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[Chronique] Hyacinthe – Rave

Deux ans après Sarah, c’est sans son ancienne muse (mais toujours aussi inspiré) que Hyacinthe revient pour son deuxième album solo, Rave. Un album à la fois festif et mélancolique où on ne sait jamais vraiment si l’objectif est ici de se perdre ou de mieux se retrouver. Les deux à la fois sans doute ? Ce qui est sûr, c’est qu’avec Rave on retrouve un personnage portant toujours un regard aussi désabusé sur le monde qui l’entoure. Encore plus ouvert musicalement que Sarah, Rave vient bousculer davantage les frontières des genres.  Pour le plus grand plaisir des auditeurs ?

Plutôt facile de se risquer à quelques poncifs lorsque l’on parle de Hyacinthe. Certains pourraient s’amuser à le présenter comme un énième rappeur blanc sensible (qui a dit pléonasme ?) qui se plaît à titiller les frontières du rap, mais ce serait bien réducteur. Il faut avouer que le rappeur parisien dispose de cette capacité à réunir et à synthétiser différents genres musicaux , ce qui tend peut-être à perdre une partie du public rap en cours de route. Si les étiquettes ont tendance à rassurer, il n’est néanmoins pas évident de classer Rave dans une case précise. Et si on s’en foutait ? Ce qui compte n’est-ce pas avant tout le résultat ? Les projets de Hyacinthe ont toujours été façonnés par les goûts très éclectiques du rappeur, et l’album mélange pop, musique électronique et chanson française. Rave ne déroge pas à la règle et pousse encore plus loin les « frontières du rap ».

Tout au long de l’album, on retrouve les thèmes chers à Hyacinthe mais aussi à la majorité des artistes en tous genres toutes époques confondues : l’amour, l’argent ou encore le temps qui passe. Génération Pokémon, oblige, Smogogo a même le droit à son propre morceau. Cette créature qui se nourrit de gaz toxiques semble étrangement (ou logiquement) avoir trouver sa place dans l’univers de l’album (à défaut d’être sur la B.O officiel du film). La plume se fait plus fine, et on a plaisir à retrouver toute la personnalité du rappeur un peu gaffeur au détour d’une phase comme : « Je pose des questions, j’oublie les réponses ». Mais ce qui marque, c’est avant tout l’interprétation de Hyacinthe qui a encore progressé à ce niveau. Que cela soit en rap ou en chant, les couplets et les refrains sont toujours saillants grâce à des intonations et des placements plus que soignés. Hyacinthe semble s’être imprégné corps et âme du fil conducteur de l’album pour un lâcher-prise qui participe grandement à la réussite des quinze morceaux.  Si l’auditeur pourra trouver une minorité de sons moins percutants que le reste, le tout est parfaitement cohérent et le rappeur parisien arrive à la fois à nous faire cogiter dès l’ouverture de son album (Depuis l’année dernière) et à nous faire bouger la tête lors d’une outro survoltée (Ultratechnique) qui nous immerge dans une ambiance de fin du monde, mais non dénuée d’espoir.

« Y a toutes ces peurs, tous ces doutes, demain c’est loin mais demain c’est nous »

Que cela soit à travers ses textes tournés vers la nuit et la fête ou bien ses productions entêtantes, Rave semble retranscrire une année rythmée par les concerts et les festivals, ainsi qu’une communion avec un public se faisant parfois de plus en plus intrusif : « Les fans me croisent avec une autre. Je les sens qui m’jugent ».  Le titre éponyme symbolise parfaitement l’esprit de l’album, et l’instru comme la voix et les lyrics nous invitent à l’oubli : « Le jour, la nuit se confondent, ici, les heures deviennent moites. Tes yeux ont la couleur des songes, rave, bébé, rave, bébé, échappe-toi du temps ».

Côté production, Krampf se fait beaucoup moins présent qu’à l’accoutumée puisqu’il participe uniquement à l’intro de l’album comme pour permettre à Hyacinthe de prendre son envol vers d’autres horizons et de performer sur des compositions toutes aussi efficaces qu’enivrantes. Que cela soit King Doudou, incontournable sur ce projet, Sébastien Forrester, Matou ou Marouette, tous concourent à la volonté du rappeur noctambule : « J’veux que tu danses pendant la crise ».  Mais Hyacinthe est également bien entouré par des collaborations réussies bien que peu surprenantes. En effet, on retrouve encore une fois le duo The Pirouettes pour un morceau pop enjoué (100 à l’heure) dont la première phrase « j’m’en fous de faire de la musique que tu trouveras commerciale » vient narguer l’auditeur réfractaire ne jurant que par ce prisme daté. P.r2b apporte également une touche mélancolique à l’album (comme s’il en manquait) avec son grain de voix si particulier, la chanteuse livre un refrain plaintif qui contribue grandement à la réussite du morceau A toi. Enfin, Foda.D du groupe Columbine accompagne Hyacinthe pour un Espérance de vie toujours aussi désabusé.

Si aucun raté n’est à souligner au niveau des featurings, on pourrait regretter toutefois  l’absence de prise de risques quant aux choix des artistes invités qui n’ont aucun mal à se fondre  dans l’univers du rappeur. Néanmoins cette volonté artistique participe sans doute à la cohésion voulue par ce projet qui n’en reste pas moins l’album le plus ouvert du rappeur. Une ouverture qui n’est pas seulement musicale mais qui s’applique également à d’autres domaines comme la question du genre où Hyacinthe séduit à la fois Les garçons et les filles en dansant « comme une pute sur le dancefloor ».

Les préoccupations de Hyacinthe se reflètent et se répètent au fil de l’album (« J’vais trouver les raisons d’me dire que j’ai eu raison de naître » sur Espérance de vie ou « J’ai tous ces doutes qui m’accompagnent la nuit, quand j’sors du lit j’me dis « salut et bravo d’être en vie » » sur l’envoûtant et l’entraînant Nuit Noire). Pourtant, on se plaît à l’accompagner de bout en bout sans jamais être las de ses réflexions et complaintes (mais aussi de ses « miettes d’espoir » disséminées ici et là).  Il faut dire que la forme est plus que travaillée et on remarque un Hyacinthe apaisé (moins de provoc gratuite, ou de voix forcée) ce qui tend à favoriser une écoute plus agréable pour les néophytes sans avoir pour autant affaire à un album aseptisé et désincarné. Si on ajoute à cela des changements d’ambiance faisant que chaque morceau dispose de sa propre personnalité, on peut dire que le rappeur réussit à faire rimer diversité des styles et cohérence du projet.

Avec Rave, Hyacinthe nous emmène dans un monde festif où les thèmes évoqués tels que la mélancolie ou le temps qui passe viennent jouer les invités rabat-joies sans que ces derniers nous poussent à vouloir mettre fin aux festivités. À l’image d’un Alkpote qui nous emmenait dans un univers parfois oppressant avec Inferno en 2018, le rappeur nous invite ici dans une ambiance mystique inimitable qui contribue à la réussite d’un album « beau comme une cause perdue » (A toi).  A la fois maîtrisé, et spontané, Hyacinthe nous propose un projet aux multiples lectures et interprétations qui dépendront de la sensibilité de chacun. « Rien à foutre de faire des grandes choses, j’veux juste passer l’hiver » scande t-il dans Il reste quelque chose. Aussi, on peut se réjouir à sa place que Rave fasse bel et bien partie de ces « grandes choses » et que l’album risque de traverser les saisons pour quiconque fera « l’effort » de s’y pencher et de mettre à mal les nombreuses étiquettes aussi rassurantes que pénalisantes qu’on pourrait lui attribuer.

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