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Ça taffe tah les Chinois

Jul a encore fait parler de lui il y a quelques semaines par sa propension à ne jamais se reposer, en publiant cinq morceaux inédits en plein milieu d’une même nuit. Tous sont probablement extraits de la prochaine réédition de My World dont la première mouture a vu le jour le 4 décembre dernier. Pour un franc succès immédiat, comme toujours avec lui. Comment fait-il pour toujours trouver de nouveaux mots à associer en musique et pour sortir des morceaux différents à chaque fois, ça, nul ne le sait. Mais publier des nouveautés à une cadence infernale, est-ce forcément synonyme de moindre qualité comme le veut l’idée reçue ? La productivité dans le rap, bonne ou mauvaise chose ?

« Un album tous les six mois, ça va taffer tah les Chinois ». Dans une vidéo filmée sous substances visiblement peu licites, celui qui vient alors de faire parler de lui grâce à sa prestation aux Rap Contenders et s’affirme comme une des têtes de gondole de L’Enragetou attire toute l’attention d’un public rap français intrigué. Un album tous les six mois ? Pendant quatre ans, en plus ? Cet engagement pas si anodin fait l’effet d’une bombe en 2011. À l’époque, le gamin du 92 est encore perçu comme un très bon rappeur en devenir, et pas encore comme l’homme-sandwich de Yonea et Willy à la communication de plus en plus hasardeuse. S’il le fait, respect ! Peut-être que ça bottera les fesses d’une scène quelque peu léthargique. Chiche, se dit-on alors. Au final, Guizmo tiendra la cadence pendant un an et demi. Trois projets solos au bilan mitigé voient le jour – Normal en octobre 2011, La Banquise en avril 2012, C’est tout en novembre 2012 – avant le flop estampillé Jamais 203 en juillet 2013. Celui qui nous invitait dans sa ruche en décembre 2014 est depuis porté disparu dans les bacs, qu’il a désertés en 2015. Le Guiz’ est-il fini ? Certainement pas. Cette cadence infernale a-t-elle fini par le lessiver ? Plus certainement.

Pendant longtemps, productivité est resté un mot tabou dans le milieu musical. Pourquoi ? Parce que la musique est un art. Parce que l’art est noble. Et parce qu’user de concepts si mercantiles pour parler d’art est une ignominie sans nom. Il semblerait pourtant qu’aujourd’hui, sortir un projet tous les six mois soit devenu pour les rappeurs une sort d’obligation qu’ils se fixent à eux-mêmes. Tout du moins ceux qui ont la prétention de dicter les règles du rap jeu. Rien qu’en 2015, ils sont neuf artistes à avoir signé au moins deux longs formats en leur nom (rééditions comprises) : Alkpote, Alonzo, Booba, Gradur, Jul, Lacrim, Lucio Bukowski, Nekfeu, PNL. Si on étend les critères à ceux qui ont cumulé un long et un court format, voire plusieurs projets courts, la liste s’élargit encore : Blacko, Dosseh, Eff Gee, Infinit’, MZ, Paco, S-Pi, Sam’s, XV Barbar. Ça y est, les rappeurs ont vécu leur révolution industrielle. Machines à sous ou pas, tous ou presque ont succombé au business et ses machinations, devenant des machines à sons.  Avec un film, une mini-série Canal et leur album BO, même les deux Caennais du « groupe de rap le moins productif » ont fini par s’y mettre. C’est dire.

Une nouvelle norme ? Nous n’en sommes pas si loin. SCHématiquement, on parle d’un artiste car il sort un projet (on appelle ça la promo), ou un artiste sort un projet car on parle de lui (on appelle ça le buzz). La seule faiblesse inhérente à cette stratégie, c’est qu’il y a peu de place pour faire parler de soi en-dehors de ses propres phases de sorties, car le terrain est occupé par d’autres à l’actu plus brûlante. Beaucoup tombent alors dans une hibernation médiatique, incapables de susciter de l’intérêt par un autre biais que la promo (Comment c’est loin ou toutes les déclinaisons de la marque OKLM font partie des très rares contre-exemples #FreeLacrim). Reste alors le son. Soit : existons en musique.

