé Césaire »

Les textes de Booba sont sa force et sa faiblesse. Ils rebutent les non-initiés et répondent à la banlieue d’où émergent principalement les sociolectes. Différents langages sont réunis avec une volonté cosmopolite en opposition à une uniformisation d’expression. Franglais, gitan, wolof, arabe, argot, créole, Booba oscille entre cryptage et expression identitaire et renouvelle régulièrement son lexique. Le melting pot argotique de Booba réunit ceux qui maîtrisent ce type de langage et réjouit les amoureux de la linguistique. Mais une partie de la classe supérieure le discrédite justement parce qu’il n’utilise pas le lexique attendu et acceptable. Booba fait chier avec sa grammaire qui n’est pas celle du langage standard, d’accord pour Renaud et son argot parisien mais pas pour la tour de Babel argotique de Booba. On veut bien s’encanailler un peu mais dans la limite du raisonnable.

Ça me fait penser à un type : Jean Genet, un gars de la belle littérature né 66 ans avant Booba, il partage avec lui un goût exalté pour la perversion et le mal (ça c’est Wikipédia qui le dit). Outre le fait d’avoir passé quelques temps derrière les barreaux de la même prison, ils ont pour point commun de renverser les valeurs et la nécessité pour leur public de connaître leur histoire personnelle pour avoir accès à leurs œuvres. Albert Dichy, disait dans Le Monde à propos de Jean Genet (et ça vaut pour Booba aussi donc concentrez-vous) : « Je crois qu’on ne comprend rien à Genet si on ne prend pas en compte la donne spécifique qui marque le départ de son œuvre : c’est qu’elle parle au nom des coupables… c’est aux coupables qu’il est profondément dédié, et parmi eux, plus particulièrement, à ceux qui font l’objet d’un rejet unanime, d’un vomissement social, d’une sortie de la communauté humaine […] »

genetbooba copie

L’un comme l’autre sont « frappés du sceau de ceux qui dérangent » pour des raisons différentes (Genet commet son premier vol à dix ans, pour lequel il sera sévèrement fustigé, cet acte constitue la genèse d’une posture asociale revendiquée toute sa vie – Booba est victime de racisme depuis toujours, son grand-père maternel, blanc, le présente à ses invités comme le fils du concierge). Tous deux donnent le change à leurs traumatismes initiaux en sanctifiant les caractères à l’origine de leur rejet et de leur disqualification dès le plus jeune âge. Faire de ces blessures et de leur rejet un cheval de bataille, et devoir connaître leur traumatisme pour les comprendre, voilà leurs points communs majeurs.

La différence de leur démarche réside dans le langage. Jean Genet disait : « Avant de dire des choses si singulières, si particulières, je ne pouvais les dire que dans un langage connu de la classe dominante, il fallait que ceux que j’appelle « mes tortionnaires » m’entendent. Donc il fallait les agresser dans leur langue. En argot ils ne m’auraient pas écouté. » On a ici le point de rupture entre les deux hommes dans les moyens utilisés pour prendre leur revanche. Quand Genet décide « d’écrire dans le langage qui m’a condamné », Booba dégomme le discours tel qu’il est utilisé par « ses tortionnaires » et choisi un argot violent, à l’image du monde qu’il traverse et à destination de la classe populaire, des siens. Genet choisi d’attaquer l’adversaire sur le terrain linguistique de la classe dominante, avec une démonstration relevant de la prouesse dans le maniement des mots, quitte à ne s’adresser qu’à la frange supérieure de la société. Booba attaque son adversaire sur ce qu’il juge être son terrain soixante ans plus tard : l’argent comme finalité, mais sans utiliser les moyens plébiscités par la classe supérieure, sans respecter les règles d’un jeu dont il sera toujours perdant. Booba c’est la finalité des classes supérieures : le flouze, avec les moyens de la classe populaire. Le stigmate du négro-bon-à-rien brandi en étendard, Booba en fait une stratégie pour transformer le jugement et retourner l’attaque.

