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[Chronique] Hyacinthe – Sarah

Dans le rap, il y a les gros bonnets et les petites frappes, les éternels et les éphémères, les ghettos et les branchés. Et puis on trouve aussi de ces surprenantes curiosités dont on peine à se faire un avis. Cela signifie souvent qu’elles apportent quelque chose de nouveau et qu’elles définissent de nouveaux codes pour un art en mutation perpétuelle malgré son lourd penchant pour la conservation. Hyacinthe, jeune rappeur parisien, est de celles-ci et il le prouve avec la sortie de son premier album : Sarah.

Depuis quelques mois maintenant, un étrange vocable a fait son apparition dans les cercles rapophiles : l’emorap. L’emorap, si vous n’en avez pas encore entendu parler, pourrait se définir comme ce courant de sensibilité ouvertement affichée dans le rap, en parfait contraste avec le cliché du rappeur bodybuildé et chargé en testostérone ne se référant à la gent féminine que par l’appellation « biatch ». Ironiquement, on pourrait situer les prémisses de ce courant dans des titres comme Killer ou Scarface de Booba, où le parangon des rappeur sévèrement burnés se révélait amoureux et même vulnérable. Bien sûr, l’emorap ne serait rien sans l’apport de Drake ou Tyler the Creator outre-Atlantique. En France, vous n’avez pas pu passer à côté de l’excellent album de Columbine, Enfants Terribles, que nous nous faisions un plaisir de chroniquer en avril dernier (ici !), ou du Code de Myth Syzer (ici !).

Alors pourquoi est-ce qu’on vous parle d’emorap ? Et bien parce qu’il semble que Sarah, l’album dont nous parlons aujourd’hui, représente une sorte de cristallisation de toutes ces influences en un seul et même package. Dès le début du projet, nous voilà plongés dans une ambiance très électronique qui rappellerait presque l’album Outrun de Kavinsky, ou la synthwave de Lorn avec une pointe de raffinement à la Rone. Outre ces influences occidentales et un fond trap, l’identité de l’album se trouve précisément dans les apports subtils et surprenants d’éléments résolument orientaux. Le refrain à la limite jumpstyle de Sur ma vie, les accords orientalisant d’Avec Nous (feat. The Pirouettes) les nombreux visuels faisant référence à la culture d’Europe centrale et de l’Est qui entourent le projet, et le (quasi) « slav squat » de Hyacinthe sur la pochette de l’album contribuent à créer cette impression de voyage dans les contrées orientales de notre continent. On se prendrait même à espérer une collaboration entre notre héros du jour et Tommy Cash, un de ces jours.

Mais revenons à l’emorap. Indéniablement, Sarah est un album triste. De cette tristesse mélancolique de soirée, où un peu bourré, on se demande si l’on est pas en train de perdre son temps en futilités. Ces soirées qui se finissent en grande discussion existentielle sur la vie, l’amour paternel (J’ai l’visage de mon père, mais j’prie pour qu’mon coeur soit pas l’même , nous dit Hyacinthe dans Sur ma vie) ou cette fille à qui on ne peut pas arrêter de penser. Sarah, c’est ce moment bizarre qui succède à l’adolescente où l’on prend conscience que ça y est, on est un adulte et qu’il faut trouver des preuves en soi qu’on est bien sorti de la chrysalide adolescente pour devenir un papillon responsable et sûr de lui. C’est cette vibration sombre qu’on a tous ressenti un jour en pensant à nos parents, exprimée avec brio dans Sur mes paumes, cette envie de tout exploser illustrée par Illusions, et en même temps ce soulagement d’être encore jeune.

Le propos et l’ambiance torturée sont bien servis par les nombreuses collaborations présentes sur le projet, avec par ordre d’apparition Ammour, Jok’air, The Pirouettes, LAYLOW et L.O.A.S soit cinq en tout sur un disque de treize titres. Seul bémol peut être, le couplet de LAYLOW sur Ma Belle, qui ramène un délire de gros dealer de tiéquar un peu beauf, à contrepied de la sensibilité vaporeuse (quoique crue) présente sur tout l’album.

Alors Sarah, au final, c’est qui ? Une meilleure amie ? Un amour véritable qu’on regrette ? L’un des nombreux plans culs qui l’ont suivi ? Difficile à dire. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un chef d’œuvre de complexité, Sarah n’est pas un album facile et il ne plaira certainement pas à tout le monde.

Quant a Hyacinthe, ce jeune homme aimé d’Apollon mort et réincarné en fleur n’a pas fini de faire parler de lui grâce à l’un des albums les plus intéressants de cette rentrée.

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Jacques Bonoberje

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