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[Chronique] SCH – JVLIVS, le cinéma auditif à son paroxysme

Quelle drôle d’expression que celle de cinéma auditif. Pourquoi pas choisir, me direz-vous, entre musique et cinéma ? D’où vient cette soudaine envie de mêler le rap au septième art ? JVLIVS est un voyage aux airs de BO. À la fois musical et pittoresque pour les auditeurs, il est aussi un voyage initiatique pour SCH. De retour de ce voyage, JVLIVS devient une réponse. Pourquoi choisir, puisque l’association est si savoureuse…

Pittoresque d’abord puisque depuis A7, Anarchie et Deo Favente, l’imagerie propre à l’univers de SCH s’est développée. Aux prémices, deux titres dans A7 en référence à la série Gomorra, que le S affectionne particulièrement. Le premier morceau, Genny & Ciro, plutôt piste instrumentale, précédait le second dans la tracklist d’ailleurs intitulé Gomorra. Par la suite, chaque titre d’Anarchie puis de Deo Favente a incorporé son ingrédient à une recette corsée. Beaucoup de références au grand banditisme, un condensé d’angoisses cycliques et récurrentes (la perte de temps, le lien avec le père, la mort, l’ascension sociale grâce à l’argent), un featuring avec Sfera Ebbata et quelques titres excentriques plus tard, JVLIVS, ses ambiances mystico-mafieuses, ses cloches d’églises siciliennes, ses violons théâtraux, ses chœurs encapuchonnés et ses mandolines douloureuses étaient en en bonne route.

Grâce à ses deux précédents albums, SCH a donc planté son décor et doté son univers original d’un personnage excentrique. L’artiste parle souvent de lui-même comme d’un schizophrène qui s’accepte, et pour cause. Il y a Julien, il y a SCH. Et depuis ce troisième album, impossible de ne pas compter Julius, sorte d’hybride entre d’une part Julien Schwarzer, le marseillais modeste de 25 ans,  et d’autre part, son alter ego rappeur  le S, bagues-aux-doigts-cheveux-longs, les tourments d’un névrosé et le sourire d’un affamé.

JVLIVS dans son entièreté ne repose que sur ce personnage, l’hybride fictif Julius, l’alter ego bis. Au travers d’un projet hautement cinématographique – le récit de JVLIVS est accompagné en image d’un court-métrage, Absolu, Tome 1, réalisé par Late Nights – doté d’un univers consistant et cohérent, le rappeur réussit l’exploit de raconter Julien et SCH via Julius. La racine romaine de Julien donne son titre à l’album, transforme l’artiste et permet une mise en scène introspective. En ce sens, JVLIVS est aux prises avec la fiction et la réalité.

Dès lors, la notion de fil rouge prend tout son sens – voire ses sens, au pluriel. Un fil rouge régit effectivement l’album, donnant lieu à une impressionnante articulation. Ici, il tisse le storytelling que livre l’album, il permet de dérouler son « arc narratif ».

Si l’on passe outre la locution qui détermine initialement la teinte du fil, le rouge est surtout une couleur que SCH maîtrise. Elle représente le pouvoir, la richesse, la spiritualité aussi. D’ailleurs, si le fil est rouge, le tapis qui accueille un acteur l’est aussi. À l’origine de la coutume, il y a les phéniciens, et les étoffes pourpres qu’ils déroulaient au sol pour accueillir un invité de marque. Le pourpre donc, cette couleur originaire de la méditerranée et tant appréciée durant l’antiquité. Elle colore encore aujourd’hui l’habit des cardinaux des églises catholiques romaines… Peu de coïncidences. Rome, la guitare, le silence de mort et les éclats de voix sur le parvis d’une église ? J’ajouterai la cover de Deo Favente au tableau, mais dans l’idée, vous êtes au bon endroit. Le fil rouge de JVLIVS est un ruban de satin pourpre.

Comme des nœuds de repères pour le récit, les interludes permettent de nouer les morceaux entre eux. Écrites par Furax Barborossa et interprétées par José Luccioni, la voix française d’Al Pacino, ces interludes font partie intégrante de l’histoire de JVLIVS. Intro – Le déluge situe le propos même de l’album : la filiation, le banditisme, Naples, Marseille, et la dualité du personnage, entre valeurs et criminalité. JVLIVS embraye sur un egotrip puissant au chorus envoûtant, VNTM. Après le déluge évoqué dans l’intro, la pluie continue de tomber  sur la prod de ce titre, et SCH y annonce la tonalité ambitieuse du projet.

