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[Chronique] Moïse The Dude – KEUDAR

On pourrait diviser les rappeurs français en trois catégories. La première, la plus fréquente peut-être, est celle des rappeurs qui misent sur leur authenticité : l’adéquation entre la réalité qu’ils vivent et celle qu’ils racontent rend leur propos touchant, concernant. C’est le cas de Rémy, par exemple, quand il titre son album C’est Rémy. La seconde semble être tout l’opposé : ce sont les rappeurs qui se construisent un personnage, assumé, qu’ils incarnent dans leur morceau. On peut penser à l’extravagance d’Alkpote, ou au sulfureux Hamza. La première catégorie est celle qui nous touche car elle touche au réel, la seconde nous touche parce qu’elle sort du réel. La troisième, la plus rare, et peut-être la plus précieuse, réunit les deux premières. Ce sont les rappeurs qui réussissent à raconter leur vérité à travers même leur personnage. Elle nous touche parce qu’elle déplace le réel. Moïse The Dude, avec son nouveau projet KEUDAR intègre définitivement cette catégorie. Ce projet marque à la fois l’achèvement de la construction de son personnage, et sa démarche la plus sincère.

Cela fait maintenant des années que le personnage atypique de Moïse The Dude traîne nonchalamment son peignoir dans le rap français, soutenu par ses fans inconditionnels. Au cours de sa discographie, le rappeur a su développer un univers cohérent, autant visuellement que musicalement, construisant le pont entre le rap de Houston et The Big Lebowski. Entre la nonchalance du Dude et la lenteur du Chopped and screwed, Moïse a fait le lien, en toute décontraction.

Car l’écriture et l’univers de Moïse the Dude fonctionnent depuis toujours par références, de son nom d’artiste à ses pochettes d’album. Ses morceaux sont remplis de clins d’œils, souvent abondants et complexes à saisir, demandant une culture assez élastique, quelque part entre Gainsbourg et Raging Bull. Le risque de ce genre de démarche est évidemment de perdre la singularité de l’artiste au milieu de l’accumulation de références, qui peuvent vite virer au tour de force. Sur KEUDARMoïse the Dude semble conscient du danger, et n’a pas peur de se servir de ces références pour parler de lui, dans toute sa nudité, et ainsi de ne pas perdre de vue la sincérité. Il se livre dans un projet à la progression terrifiante, véritable plongée progressive dans les méandres de son esprit, aux allures de film (film que je vais évoquer de manière assez linéaire, non pas par pure flemme dudesque de créativité journalistique, mais plutôt pour respecter la trame de son histoire).

De plus, l’artiste semble désormais capable – maintenant que sa discographie est assez large – de pratiquer un nouveau type de références qui donnent un relief tout particulier à ce dernier projet. Il s’agit de références internes à son oeuvre, qui permettent pour les plus fidèles de tisser des liens, et ainsi de renforcer cet étonnant sentiment de cohérence, qui se dégage non seulement du disque, mais de l’ensemble de sa discographie. Ainsi, quand commence le premier morceau 6 DU (pour six heures du matin), comment ne pas penser à 3 Du Mat présent sur son album DUDELIFE paru en 2014 ? Le morceau commençait par un balancement, binaire, entre deux douces notes aériennes. 6 DU commence aussi par un balancement, mais cette fois moins régulier. Il y a quelque chose de heurté, d’accidenté dans ces accords de piano saccadés.

Autre différence : alors que 3 Du Mat évoquait pour commencer un des grands thèmes de Moïse the Dude, à savoir un regard méta sur son travail de rappeur (le fait qu’il essaye, d’écrire, son rapport au rap game, à sa confidentialité,…), 6 DU ne prend pas le parti de ce recul,  de cette distance, mais au contraire celui de l’évocation sensorielle en immersion de « Paris la nuit, Paris la rue. ». Moïse the Dude n’est pas là pour rire sur cet album. Il n’est pas là pour prendre la distance du dandy, si chère à lui. Le projet se présente comme un aperçu des pensées de Moïse, en immersion, sans filtres, perdu dans ce moment de suspension, entre le « passé qui ne reviendra plus » et le « futur incertain ». Dès le début, on comprend que l’on ne va pas tellement s’amuser à l’écoute du projet. Quand un disque commence par annoncer que l’artiste « [sait] déjà que c’est terminé », on se doute que le projet sera sombre, voire KEUDAR. 