À ceci près que les nineties, leurs lecteurs cassettes et leur scène réduite à quelques têtes ont désormais laissé place à YouTube, au streaming et aux leaks. Ou en d’autres termes : à la consommation de masse. Aujourd’hui l’attente monte pendant plusieurs semaines jusqu’au vendredi fatidique, comme la sève d’un ado devant son premier no-por. Dès le jour-même le public lui accorde une oreille distraite dans les transports. Se fait un avis définitif lors de la première écoute. Le confirme lors de la seconde. À peine l’outro se clôt-elle qu’il est déjà passé à autre chose, autre artiste, autre freestyle, autre exclu… Ce n’est pas pour rien qu’on dit qu’un artiste en promo est là pour « défendre » son projet. Publier une galette tous les trois ans s’apparente à une traversée du désert permanente saupoudrée de quelques lueurs de spot-lights. Alors de l’autre côté de l’antipop, pour ne pas se reposer sur ses lauriers et satisfaire les oreilles qui lui sont fidèles (mais aussi pour ne pas se reposer sur un unique cachet qui se dilapiderait vite), le MC charbonne au stud’. Plus de musique = plus d’actu = plus de sorties = plus d’actu = plus de ventes. Vald n’a pas manqué de le rappeler dans toutes ses interviews données pour NQNT2 : lorsqu’un projet sort, l’artiste est déjà en train de boucler le suivant. Parce que c’est son métier. Et qu’il en a besoin pour subsister.

Il n’y a guère plus qu’un irréductible comme Abdallah pour entretenir sa répute sans jamais avoir montré sa ganache dans les bacs. Et pour réussir à satisfaire un public pourtant pointu et croissant avec trois morceaux par an ; et encore, les bonnes années. De nombreuses métaphores pourraient alors émaner de ce constat : l’artisan qui prend le temps de soigner cette belle table en chêne massif face au diktat d’Ikea, le restaurant étoilé et sa cinquantaine de couverts par soir face à l’épidémie McDonald’s. On suivrait la tendance bien-pensante, on ferait passer démagogiquement Jul pour l’incarnation du commercial absolu, et on mettrait en parallèle Abdallah et Jul, une qualité exceptionnelle servie à dose homéopathique face à une quantité peu regardante. On se consolerait enfin en se disant qu’au moins il y en a pour tous les goûts, à boire et à manger. Frottons-nous les mains, les portes sont enfoncées, l’article est fini. Sauf que la frontière est bien moins nette lorsqu’en tant que représentant des agitateurs de calendriers, nous titillons volontairement le lecteur en remplaçant Jul par Lucio Bukowski. Il devient alors dur d’être aussi manichéen. Peut-on dire que le Lyonnais est moins bon que le Libanais car l’un pond en trois mois ce que l’autre dévoile en trois ans ? Évidemment que non. Dans l’absolu, trouve-t-on Lucio plus proche d’un Abdallah ou d’un Jul ? Aïe, ça commence à faire mal au crâne.

La suite est alors toute tracée : qui sont les artistes les plus productifs en termes de sorties de projets ? Cumuler 2014 et 2015 nous donne dix pour Lucio (cinq EP, deux albums solos, un album commun avec Anton Serra, et deux projets uniquement instrumentaux), six pour Jul (uniquement des projets longs et tous produits par ses soins, pour cinq albums dont un gratuit, et une mixtape), merci aux rétrospectives exhaustives de la famille Genius. Lancer le jeu des comparaisons est un des grands plaisirs des rédacteurs d’articles. Allez, Jul dans le coin bleu, Lucio Bukowski dans le coin rouge. Pour certains, la scansion d’une poésie lettrée contre l’insipidité d’une soupe commerciale. Pour d’autres, le divertissement ensoleillé sous format .mp3 contre l’austérité pédante d’un pseudo-poète. La barbe rousse de la Croix-Rousse contre le survêt’ Ligue des Champions du blondinet joufflu. L’identification aux punks anars contre les interminables rotations en radio. Les Stan Smith contre les Asics. Le succès d’estime contre le succès commercial. Pas besoin de faire un dessin, tout les oppose. Tout sauf LE constat  qui nous préoccupe aujourd’hui : nos deux amis sont des rappeurs éminemment productifs.