Cette ambition, en parallèle, mènera le protagoniste à son statut installé dans le titre suivant, Pharmacie. Toujours dans son egotrip, SCH raconte, avec nombre de métaphores liées à sa vie d’artiste, ses frasques de trafiquant dominant. Mais cette vie dans le crime lui pèse, et Tokarev en témoigne : « Du sang, des chemises, on revient défaits / Dix forêts pour un trèfle, un Tokarev pour la trêve ». Comme on dit, il faut préparer la guerre pour obtenir la paix. Les morts sont le prix à payer. Dès lors, le pragmatisme l’emporte sur les scrupules… SCH a néanmoins conscience de ses méfaits et d’une réalité sociale qui l’aurait influencé : « Les couilles, la condition, l’époque et l’ambition, j’suis seul sur l’addition ». Le protagoniste paraît coincé dans l’adage « un mal pour un bien », il s’y enfonce d’ailleurs tout au long de l’album.

C’est seulement sur l’immense et dernier titre Bénéfice qu’SCH questionne plus frontalement sa relation avec le bien et le mal. À noter que la Katrina Squad et Noxious ont su mettre en musique ce paradoxe avec une instru lointaine, sombre, lente et résignée, mélancolique mais libérée. Ni trop d’auto-tune, ni trop de pudeur. SCH maîtrise de façon millimétrée la puissance de sa voix et les effets qu’elle procure. Une pépite musicale de sens, sincère et réel comme dirait le S : « L’enfer m’attends, vertu et vice, mais j’veux des habits neufs/ Et puis l’paradis serait triste sans mes reufs ».

Les fameux habits neufs… Le rappeur assume son goût ostentatoire pour la haute-couture dans le morceau Facile. Il y évoque l’ascension sociale, l’argent et la flambe « facile »… SCH investit encore le rôle du trafiquant qui a réussi. Mais à quel prix ? L’Interlude – 420 mètres raconte aussi cette contradiction. Quand est-ce que le crime paie ? Quand est-ce qu’il fait payer ? Cette thématique est centrale à JVLIVS, abordée dans la totalité des morceaux du projet. La soif d’ascension qui anime le protagoniste le pousse à honorer à sa manière la mémoire de son père décédé, tête cramée avant lui – Les loups font des loups…

Avec cet interlude, la tracklist bascule du côté sombre du personnage, qui se poste en observateur attentif. La transition est brillante puisque le titre Otto débute, du nom du père de SCH, « Quatre lettres qu’il avait dans la peau… », et ce depuis le très beau morceau La Nuit, issu de Deo Favente. Encore une fois, le personnage est romancé, mais il s’agit bien de SCH, de Julien même, et du tatouage qu’il porte sur la main depuis qu’il a entamé son deuil. Sorti en amont de l’album, le titre au potentiel de hit dispose d’une instrumentale dingue, triste et urgente. Résigné par la mort, celle de son père, SCH comprend que les « films ont déteint », que la course à l’argent a moins lieu d’être que celle qu’il faut mener contre le temps, puisque « le ciel se lève avec ou sans toi ». Cette constatation amère se déroule, lancinante, dans Skydweller, titre issu du nom d’un modèle de Rolex. Faire entendre le temps qui passe et la lassitude du temps qui reste, celui passé loin des siens demande du travail, Katrina Squad l’a prouvé. Tout y est : une trotteuse anxiogène court tout du long, les plaintes d’une guitare côtoient les aigus pendant qu’un refrain plus que cloud et chanté se dépose sur un saxophone aux accents jazzy.

Enfin, l’Interlude – Beretta 92FS fait le récit de la paranoïa souvent justifiée des mafiosi. Le protagoniste fait peu confiance, il sait qu’il mène une fast life et qu’elle est risquée. Il sait… et c’est Al Pac’ qui le dit. Le Code lui succède, raconte le quotidien avant l’ascension, la solitude depuis : « Sur le rivage, mes potos sont tis-par / Au son des guitares, guitares, rappelle-toi / Sur le rivage, j’crois en mon Beretta / On a quitté l’école, quitté l’école, tout pour le code ». Les cordes pincées de mandolines nostalgiques, andalouses voire orientales installent une ambiance chaude et ocre. L’image d’un SCH seul face à la mer, cheveux au vent et à l’aube du bilan s’ancre assez rapidement dans nos esprits. Le Code est d’ailleurs, avec Ciel Rouge, le morceau au plus grand potentiel tube de l’album. Malgré son texte triste, on retrouve dans Ciel Rouge cette ambiance chaude et estampillée « summer », presque dansante. SCH nous trompe en chantant une solitude inévitable sur un titre estival plutôt pop. Entre Le Code et Ciel Rouge, le titre Incompris. Pas de hasard, il s’agit d’un clin d’œil aux morceaux plus profonds de la carrière d’SCH qui n’ont pas eu la reconnaissance escomptée. Le morceau confirme en plus que SCH est critique et capable de sagesse vis-à-vis de son ascension fulgurante.

