[Chronique] Joanna – Sérotonine, pour l’amour de la musique

On connaissait la sérotonine par Michel Houellebecq, qui a fait un roman de son côté sombre. Sans elle en effet, une partie de la régulation des comportements sexuels, du cycle veille-sommeil, de la douleur, et de l’anxiété ne se fait pas. Nous serions guidés, pour ne pas dire tenus, par cette sérotonine, qui nous met – au sens propre – dans tous nos états. 

Joanna, avec son premier album sorti le 7 mai 2021 et portant le nom de ce messager chimique, nous propose de prendre le contrepied de cette vision. Au contraire donc, voilà la sérotonine devenue vectrice d’amour, de séduction, de désir. Sérotonine, c’est d’abord une idée. Celle d’un album doté d’une trame narrative, détaillant une relation amoureuse dans tous ses aspects. 

Si la narration au sein d’un album n’est pas chose nouvelle dans la musique, elle tend pourtant à s’effacer aujourd’hui au profit d’albums construits comme une playlist. L’occasion donc, avec Joanna, de voir l’intérêt de cette forme particulière. 

En effet, si les albums narratifs ne sont pas légion actuellement, les albums parlant d’amour le sont bien, eux. Rien que récemment, Aya Nakamura, Tyler, The Creator, Luidji et tant d’autres nous ont conté la beauté et la douleur de l’amour avec brio.  

Mais alors, qu’en est-t-il de ce projet, Sérotonine ? Au-delà des comparaisons parfois exagérées que l’on peut faire, que vaut sa narration, ses paroles et, par-dessus tout, sa musique ? C’est ce que l’on vous dit dans cet article ! 

Sérotonine, une ode à l’amour

Commençons, puisque c’est le plus explicite, par la trame de l’album. Au fil des 14 titres, Joanna nous emmène dans un voyage sentimental à travers une relation amoureuse complexe. Évoquant d’abord sa construction, son point culminant, la chanteuse s’épanche ensuite sur sa déconstruction, amenant à décrire la redécouverte de la solitude et la reconstruction de soi, pour oublier l’être aimé.

Pour orienter cette trame, chaque titre du projet présente une précision sur ce qui y est décrit, comme « la rencontre », « le sexe », « le désamour » ou encore « la révolte ». Là où ce choix est intelligent, c’est qu’avant même l’écoute de l’album, il attire l’œil, et nous conduit à nous demander « mais de quoi s’agit-il ? », « de quoi ça parle ? ». Surtout, ces indications ne sont pas factices, et résonnent avec les sentiments et les paroles déployées dans chacun des morceaux. 

Et il faut le (re)préciser : c’est bien un album d’amour dont il s’agit, et non de rupture. Ce qui fait la diversité du disque, c’est justement qu’il ne met pas que les moments de colère et de tristesse en lumière. C’est aussi et avant tout une ode à l’amour, dans sa complexité, sa richesse et sa beauté.

Les lyrics sont à ce titre, très révélateurs. Joanna s’applique, dans chaque morceau, à donner un corps au sentiment ou au moment qu’elle souhaite évoquer. Et elle s’y emploie avec beaucoup de détails et de précision dans l’écriture. On est véritablement pris par l’ambiance qu’elle pose, par ses mots, par un début de relation sucré et tendre sur Goût de fraise (la rencontre) et sur Viseur (la séduction). Sa voix, dont elle joue efficacement, permet d’ailleurs de faire résonner certains mots, certaines rimes. Comme sur ces lignes dans  Goût de fraise (la rencontre) : « Un goût de fraise, chaude comme la braise », où la rime est renforcée par la prononciation de Joanna, qui met en valeur la dernière syllabe.

L’attention portée aux textes se voit également lorsque Joanna évoque le sexe. Calquées sur la trame narrative qui sert de fil rouge à l’album, les évocations sexuelles changent en fonction du statut de la relation amoureuse. Ainsi, au début, la majeure partie de celles-ci sont suggérées, ne faisant qu’esquisser l’acte sexuel. Le morceau Sur ton corps (le sexe), fait notamment la part belle aux images : « Accorde moi une danse, si c’est sur ton corps », « Je veux prendre ton plaisir comme un trésor ; tes soupirs m’inspirent les plus beaux décors ». Elle joue aussi sur les sous-entendus, cachant certains mots par des onomatopées : « Trois heures du mat, je me réveille. La tension est trop, mmh… Je m’imagine ton corps, je me sens, mmh… », « Je glisse mes doigts sur ta oh ». 