Retournement du stigmate en pleine lucarne

Avec un rap érigé en art post-colonial, il transforme en fierté les caractéristiques de son identité qui sont la cible de connotations péjoratives à la manière d’un « black is beautiful » exacerbé. Hautement marqué par le racisme ordinaire, il choisit pour défense l’attaque. Pas d’affirmative action (ou discrimination positive) pour avoir droit à la même place que les autres dans la société, il n’attend pas qu’on lui pointe du doigt la place à laquelle il est autorisé à s’asseoir. Booba s’assoit là où il en a envie même si ça ne convient pas et surtout, il garde tout : les clichés, les préjugés, les connotations racistes du quotidien et les renvoie en Kaméhaméha retourné. Il devient le « mauvais garçon », « l’animal dangereux » qu’on l’accusait d’être (PNL dans une même stratégie revendique le zoo), les stéréotypes, il les intègre : « si j’traîne en bas de chez toi je fais chuter le prix de l’immobilier« , et il les affirme : « de bataille est mon champ lexical, je n’suis qu’une racaille« .

« Je suis un cliché, je fais tout ce que les gens ont envie de faire quand ils sont enfants.     Petit je jouais avec une Ferrari en majorette aujourd’hui j’suis au volant »

Booba dépossède de leurs mythes ceux qui l’ont condamné en reprenant le pouvoir sur les mots qui l’ont exclu. Il n’est pas le premier à revendiquer « le négro », à en faire une fierté en renversant les codes de la culture qui le proscrit. On connait l’utilisation de « nigga » aujourd’hui, détournée de ses origines racistes, mais on connait moins le DJ américain Grand Wizzard Theodore. Il a ainsi pris pour blaze le nom du grade le plus élevé du Ku Klux Klan (Grand Wizzard), une défiance cynique qui vise à déposséder avec humour le titre du plus facho des fachos et d’en prendre identité. C’est grâce à ce retournement du stigmate qu’il y a critique de l’ordre établi, qu’il y a déstabilisation : se parer des attributs stéréotypés qui ont été associés pour disqualifier, c’est refuser les codes des puissants et imposer les siens.

Le discours est désormais imposé par celui à qui on a voulu imposer les règles d’un jeu dont il serait perdant. La résistance se fait par le langage en traçant l’image la plus extrême de tout ce qui avait tant dérangé. On voit poindre la volonté de construire un nouvel ordre où les derniers seront les premiers (ce qui constitue d’ailleurs le premier titre de l’album Lunatic en 2010 – et le huitième track de l’album D’eux de Céline Dion, en 1995, quand on vous dit que Céline est street…). Booba renforce la cohésion de groupe des déclassés, il pousse à se réapproprier un système de valeur, il re-légitime les classes dominées en érigeant en fierté ces différences pointées pour exclure. Plus simplement, Booba fait du bien aux déclassés parce qu’il les sublime. Ils seront les négros, mais par leur volonté cette fois. Quand certains jugent un système selon la grille de lecture créée par ce système, Booba dézingue cette grille de lecture et met à bas une hiérarchie de valeurs.

« L’argent fait le bonheur, j’en reste convaincu. Je suis venu, tranquille j’ai vu, j’ai vaincu. »

Une des critiques les plus fréquentes faites à l’encontre de Booba est qu’il est un nouveau riche qui parle aux pauvres. C’est même plus que ça, il fait rêver des milliers de jeunes fauchés. Pendant ce temps un clarinettiste précaire fait de la musique savante à destination des classes supérieures dans un jazz club du 17è arrondissement, une cap verdienne chante pieds nus sur le parquet d’un théâtre face à des bobos sapés comme jamais. Des fortunés applaudissent la misère : c’est de la culture. Des gars de cités applaudissent un nouveau riche : c’est de l’ignorance. Salauds de pauvres… scott

Depuis Jean Genet les paysages ont changé, et même si argent et littérature sont toujours l’apanage des classes supérieures et du pouvoir, on constate un glissement de valeur entre ces deux entités, au profit du flouze plus que du verbe. (Rappelez-vous, Zadig & Voltaire, les RouJon-Macquart, ou encore cette phrase prononcée par Sarkozy pendant son quinquennat, Rolex au poignet tentant de dire que les études ne servent à rien : « Mais franch’ment, par moments, on s’demande c’est à quoi ça leur a servi toutes ces années pour avoir autant de mauvais sens ! ».) La valorisation de la culture des lettres est petit à petit remplacée par la culture bling-bling décomplexée. On mesure aujourd’hui l’importance d’une personne à son patrimoine matériel, faisant presque passer les amoureux des lettres et des arts pour des originaux, en dehors des réalités économiques, apragmatiques et inaptes en politique.

