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[Chronique] Lomepal – Seigneur.

Le Seigneur Lomepal ou la demi-heure de folle noirceur. Après avoir claqué 20 mesures, fumé une clope avec un singe et recherché cette foutue perle, le MC parisien revient en force. Son nouveau projet est un huit titres allègrement bourré de réalisme, chacun produit par un beatmaker différent.

Depuis 2011, les projets du rappeur se sont succédés. Il a passé des années à étudier, disséquer, décortiquer tous les styles, s’est éparpillé et recherché un peu partout, puis s’est confronté à ses propres capacités avant d’étendre ses limites et de matérialiser son univers. Aujourd’hui, c’est le pétage de câble, la crise d’angoisse, la prise de conscience. Mais c’est avant tout un cri du cœur, une révolte qui s’extériorise et celle-là, on ne l’avait pas vu venir. Dans cette soudaine maturité, Lomepal délaisse quelques instants sa passion de la rigueur et de la mathématique des mots pour se lâcher complètement. On retrouve alors la tourmente d’un artiste, mêlée à son intelligence. Angoisses trop longtemps refoulées plus doutes ancrés jusqu’aux entrailles alimentent une certaine démence qui s’avachit sur le rationnel.

Si l’on peut entendre dans ce huit titres une dépression ou un quelconque désespoir, il n’en est rien. Le kickeur nous insuffle cette volonté acharnée de dépasser ses limites, de “Passer au-dessus” des cons, et enfin de goûter à la liberté d’exister sans contraintes ni conventions. Être libre : voilà ce que l’on pourrait lire entre les lignes de cet EP qui nous témoigne du ras-le-bol d’un quotidien dupliqué sur toute une masse grouillante. L’homme pâle se décide à vivre avec un total libre arbitre : il est l’allégorie de l’aliénation, ce qui rend l’écoute parfois gênante, envenimant l’auteur dans un malaise. Paradoxalement, ce malaise est invariablement causé par la vérité des phases du rappeur dans les thématiques abordées.

L’entrée en matière de cet album frappe littéralement l’auditeur par un débit saccadé à la limite de l’angoissant : Les Troubles du Seigneur, ou comment Lomepal questionne l’essence même de son existence sur une prod complexée, tente en vain de se rassurer et d’affirmer son talent tandis qu’il ne pose plus de frontière entre son imagination et le réel. On ressent dans ce titre un MC qui s’abandonne et un skeud qui va être basé sur ce saut dans le vide. S’en suit Toi et Moi, le malaise évoqué précédemment est total alors que l’auditeur évalue la violence assumée de barres profondément crues : “Mais arrête de pleurer / Ton mascara risque de salir ton œil au beurre noir / Admet qu’ensemble on s’sent bien / Mais fais un effort pour parler mon ange je comprends rien”. Berceuse massacrante et cynique, où le rappeur aime avec les coups. Musicalement, le flow est déroutant, nouveau. N’en déplaisent aux puristes, c’est une véritable leçon de style qui nous est offerte. 1/12, en référence à Judas parmi les apôtres de Jésus dans la Bible, est la suite logique de Toi et Moi. Lomepal y évoque un thème récurrent de son œuvre, la trahison : “1/12, les statistiques ont plus de 2000 ans / J’ai beau être rigide, je n’pourrais m’en sortir qu’en me repliant / Je pars sans en avoir les forces / Désolé je n’ai plus le choix des hommes”.

Enter the Void, placé à la moitié de l’EP, apporte paradoxalement un court apaisement avec une prod signée Doum’s, malgré un discours portant sur la violence en soirée par l’alcool et la drogue, le besoin irrépressible de mettre son cerveau à l’envers pour s’échapper de la morosité du quotidien. À noter, le titre et son clip sont largement inspirés de l’œuvre cinématographique du même nom.

Auto-justice est un morceau déroutant, celui qui donne la rage et la haine : c’est la frustration face à l’injuste système sociétal. Et derrière l’illusion des beaux jours, chacun survit comme il peut. On retrouve un discours légèrement parallèle dans le remix d’Étrange journée (morceau présent sur le projet 22h-06h), où le rappeur raconte les dernières minutes étranges et nauséabondes, annonçant la mort d’un voyou. Ce remix est là encore très différent de ce que l’on peut connaître du rappeur.

Lomepal, en solitaire sur Seigneur, a fait appel au légendaire Akhenaton pour un featuring New Old School dans Passe au-dessus. Le membre emblématique d’IAM pose un couplet bien senti sur le septième track, et rappe sur l’exaspération d’essayer d’être un mec bien dans un monde d’ordures “J’passe au-dessus, même quand la vie me provoque / Peu importe mec, j’passe au-dessus / Le temps est précieux, il s’évapore / J’grimpe, j’peux pas laisser la haine brûler la corde”. Puis dans Chute Libre, Lomepal rappelle une nouvelle fois l’importance de ne compter que sur soi-même et de ne pas laisser la routine et les conventions sociales entraver nos désirs, au risque de sombrer dans une prétendue folie : “Arrête la chute libre / Tu vas t’planter C’est pas juste / Les laisse pas t’enterrer T’as qu’une vie”. Le projet se conclut, pour ceux qui l’ont précommandé, par Dorian Tyrel.

En somme, cet EP, aussi sombre que complexe, fait la part belle au réalisme ambiant. De par la force des thèmes travaillés et par ces collaborations idéalement choisies, il est sans doute celui qui révèle le plus notre homme pâle parisien. Découvert il y a trois ans, son talent ne cesse de s’affiner et prouve une fois de plus la qualité du rap français indépendant.

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About Jeanne

En quête de la dolce vita absolue. Petites oreilles au service de LREF. Étudiante en communication malgré moi.

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