Home / Chroniques / [Chronique] Davodka – Accusé de réflexion

[Chronique] Davodka – Accusé de réflexion

Il est des élixirs dont on peut boire de nombreux verres sans ressentir la nausée, si forts soient-ils. Nul doute que les albums de Davodka font parti de ceux-là, et le dernier cocktail du tenancier en chef ne fait pas exception à la règle.

Prenez un shaker. Versez d’abord une bonne rasade de jeux de mots acérés, ajoutez quelques thèmes qui visent juste, un débit de parole à faire pleurer un épileptique. Mélangez bien, versez le tout sur un lit de prods sombres, puis servez-vous ça en toute indépendance. Voilà grosso modo la recette de cet Accusé de réflexion bien chargé sans être écœurant.

Après une Mise au poing ravageuse qui a déjà deux ans et dont on a encore du mal à se remettre, le MC parisien rempile sur une recette qui ne déstabilisera pas les piliers de bars qui le soutiennent depuis Le mur du son, tout en incorporant suffisamment de nouveautés par petites touches pour tenter de convaincre ceux qui ne l’étaient pas encore.

La première chose qui frappe à l’écoute du dernier méfait de Davodka, c’est effectivement une certaine évolution, d’abord dans le flow. Toujours aussi découpé et précis, on sent cependant une volonté de bouger les lignes. Les placements se font plus audacieux, les contretemps plus nombreux, et on pourra même apprécier quelques refrains et passages légèrement chantonnés. Bien entendu, son coté très rentre-dedans et sa vitesse d’exécution sont toujours omniprésents, mais ces nouvelles nuances sont rafraîchissantes et témoignent d’une vraie réflexion de l’artiste sur comment se renouveler sans se compromettre. Et ça, très peu en sont capables.

Toujours à l’aise sur les chansons à thèmes, le rappeur nous offre encore plusieurs bons moments sur des sujets certes éprouvés, mais traités comme à son habitude avec humour, justesse et un sens de la métaphore filée qui ne laissera personne de marbre. Par exemple, Flemme olympique évoque avec humour la vie de chômeur sans toutefois tomber dans le cliché, à grands coups de punchlines évocatrices qui font mouche.

« Il faudrait que j’m’active, ça fait trois mois qu’j’me perds
Quand tu m’dis d’me bouger l’cul,  j’ai pas compris, t’attends quoi d’moi ? Qu’je twerke ? »

La chanson Amour, gloire et beauté (déjà disponible depuis quelques temps) est également très réussie : Davodka nous offre ici une réflexion intéressante sur la télévision et ce qu’elle nous reflète, la lâcheté du paraître et la confiance en soi. Un sujet très casse gueule, mais qui encore une fois évite les clichés et l’aspect moralisateur auquel on pourrait s’attendre. Un des grands moments de l’album.

Un autre des sujets fétiches du rappeur, l’alcool, est également traité de manière admirable dans le morceau Ça reste à boire. Sur un piano mélancolique de la même trempe que ceux qui ont fait sa renommée, les ravages de la cuite sont énoncés sans temps morts. Un morceau terriblement évocateur qui prouve une fois de plus le talent de conteur d’histoires de notre homme. Malgré la dureté de certains sujet, il tire son épingle du jeu grâce à une écriture irréprochable qui lui permet de développer un point de vue empathique qui fait vraiment plaisir à entendre. Une évocation de faits, aucun jugements de valeurs… C’est assez rare pour être souligné.

On relèvera également la très réussie A découvert qui prend pour sujet la pauvreté à ses différentes échelles, toujours avec ce regard si spécial, loin des facilités et des clichés racoleurs. Si le terme « rap conscient » est régulièrement utilisé à toutes les sauces, Davodka vient remettre les pendules à l’heure en livrant de belles lignes qui tapent juste à chaque fois. Chapeau bas.

La vraie (bonne) surprise de l’album restera sans hésitation le morceau Egotrap au nom plutôt explicite quand à ses intentions. On a déjà eu l’occasion d’entendre le MC s’essayer à la trap (notamment sur l’excellent Flow brasier en featuring avec Lacraps sur l’album de ce dernier), et le moins qu’on puisse dire c’est que cet écrin va à ravir à sa musique, au point qu’on regrette qu’il n’y ait pas un ou deux bangers du même tonneau dans l’album. Davodka se fait plaisir, découpe cette prod à merveille et nous dévoile une nouvelle facette qu’on espère réentendre au plus vite.

Il est encore trop rare de voir des rappeurs connus pour leur vision « à l’ancienne » du rap prendre des risques en s’essayant à ce genre d’exercice. En 2017, la trap a déjà eu le temps de prouver qu’elle était pleine de possibilités différentes du boom bap, et on espère vraiment que ce morceau donnera envie à d’autre de sortir de leur zone de confort, quitte à secouer leurs fanbases encore plus conservatrices que la droite anglo-saxonne.

« Old school, new school, on s’en fout tant qu’il y a du fond et de la forme »

Pour finir, évoquons tout de même les featurings au nombre de deux, mais pas des moindres. On retrouve d’abord avec grand plaisir Melan qui nous gratifie d’un excellent couplet (comme à son habitude) sur Vrai combat et dont le style colle parfaitement avec celui du chef d’orchestre. Un peu plus loin, Demi Portion livre une performance sans faute sur Garder le cap, dans un registre plus proche de l’univers du rappeur sétois mais qui reste cohérent avec le reste de l’album et souffle le frais sur un album à la tonalité d’ensemble plutôt sombre.

On pourrait encore déblatérer des heures sur ce disque, analyser en profondeur d’autres morceaux, mais des dizaines de lignes ne vaudront jamais une écoute attentive de cet album, incontestablement réussi. 2017 aura été une année riche en sorties et en découvertes dans le rap francophone, mais quel plaisir de voir la qualité constante de certains ! Davodka avait déjà frappé un grand coup avec la Mise au poing en 2015, et Accusé de réflexion arrive à aller encore plus loin, tout en s’ouvrant à de nouvelles choses plus inattendues. Une chose est sûre, il faudra désormais compter sur le MC parisien dans les années à venir. D’ici là, allez choper l’album ! Surtout que pour les amateurs de belles galettes noires, l’album est disponible en vinyle. C’est assez rare pour le préciser !

About Lucas Drou

Lucas Drou

Check Also

Booba-annonce-un-concert-exceptionnel-a-l-U-Arena-la-plus-grande-salle-de-France

[Live report] Booba à l’U Arena, jusqu’ici tout allait bien

Nous n’avions pas prévu d’écrire quoi que ce soit à l’occasion du concert du Duc …

One comment

  1. Lucas on t’aime ! ❤

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.