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[Chronique] Lorenzo – Rien à branler

Un célèbre adage (bien connu des amoureux du comique de répétition) veut que les blagues les meilleures soient les plus courtes. Pourtant, un LP de Lorenzo semblait a priori être une idée tout à fait respectable et même carrément enthousiasmante, tant le trublion au bob avait su générer des attentes autour de son personnage, entre un EP plein de bonnes surprises et une tournée couronnée de succès l’année dernière. Cela valait-il cependant le coup pour Lorenzo de poursuivre sur sa lancée ?

Jérémie Serrandour, pour ceux qui auraient raté un épisode, n’était à l’origine qu’un membre parmi d’autres du collectif Columbine. Alors que ce dernier sortait au printemps dernier l’un des albums les plus réussis de l’année, le premier prenait la tangente et développait l’un des personnages les plus désopilants du rap français : Lorenzo. Toujours accompagné du Poto Rico, ce vendeur de bon shit sa mère coiffé de son bob Game Boy Color prenait occasionnellement le micro pour balancer quelques vérités bien senties sur les Sales Babos de Merde ou pour expliquer à son futur fils ce qu’il devra faire pour vivre sa vie comme un véritable empereur du sale.

Jusque-là, le personnage de Lorenzo se révélait d’une grande efficacité. Parfaitement outrancier et loufoque, il permettait à Jérémie Serrandour de proposer un rap dans l’air du temps, cru, décomplexé et autotuné, tout en se montrant relativement subversif en délivrant une caricature bien sentie d’une bonne partie de la scène rap actuelle. Preuve supplémentaire de la puissance évocatrice du personnage, la large reprise des expressions popularisée par celui-ci (le fameux mamène, comme jaja, ce genre de douces tournures de phrases, etc.). Au passage, dans les marges, Lorenzo était également l’occasion pour Jérémie d’assumer son goût pour l’esthétique beauf, arborant son désormais célèbre sweatshirt Brazzers et son bas de survêt OM+PSG que le monde entier lui envie; le tout à bord d’une BMW tunée. Côté public, on se marrait bien.

Malheureusement, Rien à branler vient largement changer la donne.

Jusqu’à lors Lorenzo était clairement identifiable comme un personnage de fiction, y compris à travers la musique de Jérémie Serrandour, mais  Rien à branler vient brouiller les cartes. Alors que des morceaux comme Le son qui fait plaiz ou Rien à branler se situent clairement dans la continuité quasi-théâtrale d’Empereur du Sale, des titres comme Faudrait ou Bouteille d’eau laissent transparaître le rappeur derrière le personnage. Formellement, c’est toujours Lorenzo qui rappe. Mais ces morceaux, qui présentent la particularité notable d’être les moins inspirés du projet, révèlent son talon d’Achille. Lorenzo est une création complexe qui n’est pertinente que parce qu’elle est subversive. Lorsque le degré d’intensité de la transgression baisse, il devient un rappeur comme il en existe des centaines (littéralement) sur le marché.

Si des morceaux comme Sales Babos de Merde ou Beurette de Luxe exercent une fonction cathartique en autorisant l’auditeur à se défouler sur des stéréotypes ou des situations tout en se justifiant par l’absurdité qui président à ces morceaux, un son comme Carton rouge n’ouvre aucune porte. Carton rouge n’est rien d’autre qu’un égotrip potache, et musicalement assez pauvre. Idem pour Fume à fond, Bizness ou Champagne & Pétou, pourtant en collaboration avec un autre célèbre personnage made in Columbine : l’odieux Charles Vicomte.

Le morceau Bizarre avec Vald est assez symptomatique du problème. S’ouvrant sur une ligne de dialogue parodiant le retard constant des médias sur les évolutions du rap (Tracks, si vous nous lisez !), et la déclaration de Lorenzo : « Mais c’qu’on cherche surtout c’est faire du rap conscient mamène« , le corps du morceau désamorce totalement l’attente créée. Alors oui, c’est du troisième degré ! On ne s’attendait pas vraiment à ce que Lorenzo se lance dans une diatribe politiquement engagée sur le mépris consensuel du tuning (ça aurait sans doute été drôle néanmoins), mais de là à consacrer un morceau entier à revendiquer sa bizarrerie…

Car le mot « bizarre » n’est pas tout à fait anodin dans le rap français. Teki Latex, membre emblématique du groupe TTC, l’emploie régulièrement dans ses interviews (on vous encourage à aller écouter sa longue interview-vidéo d’il y a deux ans pour l’abcdr du son) pour décrire la façon dont il était perçu par ces mêmes médias. Mais alors que TTC (ou d’autres comme La Caution) revendiquait tout autre chose, en l’occurrence l’expression de leur véritable érudition rap à travers une musique pointue et très référencée, et évoluait dans les marges du rap mainstream, Vald et Lorenzo incarnent le rap mainstream. Certes, ils ne sont pas les seuls et il faudra sérieusement se demander si en 2018, on peut encore parler de rappeurs mainstream et d’outsiders. Mais ils ne sont pas bizarres. Loin de là. Le grand public les connaît, les reconnaît et les aime comme des artistes ayant une démarche rap parfaitement légitime, ils ne sont pas bizarres. « Un peu plus décapant que la moyenne » conviendrait mieux.

J’lance une bouteille à la mer une vague la ramène à mes pieds

Une dernière comparaison, un peu moins prestigieuse celle-ci, nous vient à l’esprit en écoutant l’album de Lorenzo. Mister V. Oui, Mister V ! L’année dernière, nous prenions un malin plaisir à analyser le premier album du YouTubeur, et nous en concluions que malgré la qualité globalement médiocre du projet, Mister V devait tout de même être salué pour avoir fait l’effort de sincèrement chercher à se détacher de son rôle d’amuseur public pour donner une véritable contenance à son projet. Le rapport avec Lorenzo ? Le personnage toujours ! Si Yvick Letexier atteignait malgré tout son objectif, Jérémie Serrandour semble prisonnier de Lorenzo. Personnage indomptable, infernal et vorace, véritable Mr. Hyde de Jérémie « Jekyll » Serrandour, Lorenzo écrase son créateur par son exubérance et l’empêche constamment de proposer quelque chose d’intéressant chaque fois qu’il tente un pas de côté pour échapper à sa création le temps d’un morceau.

Enfin et paradoxalement, le prix du meilleur morceau de l’album revient au dernier titre de l’album : Rien à branler, où l’on retrouve un Lorenzo lucide, désabusé, tranchant (celui que l’on devinait dans Petit Prince), conscient de la solitude qu’impose le métier d’artiste, celui de Jérémie Serrandour… Peut-être un signe d’espoir pour un prochain opus ?

About Jacques Bonoberje

Jacques Bonoberje
J'ai découvert le rap français au Tegzas. Absolument.

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