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[Chronique] Freez – Les minutes vides

A l’heure où le rap s’exprime sous toutes les formes possibles et imaginables, et où l’on se demande souvent où se trouvent les limites de ce genre protéiformes, certains irréductibles continuent de s’en tenir aux bases, rien qu’aux bases. Un beat, de la rime, du flow. Freez est de ceux-là et aujourd’hui, on vous parle de son EP Les Minutes vides.

Alors tout d’abord, Freez c’est qui ? Comme à nous non plus, le blase ne disait rien, on a tout d’abord cru à un petit nouveau. Que nenni, le gaillard opère depuis le milieu de la décennie dernière. A l’origine membre du binôme Stamina avec Emoaine, il nous revient cette année, seul et gonflé à bloc après une longue pause artistique.

L’occasion de nous rappeler que malgré les égotrips à rallonge, la plupart des rappeurs ont besoin de faire quelque chose d’autre de leur vie pour ramener le steak. « Les rappeurs mentent plus, que les présidents / Ils sont pas gangsters, ils sont intermittents », pour le dire avec les mots de Loveni dans Jim Beam.

Visiblement adepte du contrepied, Freez choisit de s’éloigner de ces codes là pour délivrer un EP structuré par une sincérité inébranlable. Pas de chichis, pas de froufrous,  pas de berline à cinq-cents mille ni de récits invraisemblables dans Les minutes vides.

Freez choisit de nous asseoir en face de lui dans une pièce vide et de nous conter non pas une vie de rappeur désargenté, mais plutôt le récit de sa persévérance.

J’suis tout seul dans mes pompes à faire c’t’effort énorme / Je fais qu’affronter l’sort, je n’pense qu’à monter l’score, mon ombre seule m’escorte  – On’N’On.

Chose remarquable, Freez ne se positionne jamais dans une logique victimaire, que certains rappeurs dont nous tairons le nom et bénéficiant d’une exposition très largement supérieure à la sienne, apprécient tant. Freez ne se plaint pas. Il n’accuse pas l’injustice d’un système valorisant la futilité au détriment d’un art plus pur. Sage et lucide, le MC est conscient à chaque moment des limites qui s’imposent à lui sans jamais se dévaloriser pour autant.

D’ailleurs, on lui en voudrait de le faire. Les minutes vides, neuf titres (dont un interlude) et rien à jeter. On se dit d’ailleurs que le titre du projet est assez mal choisi. En effet, les vingt-six minutes que durent l’EP sont pleines à craquer de phases et de punchlines, et Les minutes vides constituent en cela un projet incroyablement dense et qui peut paraître indigeste à la première écoute.

Si 2017 a vu l’émergence de la juxtaposition de gimmicks comme style de rap à part entière (Di-Meh et ses trois refrains différents dans le néanmoins excellent SIZE, l’inénarrable Lil Pump et son Gucci Gang chez nos amis d’outre-Atlantique), Freez blinde son projet de contenu. Une impression qui tient aussi au fait que notre MC préféré du jour ne laisse que peu de place aux instrumentales (toutes de très bonnes qualités, avec une mention spéciale à  La der des der et Blues du Nord, qui feraient bouger n’importe quel réfractaire chronique du pas de danse) dans ses morceaux. Chaque mesure est exploitée à fond, comme si Freez avait peur de manquer de temps pour caser tout ce qu’il avait à nous dire.

J’connais l’échec j’espère qu’j’en réchapperai, Y’a ptêt’ un truc à faire dans les bacs même si j’fais pas c’qui va plaire dans les charts – Blues du Nord

Mais à qui Freez s’adresse t-il vraiment ? Après quelques écoutes, il apparaît que ce n’est peut être pas nous auditeurs, que Freez a assis face à lui, de l’autre côté de la table. Plus on écoute des sons comme Trajectoire Aléatoire (qui clôt l’EP) ou RIP, et plus on se dit que c’est à lui même que Freez dit toutes ces choses. Nous ne serions alors que les récipiendaires fortuits d’un monologue introspectif en rime d’un homme qui a décidé de remettre de l’ordre dans sa vie, histoire d’éclater le score une bonne fois pour toute.

Et franchement, c’est tout ce qu’on lui souhaite. Les minutes vides est un projet qui fait du bien par là où il passe, qui réconforte, comme un bon plat bien nourrissant après une journée dans le froid parisien. À la fin, on se dit que nous aussi, on peut surmonter toutes les épreuves que la vie mettra sur notre chemin, et qu’on ne lâchera rien. Merci Freez !

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Jacques Bonoberje

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