Et alors que nombre de mauvaises langues considèrent Julien comme un artiste inintéressant qui arrive à étaler une seule chanson sur cinq albums (ce qui est loin d’être vrai, mais il faudrait un autre article complet pour le prouver), force est de constater que le bonhomme gratte quand même beaucoup pour quelqu’un qui n’a rien à dire. Avec un risque d’épuisement ? Jul avouait bien en début d’année dernière qu’il tournait en rond… Chacun a son propre avis sur ces deux artistes, mais quiconque refuser d’admettre que PNL a tout cassé l’année dernière finira rafalé Porte de Mesrine. Quiconque niera qu’Alkpote est l’incarnation du côté obscur du rap français dans toute sa ténébreuse splendeur ne peut que s’appeler Patrick. Quiconque taxerait Nekfeu de faire du commercial pour petits blancs faussement rebelles n’aurait tout simplement pas écouté l’album, et se permettrait donc de parler sans savoir, ce qui n’est pas vraiment hallal pour un éditorialiste de France 2. Être productif équivaudrait à faire de la merde ? Il existe beaucoup trop de contre-exemples pour être aussi catégorique.

Intégrer l’actu, rester dans l’actu, faire l’actu, inonder les ondes et la presse spé, avec l’espoir de recevoir un coup de fil des médias généralistes. À peu de choses près, voilà le plan de vol de tout rappeur voulant cé-per. Mais ne désacralisons pas non plus la chose : accepter que la musique se consomme n’a rien d’incompatible avec le fait de l’aimer sincèrement à sa façon, et d’avoir simplement beaucoup d’inspiration pour lui rendre hommage. Les bourreaux de travail, les boulimiques d’instrus, les stakhanovistes du kickage, tous profitent de la tendance pour mieux la nourrir. Résultat : les projets défilent. Un jour où s’embouteillent trois, quatre, cinq sorties, l’auditeur est aux anges.

Clairement tous les projets sortis en 2015 ne se valent pas – oui, Claude Guéant, exactement comme pour les civilisa… Attends, c’est quoi cette connerie ? -, d’autant que dans une année comme celle qui vient de s’écouler, le risque est de ne produire que du périssable, du rap Kleenex, et que le public n’en retienne rien. Le fait est qu’une bonne partie tombe dans l’oubli avant même d’impacter notre mémoire auditive. Seulement comme beaucoup de morceaux sortent, il y a forcément plus de chances pour que certains restent gravés malgré tout, c’est mathématique. On en reparlera dans cinq ans. En tout cas, être à la fois productif et qualitatif n’a rien d’incompatible. Quant aux cadences, 2016 ne devrait pas infirmer la tendance, mais plutôt la voir s’intensifier. Jul a d’ores et déjà annoncé quatre albums…

Article rédigé par Nicolas Raspe.

About Guillaume Simonin

N°1 de Genius France / Fondateur et CEO du site We Love Nancy / Chroniqueur pour Le Rap en France / Chroniqueur pour The Chemistry Magazine / Social Media Manager

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One comment

  1. L analyse est interessante mais pour moi il y un leger souci. A mon humble avis il y a un probleme de categorie car une citadine et un monospace sont difficilement comparables!!! Je deplore seulement la profusion de morceaux deja entendus ou pire rechauffes. L originalite c est la que ca devient interessant enfin a mes yeux!

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