[Le rap à… Lille] Bekar – Briques rouges, produit de son environnement

Continuons la découverte de la scène rap/hip-hop lilloise avec un focus sur l’album Briques rouges du rappeur roubaisien Bekar. Dans ce disque sorti en septembre 2020, le rappeur raconte son environnement, se confie sur sa nostalgie et ses ambitions, le tout dans un écrin musical construit par son compère Lucci, présent sur la plupart des productions de l’album.

Les briques rouges

Panorama c’est les briques, on
dormira pas sans le bruit
J’regarde pas le ciel, il est gris,
le panorama, c’est les briques
rouges

Briques rouges

Les briques rouges posent le décor de cet album et traduisent à elles seules les ambitions du rappeur sur ce disque, à savoir : se raconter à travers l’environnement qui l’a vu grandir. Les briques rouges renvoient tout d’abord à cette caractéristique architecturale des constructions des villes du nord de la France mais également au rappeur lui-même.

La pochette de l’album réalisée par l’incontournable Fifou s’occupe d’établir ce lien. Sur celle-ci, le nom du rappeur est enserré par le titre de son album. Une manière, d’une part, de rappeler qu’il est entouré de briques rouges ; d’autre part, de le fondre dans cet environnement. De même, la prédominance de la couleur rouge portée par le rappeur et qui déteint sur le vaste champ de blé, rappelle qu’il est lui-même devenu une brique rouge, le produit d’un environnement qui ne le quitte plus quelque soit les lieux de ses errances.

Les briques rouges de Bekar renvoient à Roubaix, ancienne ville industrielle du nord de la France, marquée par la pauvreté et le chômage, où le ciel est gris comme il l’indique. L’ambition du rappeur de restituer cette dureté de la réalité sociale se traduit dans la référence faite dans l’interlude du disque au film culte C’est arrivé près de chez vous de Rémy Belveaux, André Bonzel et Benoit Poelvoorde. Ces briques rouges sont des artifices architecturaux, mais représentent un symbole pour le rappeur qui à travers son album nous invite à percer les réalités sociales qu’elles cachent.

Extrait film C’est Arrivé Près De Chez Vous Rémy Belveaux, André Bonzel et Benoit Poelvoorde – Urbanisme Et Cerisiers Du Japon

Cette réalité sociale, Bekar la dépeint, dans la description de l’environnement qui l’entoure, indiquant sur le titre éponyme de l’album ne pas habiter où le soleil brille, mais plutôt venir de là où les potes se lèvent à 5h du matin pour aller travailler sur les chantiers, là où on rêve de voir des palmiers mais on passe l’été au tiekar, là où on côtoie les tours avec pour seul panorama… des tours.

Toujours dans le morceau Briques rouges, Bekar indique ne voir « qu’les SDF à hauteur de la vitre » et des gens peinés à ramasser les primes. Sur le titre Aléas, le rappeur convoque de manière anodine ou consciente l’image d’un manteau :

Il pleut, impec’ t’as pris ton
manteau
t’aimerais avec abriter les
pauvres

Aléas

Le manteau est un vêtement symbolique. Rien ne rend mieux compte de la précarité que l’absence de couverture ou de vêtement chaud et protecteur. Le manteau est à la fois une protection face aux intempéries mais également un marqueur social. Le manteau c’est également le titre d’une nouvelle de l’auteur russe Nicolas Gogol, qui à travers l’image du manteau rapiécé et élimé du personnage principal Akaki Akakiévitch raconte la Russie de son époque, ses injustices sociales et la souffrance de la condition du prolétariat.

Cette souffrance, le rappeur la conte et se pose en observateur de cet environnement.

La mélodie des briques

Trois-quatre mélo’ sortent de
chaque track
…..
J’ai trois-quatre Melo’ dans la
boîte crânienne

Soleil s’allume

C’est ce qui frappe l’écoute de l’album, la pluralité de mélodies, leur efficacité et la capacité du rappeur à créer des refrains entrainants. À ce titre on peut citer les morceaux Aléas, Zou, Tiekar ou encore Vagabond. Ces morceaux ont pour point commun d’être empreints de nostalgie et de mélancolie avec des productions éthérées de Lucci.

La nostalgie, la mélancolie, la recherche d’un ailleurs, la solitude jonchent les textes du rappeur. Sur le titre Vagabond, l’instrumentale aérienne et les intonations du rappeur sur le refrain évoquent PNL. Les instrumentales légères, les notes de piano de Lucci mettent en valeur les textes du rappeur et l’exploration de son moi intérieur en livrant à l’auditeur tantôt les souvenirs et sensations de l’enfance mais aussi leur évanescence comme sur le titre Hal & Malcolm.

Outre cette nostalgie et cette mélancolie, il ressort également une détermination forte et une volonté de réussir chez le rappeur. Plus qu’une volonté, il s’agit d’un impératif. L’ambition est posée dès les premières lignes du morceau En principe :

J’partirai pas d’la zik tant qu’j’produirai pas un classique

En principe

Pour atteindre cet objectif, il est productif dans sa musique et enchaîne les maquettes malgré les Maux de tête qui s’enchainent. La mélodie des briques, c’est aussi le vacarme qui émane des zones périphériques et délaissées, le rappeur évoque les cris, les violents tirs, le bruit des métaux, des bécanes, des voitures de sport mais aussi les chants des oiseaux qui font office de trêve dans cette symphonie.

