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[Chronique] Dooz Kawa – Contes Cruels

C’est un album très riche et sombre que signe Dooz Kawa en ce froid vendredi de Novembre. Après cinq projets solo et trois mixtapes, cet album appelé Contes Cruels en référence à un titre du T-Kaï CeeContes cruels de la jeunesse (lui même tiré d’un morceau du groupe Berurier Noir) est pour le moins très réussi.

L’anarchiste des pensées qui se refuse l’étiquette d’artiste et de poète a, depuis ses débuts avec le T-Kaï Cee, tiré de ses écorchements des cicatrices bien créatives et une écriture pulsionnelle. Dans un entretien qu’il nous accordait l’année dernière (à lire ici), 12KO nous disait qu’il s’était construit sa propre culture hip hop et précisait au cours d’un séminaire à l’ENS qu’il n’appartenait à un aucun groupe, aucun mouvement, ni dieu ni maitre, darwiniste peut être : voilà comment on le présenterait.

Au menu, des rêves d’enfant oubliés (ou pas), des bouquets d’émotions poussant dans les bayous, et toujours cette pluie de fleurs de cerisiers qui n’en finit pas de tomber. Voici un bref aperçu de cette toile impressionniste.

Pour les prods, le rappeur s’est bien accompagné, les beatmakers Greenfinch (DésobéirLes rues de ma Vie), Nano (Le monstreLe temps des assassins) ont été conviés. Fred Dudouet, qui a d’ailleurs produit Temps Mort de Booba, s’est chargé de mixer et masteriser Contes Cruels.

Le rappeur semble avoir définitivement pris goût aux airs de mandoline de Vincent Beer-Demander, et fait l’expérience du duduk, l’emblématique instrument à vent arménien, joué par Levon Linassian sur le titre Désobéir. Du côté des featurings, le rappeur ne les redoute plus : son ami Lucio Bukowski livre deux couplets bien sombres dans Astronaute, et JP Manova et Lautrec sont allés poser quelques vers nostalgiques sur Si la Misère t’amuse.

Le visuel aux teintes bleu réalisé par le tatoueur Loïc Blindesign annonçait déjà l’onirisme de ce nouveau projet et un univers infantile avec ses airs de cartoon. Ce caractère infantile n’est pas propre à Contes Cruels, on le retrouve aussi dans beaucoup de ses morceaux (Poupée de SonCherche l’amour) : « je rejette tellement le monde que je le simplifie » explique t-il. Le monde de l’enfance est annoncé dès le titre, il est question de cruauté mais de cruautés contées comme on chante une berceuse.

Le point commun entre les albums de Dooz est qu’il n’y a pas vraiment de thèmes privilégiés du fait de l’ambitus de son vocabulaire. Mais des mots reviennent, éparpillés sur plusieurs albums comme avec acharnement mais certainement choisis inconsciemment. Parmi eux on peut compter les anges (blancs ou noirs) et archanges, les méandres, les ombres… C’est à leur ténacité que l’on comprend qu’ils sortent de l’esprit de 12KO comme en un sursaut systématique. Dans Contes cruels, plusieurs mondes sont évoqués et principalement ceux du végétal et du temps qui sont fortement liés.

Contes Cruels est un album fleuri, les mots s’accrochent aux punchlines comme des plantes grimpantes aux murs. C’est à se demander si Dooz n’a pas fait des études d’horticulture (non, il n’en a pas fait). Une quinzaine d’espèces végétales sont nommées dans plusieurs morceaux : aubépine, rose, cerisier, dahlia noir, orchidée… Le fait de citer précisément des essences était jusqu’ici assez inhabituel chez le rappeur. Dooz comparait sa marginalisaton à celle de « la mauvaise herbe locale, poussant en liberté dans le jardin mal fréquenté hexagonal » dans Bouquet de Proses. De même, il reprend cette comparaison dans Mauvaise Graine : « sortis des orties mais des traces d’engrais chimiques sur le visage » ou encore « fleurs sauvages dans le bocage ». D’autre part, ces fleurs font parfois figures d’images suggérant un érotisme. Certaines sont ambiguës, ni bonnes ni mauvaises, de la même façon que Dooz ne fait pas de morceaux « joyeux »  et de morceaux « tristes », leur symbolisme n’est pas tranché.

« Pour voir la vie en rose faut savoir passer par ses épines » –  La couleur des émotions 

Si on devait résumer les 12 titres composant ce projet, on pourrait dire que ce sont des morceaux qui tirent les ficelles du temps, mais qui en perdent le contrôle, comme Dooz lui même.

Comme les plantes au fil des saisons, le temps des contes cruels est cyclique, il n’y a encore une fois ni la bonne, ni la mauvaise fin qui achève un conte classique. Un cercle presque bouddhique donc, une vie au sein de la roue du temps et des renaissances, un cycle de sommeil, la course du soleil, l’impermanence atmosphérique de l’ouragan et de sa foudre, l’orage désobéissant, le cycle d’une vie d’insecte « les papillons dans mon ventre ont du éclore de chenilles processionnaires ». Tout se transforme, soumis à l’aléatoire, et rien ne peut s’arrêter. Les individus se succèdent qu’ils soient sages, fous, qu’ils pensent avoir le contrôle ou non :

« Quand les grands du pouvoir seront partis résignés il continuera de pleuvoir des fleurs de cerisiers » – Fleurs de cerisiers 

La fatalité, c’est ce qui n’échappe pas au temps assassin. C’est en ça qu’il s’agit d’un conte à l’échelle de l’homme. Ainsi Lautrec, JP Manova se remémorent leurs débuts, Lucio aurait voulu être un astronaute, Dooz fait renaitre les rues de sa vie et de ses villes, ou encore ses lettres sans retours. Les souvenirs s’effacent, la mémoire nous abandonne. Le véritable conte cruel, c’est simplement celui de grandir, de vieillir, et de ne pas l’accepter. « je briserai la clepsydre »

 « je refuse cet avis que Chronos est mon maitre et je lui planterai ses aiguilles pour figer le chronomètre » – Fleurs de cerisiers

On arrive alors à une anarchie du temps et de toute rationnalité: les moutons ne bêlent plus, il « ouvre les fleurs nyctinastiques », due aussi à ce qu’il est devenu, une bête de foire. Le Monstre est certainement le morceau le plus biographique de l’album, mais aussi le plus obscur. Que ce soit vis à vis des autres rappeurs ou de son public, Dooz Kawa n’a pas trouvé sa place, et serait devenu un monstre, un jouet musical qui fait rire la galerie, où ses textes ne lui appartiennent plus et sont utilisés, dépersonnalisés. « Ce qui est effrayant c’est que les gens me voient comme l’étendard d’une cause alors que ce n’en est pas une », explique t-il dans une interview pour IHH. « Il parait que je ressens que de la musique » nous dit-il par deux fois dans l’album.

A côté de cette peur de se sentir presque manipulé, le Monstre s’adresse aussi aux marginaux, aux mauvaises graines, à ceux qui désobéissent ou qui hésitent entre fleur de lys et cannabis. En guise de conclusion et au risque de le vexer, Contes Cruels est tout de même l’oeuvre d’un grand monstre.

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