L’articulation pointilleuse de la tracklist est la réelle plus-value de l’album : chacun des titres gagne en sens et en potentiel en se nourrissant des autres. Il fut un temps (que les moins de 20 ans…), la structure d’un album rap se mettait forcément au service d’une parcelle d’histoire, entrelaçant plusieurs storytellings entre eux : un héritage rap des années 90 que le S exploite avec brio. Le fil rouge dévoile sa toile, au sens de tableau cette fois-ci, pigmenté à l’univers mi-truand mi-aristo de SCH. On y voit Julien et Julius, Marseille et Palerme, SCH entre les deux, sans oublier les couleurs de la méditerranée. Des couleurs que JVLIVS aura su nous faire entendre, tantôt froides comme le marbre et silencieuses, tantôt chaudes, moites, même brûlantes.

Si JVLIVS s’est structuré selon l’influence du storytelling des années 90, ce n’est pas le seul héritage qu’évoque ce disque. En jouant la carte de la fiction, le rappeur brouille les pistes du réel et fait de la notion d’héritage une thématique à plusieurs entrées. En plus d’évoquer sa crainte du temps qui passe, souvent liée au deuil d’un être cher, SCH part en quête d’identité et questionne la filiation, à la fois rap, biologique et affective.

Après la perte donc, le changement de label et les litiges, il aura fallu du recul à SCH, un temps de contemplation sur sa carrière pour faire les bons choix. Parmi eux, un retour aux sources, puisqu’on retrouve Guilty à la réal, ami de SCH de longue date, et la talentueuse équipe Katrina Squad à la majeure partie de la prod. de l’album. La dimension sur-mesure des instrumentales de l’album en témoigne ; Guilty semble savoir réveiller le S et révéler Julien mieux que personne… Cette quête d’identité, orchestrée – ce n’est pas peu dire – par son maestro préféré, pousse SCH à se chercher et se raconter au travers d’un roman musical autobiographique.

Dans cette entreprise, peu de place pour la pudeur. L’auto-analyse demande à SCH de creuser, et c’est pour cette raison que les addictions ont la part belle tout au long de l’album. Boisson, shit, prométhazine… À chaque mal suffit sa drogue, et SCH cherche à en exposer les dérives. S’il semble célébrer la mort d’un de ses ennemis dans Mort de Rire, Ivresse et Hennessy fait le récit d’une vie sous excès et raconte la descente de SCH et sa tendance à la boisson. Dans un pont sublime, il chante une ivresse qui le rassure : « Avant de partir d’une cirrhose / Ivresse, Hennessy / Comme une abeille dans du sirop / J’veux m’en aller d’ici / J’rendrais ta vie moins morose/ J’ai trouvé remède à mes névroses, ivresse, Hennessy ». Remède menteur puisque les névroses sont plus fortes et la redescente suit, douloureuse, avec J’t’en Prie, un morceau bleu nuit, mélancolique, déchirant et surtout très personnel.

De la même façon que la fiction lui permet de se raconter, SCH utilise les références cinématographiques pour évoquer une réalité sociale des quartiers sans craindre l’anachronisme. L’association est même plutôt habile : entre shit et règlements de compte en scooter comme on les connait aujourd’hui, le trafic marseillais s’insère dans la vie de mafioso sans contraste maladroit. Exit les références de films, la mandoline, la vie-cinéma de SCH : la part de réel est plus conséquente que l’on ne le pense dans JVLIVS. Si Ninho est le seul featuring de l’album sur Prêt à partir, c’est d’ailleurs sûrement parce qu’il était le seul à pouvoir parler aussi crûment de cette réalité. Ce morceau évoque l’acceptation de la mort lorsqu’on la côtoie souvent, que l’on soit voyou ou gros poisson. Le titre s’insère parfaitement dans l’ensemble thématique, sans souci de cohérence.

C’est en se racontant après s’être relevé de ses drames, que SCH vient reprendre la place qu’il a laissée, d’où l’idée de reconquête de « rrain-té » mentionnée à plusieurs reprises. Et puis, impossible d’ignorer cette cover : Vêtu d’un manteau de fourrure, on y voit un Julius chef de meute, dont la quête est accomplie. Sous couvert d’un flow travaillé, polyvalent, qui a gagné en articulation et en images saisissantes, SCH s’essaie à la chanson, contemple une carrière encore jeune, et en tire les leçons qui s’imposent avec un recul impressionnant. En réussissant la prouesse d’une proposition artistique très colorée, à la fois cinématographique et autobiographique, SCH signe surtout avec JVLIVS l’un des meilleurs projets rap français de 2018.

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3 comments

  1. Ces quel type de prod quil a utiliser frero ??

  2. Éloïse Voudon

    Effectivement, bien vu, mea culpa ! C’est rectifié.

  3. Petite erreur dans l’article :
    « puisque le titre Otto débute, du nom du père de SCH, « Quatre lettres qu’il avait dans la peau… », et ce depuis le très beau morceau La Nuit, issu d’Anarchie.« 
    Le morceau La Nuit est paru dans Deo Favente.

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