Mais ça, c’est le début de la relation. Et très vite, ses mots n’hésitent pas à être moins chastes, plus directes : « Y aurait-il un remède ? pour que tu me baises, et que ça me plaise, et que ça te plaise », « C’est quoi qui t’intéresse ? Mes seins ou bien mes fesses ? » sur Nymphe solitaire (la lassitude), ou encore sur Alerte rouge (la révolte) : « Me parle pas juste pour tirer ton coup, je t’avoue, pour ce soir, j’suis déjà bookée ».

Tout se passe comme si les descriptions sexuelles suivaient la progression de la relation affective, preuve de l’attention portée à l’écriture. Il est toujours intéressant de voir la question sexuelle être étudiée sous différents aspects, et ce d’autant plus qu’elle est ici présentée à travers le point de vue féminin. Si Joanna parle de sexe, et le fait bien, elle traite tout aussi joliment d’autres aspects de la vie amoureuse.

C’est là qu’on peut, sans doute, expliciter le titre de l’album, Sérotonine. Les premiers morceaux, consacrés au début du sentiment amoureux, sont d’une grande douceur, tant par leurs mélodies que par leurs paroles. Pas un moment où on ne se sent pas happé, comme enveloppé dans du coton, dans un espace doux et chatoyant. C’est une sorte de mise en musique de ce shot d’hormone que produit sur nous l’amour, la rencontre de quelqu’un, ou simplement la vue de l’être aimé. 

On ne peut pas en dire autant de la fin de l’album, plus axée sur les sentiments qui suivent la rupture, entre fierté de s’en sortir, colère, tristesse et reconstruction intime. C’est ce qu’énonce Joanna sur Désamour (le désamour). On y trouve d’abord la fierté de s’en sortir sans l’autre : « J’suis un peu trop parfaite pour te suivre dans ta défaite, viens pas gâcher la fête », puis la fatigue et l’épuisement : « Laisse moi voler tout là-haut, laisse moi quitter le noir. J’en ai marre de pleurer tous les soirs ».

On sent tout de même quelques écarts par rapport à l’idée narrative globale de l’album, notamment dans le morceau Maman (la nostalgie), dont les paroles semblent moins coller avec l’idée amoureuse, et plus avec une thématique classique de MC ( « Je voulais faire des thunes mais c’est toujours pareil »). C’est un très bon morceau, avec de très bonnes images et une mélodie intéressante, mais qui semble moins avoir sa place au sein de la tracklist. 

Malgré cela, si Sérotonine est un disque intéressant et prenant, c’est aussi grâce à ses mélodies, qui viennent accompagner le trame narrative mise en place par la chanteuse.

« marier les sons pour rebâtir les choses » (Aragon)

La musique de Joanna est intéressante, car elle y apporte des singularités esthétiques. On sent, bien sûr, l’influence de la culture hip-hop au sens large dans ses visuels, ses mots, ses expressions. La chanteuse s’inscrit pleinement dans les tendances actuelles que l’on peut entendre chez tous les artistes qui souhaitent réactualiser les codes de la pop, en y ajoutant des mots nouveaux, des formes d’écriture différentes, voire même des points de vue et des sujets différents. C’est le cas sur le sexe notamment dans ce disque, mais aussi sur la mise en valeur du point de vue féminin dans les relations amoureuses que l’on y retrouve. 

Une autre influence, considérable, c’est celle des musiques plus électroniques. On le ressent notamment sur le pont de Petit cœur (l’envahissement), où les basses viennent saturer la mélodie, pour ne laisser de la place qu’à des « oh my god » presque stridents. De même, lors du refrain de Sur ton corps (le sexe), la mélodie s’éloigne de la pop traditionnelle pour se rapprocher de sonorités plus industrielles, plus axées vers la musique électronique. Bien sûr, il s’agit là de petites touches, mais c’est révélateur de la créativité musicale dont fait preuve la chanteuse sur le projet. Dans ce morceau (et dans d’autres), on trouve d’ailleurs une technique intéressante, puisque la chanteuse fait « lagger » sa voix, en décalant les syllabes comme s’il y avait un problème de connexion internet. 

Un autre exemple très clair, c’est le featuring avec Laylow, Démons (la frustration), sorti en tant que single avant l’album, et qui avait attiré l’attention des fans de rap sur la chanteuse. Là, on est explicitement dans une ambiance rappelant le monde dystopique de Trinity, jusque dans les visuels faits pour le clip. Certains pourraient y voir aussi un visuel de Gaspard Noé, et on peut tout à fait faire une filiation visuelle entre les deux artistes.

Sonorités plus industrielles, basses sourdes, petites notes introduisant le titre qui évoquent les interludes de Trinity, ce morceau pourrait être un DLC ou une extension à l’album de Laylow, tant il en rappelle l’essence. Mais ce n’est pas pour autant un morceau du rappeur : en prenant soin de conserver l’ADN de Joanna, qui porte le morceau de sa voix et de sa narration, on reste tout à fait dans l’univers de l’album.