La mélodie des briques chez Bekar est tour à tour mélancolique, festive comme dans le morceau Boîte à gants, nerveuse comme sur le morceau Anxiolytique. Ces différentes ambiances démontrent la versatilité du rappeur, capable d’osciller entre des flows mélodieux ou kickés.

Des influences?

L’influence première est celle du rap, elle apparaît sur la tracklist de l’album avec le titre Kid Cudi, du nom du rappeur américain dont l’influence est reconnue. Ce morceau permet à Bekar de démontrer sa fidélité et son attachement originel au rap et cela sous toutes ses formes, puisqu’il namedrop au refrain à la fois Snoop Dogg et Puff Daddy. Cette démonstration lui permet à la fois de se distancier et moquer les nouveaux auditeurs qui semble ne s’intéresser au rap que par effet de mode sans connaître ce qui fait l’essence de cette musique.

J’écoutais kid Cudi (ouais, ouais, ouais,)
Oh toi, t’étais plus tecktonik (la honte)

Kid Cudi

Toi et moi, on n’écoute pas le
rap de la même manière
Mon amour pour l’truc, moi, il
date pas d’hier

En principe

L’essence cette musique, le rappeur semble l’avoir comprise. Elle tient dans son rôle de porte-voix des zones exclues, de celles et ceux qui y résident et fustige au passage les violences policières qui semblent, comme il l’indique, presque perpétuelles.

La seconde influence est bien évidemment celle de sa ville, Roubaix, qu’il raconte à travers son rap. Évoquer Roubaix, c’est mettre en lumière sa particularité sociale : de ville périphérique marquée par la désindustrialisation. Cette situation de ville périphérique s’illustre également dans le rap. En effet, contrairement à Paris et Marseille qui absorbent la lumière et ont été les pourvoyeurs des acteurs principaux du rap français, les scènes des villes périphériques ont peiné à émerger.

Ainsi, pour reprendre le flambeau et s’inscrire dans la continuité de la scène roubaisienne, Bekar remercie Gradur qui a été durant une période une tête d’affiche à l’échelle nationale dans un registre certes différent mais qui aura permis de mettre la lumière sur Roubaix et sur les talents que ce bout de territoire peut offrir au rap.

j’remercie Feu, j’remercie Gradur
Il a mis d’la lumière sur ma ville

Destinée

Enfin, l’influence la plus évidente qui frappe à l’écoute de cet album est celle du rappeur Nekfeu. Cette ombre plane sur le disque jusqu’à se faire plus concrète lorsque le rappeur évoque lui-même tour à tour 1995 (groupe qui réunissait Nekfeu, Alpha Wann, Sneazzy, Darry Zeuja anciennement Areno Jaz, Hologram Lo’ ou encore Fonky Flav, fondateur du label indépendant Panenka Music sur lequel Bekar est signé) et l’album Feu, album fondateur de la discographie de Nekfeu et marquant tant pour une génération de rappeurs que d’auditeurs du rap.

Par les thèmes abordés (les liens solides de l’amitié, cultiver son humanisme, l’engagement pour les autres, l’amour), Bekar parvient tout comme Nekfeu à restituer dans Briques rouges, la fin et le début d’un cycle. Cette fin de cycle concerne la fin de la période post-adolescence, des luttes qui en émanent, l’overdose de rage et de tristesse qui doit être digérée, les enseignements, certitudes et principes à en tirer afin de s’accomplir et tendre vers une une vie adulte plus sereine.

Reconnaissant l’influence de Nicolas Gogol et l’héritage légué par ce dernier aux écrivains russes de son époque, Dostoïevski aurait dit : « Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol« . Accepter cette filiation aura permis à l’écrivain d’explorer des thématiques tout en y intégrant sa propre substance et réflexions propres qui l’ont conduit à ériger et léguer à son tour un édifice littéraire personnel et reconnu. De la même manière, Bekar est indéniablement une étincelle qui a jailli du Feu de Nekfeu et devra s’émanciper à son tour s’il souhaite bâtir une discographie solide comme les briques rouges qui l’ont forgé et qui contiennent l’essence même de sa personne et de sa proposition artistique.

Ce premier album, sans contenir de titres phares, tient lieu de carte de visite sonore, agréable à l’écoute et permet de découvrir toute la palette de propositions musicales de l’artiste de Panenka Music. Il est à noter que le talent du rappeur s’exprime seul puisque aucun featuring n’est présent sur le projet. Tout cela présage d’une marge de progression certaine à venir au sein d’une écurie solide qui dispose de talents multiples aux propositions artistiques variées (Tsew the kid, Thérapie Taxi…) et dont certains sont habitués à occuper les hautes marches de l’industrie musicale en terme de chiffres de vente (PLK et Georgio).

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