Il est tentant de détester Booba : il représente en caricature ce phénomène d’inversion des valeurs. Avec un effort d’analyse on peut pourtant considérer qu’il est un miroir grossissant tendu à notre monde,  une conséquence exaltée d’un système de valeurs qui tend au médiocre au profit de l’accumulation de biens. Alors qu’on pouvait obtenir jadis de la considération grâce à des qualités liées au domaine de l’intelligence et de la réflexion, elle est aujourd’hui principalement tributaire de notre niveau de richesse. Dans une société où les valeurs humaines sont en crise, on nous rabâche que c’est l’économie qui l’est, justifiant l’appauvrissement des pauvres sans expliquer l’enrichissement des riches. A l’heure de Trump ou du PenelopeGate on constate que le pouvoir est détenu par des personnes ayant pour dénominateur commun la possession de fortune sans que soit prise en compte une quelconque compétence intellectuelle. A priori avoir du flouze est la condition sinequanon pour exister aux yeux de tous et être puissant. Quoi d’étonnant à ce que le fils de personne cherche à prendre sa revanche sur la société en s’enrichissant aussi ? Graine de délinquant, qu’espériez-vous, tout jeune on leur apprend que rien ne fait un homme à part les francs. Vingt ans plus tard, rien n’a changé.

Le rapport à l’argent est la critique principale qui est faite au rap dit commercial. Elle est pourtant inexistante lorsque l’on parle d’IAM ou d’Oxmo Puccino qui n’ont sorti aucun album en indépendant, ont remporté les Victoires de la Musique et ont rempli les plus grosses scènes nationales. Idem pour MC Solaar, le rappeur préféré des mamans condense à lui seul egotrip, maisons de disques monstres, Ophélie Winter, Victoires de la Musique, participation aux Enfoirés et détient le record de vente de disques dans le domaine du rap français. Mais Booba c’est vrai, a un rapport à l’argent décomplexé et ostentatoire. Avec sa grossièreté ce sont les critères majeurs qui lui empêchent l’accession au titre du symbolique « bon rappeur ». Ça tombe bien, il s’en fout.

A la manière d’un Otis Redding ou d’un Duke Ellington (un autre duc qui aimait les grosses bagnoles et les gros billets), Booba utilise sans retenue les symboles de la classe supérieure. Tous les objets habituellement associés à la richesse, au pouvoir, à la monarchie sont réappropriés dans une affirmation de réussite sociale obtenue par irruption subversive dans les sphères qui le rejetaient. Booba est au volant de la revanche, il la porte sur lui, la boit, la fume, la baise. Alors qu’aux US le bling-bling fait partie intégrante du paysage hip-hop, en France c’est toujours problématique. Nous avons manqué d’un Iceberg Slim pour nous parler des chaînes des esclaves transformées en or et portées fièrement, symbole de la réussite du « nigga ». Avec notre grille d’interprétation à la française, nous manquons la symbolique des chaînes en or, des grillz (bouclier dentaire en pierres précieuses), des pimp cups (coupes en or et diamants) et on regarde avec mépris un Booba pourtant sobre à côté du bling-bling à l’américaine. Loin de l’hypocrisie à la française dans le rapport à l’argent, il est ici un moyen et une fin qui interpelle ses ennemis en utilisant la forme de langage symbolique qui est la leur. Booba le dit « la puissance ne respecte que la puissance », et aujourd’hui être puissant et respecté c’est être blindé. Pas question pourtant de respecter leurs règles pour devenir riche. C’est là que Booba incarne une menace pour l’ordre social en rappelant que respecter les règles rapporte le smic, pas la réussite.