Il y a évidemment d’autres touches musicales que l’on pourrait aussi évoquer. Comme la mélodie du titre Sérotonine (la jalousie), où les percussions ont des accents tribaux ou celtes (au choix), résonnant pleinement avec le visuel du clip. On y voit Joanna, en robe blanche et longue, entourée d’une meute de chiens, comme partant à la chasse – peut-être d’ailleurs à la chasse à une maîtresse imaginaire, comme elle l’évoque dans les paroles. Les instruments viennent suggérer ce visuel avec efficacité, rompant avec les mélodies plus sirupeuses du début de l’album. 

Voilà donc un projet qui emprunte plusieurs directions, sans pour autant se disperser. De fait, la trame narrative permet vraiment de donner du liant, du corps au projet, lui évitant peut-être de partir dans trop de voies différentes. C’est vraiment ces changements dans la relation amoureuse qui permettent et justifient les différences de ton en fonction des morceaux. 

Bien évidemment, l’album porte également une cohérence stylistique, et les morceaux, bien que tous singuliers, ne s’éloignent pas outre mesure les uns des autres. Reste que du fait des paroles, de l’histoire et des mélodies, ils sont globalement bien identifiés et distincts. 

Les deux derniers morceaux par exemple, Alerte rouge (la révolte) et Courir après (la renaissance) sont une illustration de cette attention portée à la cohérence de la tracklist et du placement des morceaux. Après un titre plus énergique, évoquant plutôt des sentiments de colère, de peur, Courir après (la renaissance) vient au contraire comme le calme après l’orage. En commençant avec de simples bruits de sirène, une voix calme, une mélodie minimaliste, il impose de suite un calme, un rythme. Les paroles viennent ensuite évoquer une libération, une ouverture, des sentiments plus positifs en somme. 

Une belle transition d’un morceau à un autre donc, offrant une conclusion intéressante pour l’album. Les sonorités finales laissent place à de la musique pure, dénuées de toutes paroles. Cela fait naître dans l’esprit de l’auditeur des images, des sentiments, concluant l’album avec brio. Un album dense donc, qui présente plusieurs idées relativement bien exécutées. 

Joanna a d’ailleurs une marge de recherche esthétique supplémentaire, qui mériterait d’être poussée davantage. Quelques morceaux pourraient sans doute recevoir une attention plus grande, pour être amenés encore plus loin dans la recherche. On adore le fait d’intégrer sa propre voix en terme d’outro dans Désamours (le Désamours), on regrette qu’un morceau comme Viseur (la séduction) ait une mélodie un peu trop classique, avec ses quelques notes de piano au début, sur lesquelles débarquent des rythmiques hip-hop sans grand lien. C’est en désaccord avec la créativité affichée de Joanna, que l’on retrouve pourtant bien à travers le disque. 

« Le miroir de Vénus tatoué sur le plexus »

Pour résumer, oui Sérotonine est un disque intéressant, créatif et inventif. La trame est bien menée, sans pour autant être trop balisée. On se surprend à suivre l’histoire d’amour qui nous est contée instinctivement, sans même se rendre compte qu’elle nous a happé.  Et c’est une véritable histoire d’amour, faite de détails, de complexité, de sentiments qui fluctuent. Rien n’est lisse, parfait, idéal, et c’est peut-être ce qu’il y a de plus appréciable. 

Et puis, il y a les mots de Joanna qui sont parfois doux, imagés, et parfois crus, directs, instantanés. Ce sont ces mots qui, une fois déposés sur chaque piste, finissent par rester en tête, à vous revenir après l’écoute. Des mots, il n’y en a jamais assez pour décrire l’amour, jamais assez pour dire que l’on aime. Cet album a au moins le mérite de contribuer à un grand chantier, entrepris depuis l’aube de la poésie et de la chanson, celui de dire l’amour. Merci pour ça.

Les masses d’air soufflaient entre les bosquets d’yeuses,

Une femme haletait comme un enfantement

Et le sable giflait sa peau nue et crayeuse,

Ses deux jambes s’ouvraient sur mon destin d’amant.

La mer se retira au-delà des miracles

Sur un sol noir et mou où s’ouvrait des possibles

J’attendais le matin, le retour des oracles,

Mes lèvres s’écartaient pour un cri invisible

Et tu étais le seul horizon de ma nuit ;

Connaissant le matin, seul dans nos chairs voisines,

Nous avons traversé, sans souffrance et sans bruit,

Les peaux superposées de la présence divine

Avant de pénétrer dans une plaine droite

Jonchée de corps sans vie, nus et rigidifiés,

Nous marchions côte à côte sur une route étroite,

Nous avions des moments d’amour injustifiés.

Michel Houellebecq, Crépuscules in Renaissance (1999).

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