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[Chronique] 2013 – Les Histoires – Demi Portion

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Certains aimeraient que le rap se forge à Miami, entre guns et boobs sous une pluie de dollars. Par ici, on aime savoir que la culture hip hop a ses repères à Sète. Sous le bic de Demi Portion.

Alors, il faut prendre les chemins indépendants ou bien la mer. S’éloigner de Paris et se rapprocher de Marseille. Entendre le chant des cigales et l’accent du rap sudiste. Sète. Voilà, on y est. Voilà, d’où vient Demi Portion. Une ville. Une île. L’île de Thau, qui revient d’ailleurs souvent dans sa bouche. Et ça depuis 20 ans. Des années à tenir le Bic. A ne jamais lâcher le micro. A monter sur la scène, coûte que coûte. A ne pas oublier d’où l’on vient. D’ailleurs il n’oublie pas ceux qui sont passés avant lui, ceux qui ont laissé aller leur franc-parler, notamment Brassens. Héritage sétois, du mécréant au petit bonhomme.

Il y a de quoi ne pas tout comprendre. Ne plus s’y retrouver. Se perdre dans le tourbillon créatif de ce rappeur. Après plusieurs Eps, des dizaines de freestyles et un premier album Artisan du bic de haute volée, Demi Portion sortait son deuxième album en novembre dernier. Les histoires. Quinze morceaux pour bâtir un missile qui court droit dans l’industrie de la musique. Histoire de poser les vraies questions. Pied de nez rieur au monopole ficelé des maisons de disques. Mettre un joli coup de grisou dans toute cette pyramide.

Les Histoires ont des choses à dire. Tant de mots à libérer. Tant de stylos à vider. Tant de taches d’encre à se faire sur les doigts. La force de Demi Portion se retrouve une nouvelle fois dans son talent à assembler les mots. Mais pas que. La richesse est aussi musicale. La richesse est dans les prods. De projets en projets, elles s’enrichissent de finesse. Elles deviennent de plus en plus complètes et précises. Tantôt nonchalante (Doucement), tantôt conquérantes (Coupable). Parfois dansantes. Tout le temps mélodieuses. Demi Portion se perdra plusieurs fois dans un chant maladroit, râpeux mais terriblement bon et plein de générosité. Sur ces prods, se brodent de fameuses archives. Comme un son de glas. Comme un retour à la réalité et à sa dureté. Car c’est bien sur ce terrain que navigue le joyeux navire Demi P. Le MC joue le pont entre espoir et cruauté. C’est dans cette rencontre que se trouve son génie. En toute sincérité. Sans jamais tenter d’impressionner. Tout semble être fait à échelle humaine. Des mots choisis aux images dessinées.

Ici, son flow abandonne sa virulence, pour se glisser dans les draps de la paix. Pourtant, Demi Portion ne rend pas les armes, mais choisit de les aiguiser avec foi et sagesse. Prendre le temps de changer de cartouche. Quand il est question de violence, celles chargées d’encre touchent en plein cœur. Demi Portion se pose comme l’observateur des temps modernes. Il dresse le visage d’une génération, d’une population. A travers lui, ce sont 1000 âmes qui parlent, qui battent la mesure. Ce sont les histoires racontées en bas. Les histoires racontées à même le bitume. Il y a là toute la vérité vertigineuse de la banalité. Un regard sur le quotidien pas un brin moralisateur mais Demi Portion prend soin de mettre les points sur les i. Ceux qui dénigrent une religion, une jeunesse, un amour, une culture. Real Hip Hop ouvre l’album de cette façon, en dessinant des lettres de noblesse au rap et au travail bien fait qui l’habite. Plus tard, il sera le porte-voix d’une génération pleine de principes et de jolies valeurs. Mauvais garçons avec Kacem Wapalek. Un morceau pour remettre les pendules à l’heure et redessiner le juste visage d’une jeunesse trop souvent qualifiée de délinquante. Quand mauvais n’est pas méchant. Quand la portion n’est pas en demi-mesure. Pour conclure, pour finir, pour tourner une nouvelle page, Demi Portion offre un haletant final. Une histoire de neuf minutes.

Les histoires, ce sont celles-là. Et puis toutes les autres. Celles qui ont fait le bonhomme depuis deux décennies. Demi Portion ne lâche pas l’affaire et s’attache à rendre un rap honnête et habité des valeurs hip hop. Alors, même s’il le souligne, le dit et le balance dans son flow : « ce n’est que du rap » (100 personnes). Mais dans ses mains, le rap est grand.

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