[Chronique] Hugo TSR, rapper dans un monde qui brûle

Avec Une vie et quelques, Hugo TSR réitère sa recette, celle d’un rap brut et corrosif. En dépit de son nouveau statut de roi de l’underground, le mc du 18ème apparait plus désabusé que jamais.

Écouter un nouveau projet de Hugo TSR, c’est un peu comme regarder un film de Ken Loach. On sait à quoi s’attendre, à quel type de décor, quels personnages, quel récit s’en tenir. On n’est pas surpris et pourtant on en ressort quand même bousculé, à mi-chemin entre le réconfort et la mélancolie. Le fier représentant de Marx Dormoy maîtrise tellement sa recette, découpe et seum au micro, qu’il fait plus dans la constance que dans la redondance. Ce qui est loin d’être aisé.

Pourtant, malgré cette fidélité anachronique, Une vie et quelques contient deux inflexions à souligner. D’une part, la nouvelle reconnaissance dont il fait l’objet – au lendemain de son premier disque d’or – lui confère un statut qu’il semble avoir du mal à accepter. D’autre part, le ton de Hugo s’est assombri, encore plus désespéré que par le passé. Retour sur un disque sans fioriture, qui affirme un peu plus Hugo Boss comme un rappeur marquant de son temps.

De la marge…

On l’a dit, ce projet conserve l’ADN de son discours, ce pourquoi nous écoutons Hugo TSR. On retrouve le cocktail rétro standard, prods boom bap et boucles de pianos, interlude, extraits sonores tirés de films, démonstrations techniques. Les punchlines pleuvent, son sens de la rime impressionne encore, sa voix semble toujours plus grave. Tout aussi familier est le décor. Car retrouver Hugo TSR, c’est aussi retrouver un lieu, un Périmètre. Le 18ème, Marx Dormoy, Rue Riquet, Porte de la Chapelle, autant de noms scandés d’albums en albums. Un lieu poisseux, maussade, marginal.

La marginalité topographique recoupe la marginalité personnelle du MC. Marginalité d’abord en tant qu’individu. Les normes sociales, aussi hypocrites qu’oppressantes, sont rejetées. Du tribunal à l’entreprise, Hugo condamne les institutions malades de notre époque. A l’écart, il se sait observé comme son lieu de vie, épié par la police omniprésente.

« On veut juste un coin tranquille où les shtars viennent pas nous serrer. Tant mieux si c’est couvert, tant pis si c’est mal éclairé.« 

S’il tire une fierté de cette désinsertion sociale, il demeure lucide sur les maux de son milieu. Expert de son quartier, porte-parole des sans-voix, représentant des endroits malsains, Hugo n’a de cesse de chroniquer les bas-fonds. Éploré, il raconte les vies brisées sur Oubliettes. Sur Plaisirs tristes, il désigne la défonce comme un rituel désenchanté plutôt que comme une attitude rebelle. Les maux de son milieu, ce sont aussi les siens. Hugo se soigne tant bien que mal, à coup de shit et de vodka. Et il reste à distance du médecin et du psy, instances officielles bien incapables de l’aider, sauf à lui fournir le diagnostic d’une pathologie (« J’me maintiens, pendant qu’ils disent que je deviens dingue« ).

…au centre de l’underground

En bordure du monde social, Hugo l’est aussi en ce qui concerne son art. Du moins, c’est ce que l’on pourrait croire jusqu’ici. S’il y a bien quelqu’un que le public a désigné comme incarnation du rap underground, c’est l’auteur de Flaques de sample. A force de le répéter dans ses sons, de la personnifier dans sa promotion et sa production artistique, l’affaire est entendue. Tant et si bien que, désormais, Hugo a en quelque sorte acquis un nouveau statut. La couronne des anonymes, le trône des souterrains, jusqu’à l’hommage rendu par une star du rap.

« Pourquoi vouloir être une légende, t’façon les gens s’en foutent« 

Or, ce nouveau rang, Hugo l’accueille en demi-teinte. S’il assume le poids de son vécu (« V’la le bavon, le patron« ), il refuse cette étiquette (« Je suis pas underground, underground c’est d’jà trop mainstream« ). Et pourtant, deux de ses projets ont été récemment certifié disques d’or. Qu’importe, quand les rappeurs affichent fièrement leur trophée, Hugo l’incendie. Comme si sa nouvelle notoriété n’était qu’une mascarade (« Parfois, on me demande du selfie, je crois que je suis le jumeau d’un mec qui rappe.« ).

Toute l’ambivalence réside dans sa posture d’éternel hétérodoxe. Sa position, authentique et anticonformiste, a offert à des fans une identification forte. Héros de l’indépendance, il a su construire, peut-être malgré lui, un auditorat durable, fidèle, quoique forcené parfois. Si au fond, il préfère être à l’abri des projecteurs sous sa capuche, c’est qu’ils masquent sa condition première, celle d’amateur, passionné et précaire (« J’ai vendu mon studio pour un loyer« ). Alors, aussi peu étonnant, sa reconnaissance artistique n’est même une consolation dans cette époque qu’il conspue.

Si je dois écrire sur le futur, je rends copie blanche

En effet, sur Une vie et quelques, le ton est particulièrement morose. Encore plus accablé (« Moi j’ai le moral d’un suicidaire« ), il enchaîne les constats désabusés. Bien sûr, la foi en l’avenir, cela fait longtemps qu’Hugo l’a congédié. Si bien que l’interlude 2222 n’est rien d’autre qu’une dystopie racontée en 1:26. La rage des débuts a laissé place à l’amertume. Le dépit de Hugo, c’est aussi celui de sa génération, confrontée à l’Etat d’urgence, à la montée de Le Pen, au chômage de masse. C’est comme si tout ce qu’il avait toujours dénoncé, le racisme, le FN, la police et la violence économique, n’avait fait qu’empirer.

« Face à l’avenir, j’me cache les yeux car plus personne n’y croit« 

S’il semble moins vindicatif que par le passé, c’est en raison d’un abattement plus que d’un renoncement. Mais Hugo cogne toujours là où ça fait mal, et son propos est à l’image de son projet, concis et incisif. Il s’est débarrassé d’une forme de moralisme, présent notamment sur Fenêtre sur rue, pour ne garder que le constat implacable de son temps. La profonde tristesse de son écriture n’a d’écho qu’au vu de la désastreuse situation politique et sociale actuelle.

Son rap est une bouffée d’oxygène, rare et précieuse. Une vie et quelques nous insuffle un bol d’air bienvenu, quoique trop court. Suffisant toutefois pour laisser Hugo briller, déconcertant de maîtrise. Comme il le dit, ses auditeurs s’arrachent les oreilles « comme Van Gogh ». Et à la manière du peintre hollandais, Hugo TSR se considérera toujours un peu comme un marginal, autrement dit un être raisonnable dans un monde fou. Peu importe les certifications ou le mythe qu’on lui forgera, sa place restera celle de l’inconfort, épithète bourgeoise de l’insoumission…


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One comment

  1. Hugo et son crew me retourne la tête à chaque écoute, ses textes sonnent tellement justes. Je ne connais pas le monde dont il parle, mais je lui suis reconnaissant de le mettre en parole.
    Merci RobinF pour l’article, allez je me refais une session

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