barracuda

Alors oui il fait l’inventaire régulier de son patrimoine en se demandant « qu’est ce que je vais faire de tout cet oseille ? » à la manière d’un sale gosse qui agite sa revanche sous le nez de tous, et c’est aussi pour ça qu’on l’aime. La manière de se présenter dans l’espace public est sa désobéissance. Quand certains se gavent en mimant la sobriété, Booba se gave frontalement. Mieux vaut une arrogance sincère qu’une mièvrerie calculée. Il est le mec qui fait tout haut ce que les autres font en cachette. L’acceptation des symboles des puissants est si caricaturale qu’elle en devient même une mise à distance. Il jubile par un excès qui bouscule la bienséance et les règles de la représentation académique qui impliquent une pudeur quand on parle d’argent. La caricature à travers le personnage de Booba rend visible ce que masque la vision convenue. Il singe les comportements et les accoutrements des classes dominantes et par ce biais raconte les mythes fondateurs de notre société. Peu importent les intentions de Booba, il paraît tellement ultra-libéraliste que le premier degré semble exclu. C’est le libéralisme même qui est décrédibilisé à travers l’image d’un roi pourtant si nu sous ses bijoux. Bien que discutable, la démarche est avant tout une revanche, et elle pourrait se résumer à ce vers de Baudelaire dans Les Fleurs du mal : « tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». Booba aurait rajouté « pétasse »…

Alors voilà, le duc de Boulbi domine toujours le paysage hip-hop tout en pensant à sa retraite. Avec OKLM Radio et TV, il bâtit ce qui lui a manqué en 2000 : un média rap indépendant : pour nous, par nous. Il a promis de s’arrêter à temps, Booba ne fera pas l’album de trop. Nous n’en sommes pas là, le Duc en a encore sous la pédale, il mitraille et parfois vise juste : le son tournera en boucle pour quelques mois. Plus que jamais dans la tendance, le self made man reste dans le futur, adulé ou incompris. S’il est difficilement défendable, c’est que sa force vient aussi de sa position : seul contre tous. Sa légende est aussi là. L’expliquer n’est pas l’avoir compris et la part de mystère qui persiste est à sa gloire.

 

About Ana Ravat

Je suis nulle en solfège, j'ai aucun talent musical, j'écoute beaucoup de rap sans jamais acheter un CD et quand je vais en concert c'est que j'ai un plan pour des places gratos. Face à l'inconfort psychologique et à l'immoralité d'une telle situation j'ai décidé de réduire les tensions névrotiques inhérentes à ceux qui prennent sans jamais donner. Me voici, me voilà, profitez-en!

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6 comments

  1. Super article

  2. C’est une légende le best depuis le crime paie 0 défaite

  3. Moi aussi au tout début j’avais du mal avec booba dans les années 2000 , après ya eu boolbi et pitbull , et quand j’ai compris sa facon de faire , j’en suis devenu accro , un genie de l’ecriture , ont fait pas 20 ans de carrière sans les medias par hasard surtout dans le rap , ont est pas appeler a Harvard pour rien , que beaucoup d intellectuel fond des articles positive sur lui , que toute la nouvel generation (jul, pnl, mister you , maitre gims , black m ,lacrim ext….. ) disent que c »est le meilleur ainsi que beaucoup d’anciens comme alonzo, rim k, medine ,iam ext… . YA 10 ans toute les femmes le critiquais , quand je suis aller a sont concert l année dernière , j’ai ete étonner de voir que la moitier du public était féminin et de toute origine différente . Et quand la fouine et rohff ce sont clasher avec lui , leur album suivant ont été des échecs monumental pour des rappeurs comme eux . dans le sport c’est pariel teddy rinner , tony parker , antoine griezman , benzema et quasi toute les joueur de foot ecoute ses sont , de evra qu’a 35 ans a pogba qu a 23 ans . Alonso a tout dit resemant quand il dit que sa fille ecoute booba comme lui ya 20 ans .

  4. qu’on l’aime ou qu’on le déteste en vrai c’est une légende hors paire , il fait du puzzle de mots et de pensées comme il le dit à si bien ! en tout cas bravo pour ton article tu a parfaitement cerné le delire du B2O « J’suis pas né dans l’ghetto, j’suis né à l’hosto/Loin des stups et des idées stupides, putain c’que j’suis devenu « 

  5. La piraterie n’est jamais fini

  6. Quel article ! Bravo ! Je suis marie debray qui a écrit « ma chatte lettre à Booba »

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