L’impression se confirme dès le deuxième titre, quand Moïse the Dude affirme sur une production de Monsieur Connard (le producteur amateur du rap de Memphis semble avoir eu un rôle particulièrement important dans ce projet), qu’il n’a « pas le cœur à la plaisanterie  », car « femme de [sa] vie est partie ». Il ne s’agit pas ici de faire tomber les masques. Moïse ne quitte pas son personnage le temps d’un album sincère. Dans une démarche proche de ce qu’a pu faire LK de l’Hôtel Moscou – autre membre de la scène rap française underground – dans certains de ses projets, le personnage se fait le porteur de sa sincérité, pour parler de cette période de « convalescence [amoureuse] tout en souplesse» (Vampaya). D’ailleurs, c’est par son personnage et le jeu de références internes que l’auditeur pouvait comprendre dès le premier morceau la situation, quand  Moïse rappait « Adieu femme renarde, à bientôt Brunette ». En effet, la Femme Renarde n’est pas une inconnue pour l’auditeur. Elle était déjà présente sur le morceau post-gainsbourien L’Homme à la tête de Screw, en 2014, et avait même fait l’objet d’une belle chanson d’amour en 2015 sur DUDELIFE, au romantisme érotique et violent.

Ainsi, si le premier morceau de KEUDAR plantait le décor, éteignait les lumières, c’est le deuxième morceau qui donne le synopsis. Moïse est toujours autant rappeur que cinéaste, un cinéaste qui ne veut pas nous « spoiler la fin du film »Une fois cette double entrée en matière posée, l’amateur de white russian déploie l’univers de l’album, nous faisant descendre dans les profondeurs de ses pensées, appuyé par des productions caverneuses, minimales, brumeuses. L’esprit du Dude est une cave londonienne, pleine de smog (sur LOL, le rappeur clame d’ailleurs sur une rythmique qui pourrait rappeler de la 2 Step au ralenti « Ecoute la prod j’suis à Londres »).

Perdu entre nostalgie et futur en forme de point d’interrogation, Moïse s’enfonce progressivement dans sa mélancolie tout au long du projet. Alors que sur son précédent projet, NONCHALANTE N, le rappeur s’essayait à l’autotune et à des flows plus énervés, il retrouve ici son flegme, mais un flegme qui semble refléter un mélange de déprime et de colère désabusée, qui ne le quittent pas tout au long du projet. Les thématiques s’entrecroisent comme les pensées « scurob », « bressom » et « keudar » qui hantent Moïse. Le fantôme de la Femme Renarde ne cesse de revenir, presque contre la volonté du Dude. Ainsi, quand il reconnait qu’il s’en « tape de finir son prochain opus » (BRESSOM), Moïse ne joue pas la nonchalance et la fainéantise du Dude. Il reconnaît simplement l’impuissance de sa plume face à son passé. De même, quand il reconnaît ne pas trop savoir quoi dire au début de SANS TITRE (Moïse avait annoncé dès NONCHALANTE N sa volonté de ne plus donner de titre à ses morceaux), c’est tout simplement qu’il n’a plus rien à dire, qu’il n’y a plus à rien dire.

Seul ROGER RABBIT semble revenir à des phases plus comiques, mais l’instrumentale oppressante et la voix éteinte du Dude font que le jeu de mot « Roger ma bite » ne nous fait pas sourire mais frissonner. La descente dans les rouages des pensées de Moïse se prolonge donc dans ce morceau, qui n’a que l’apparence d’une pause. En réalité, Moïse continue à se rapprocher de « [sa] part de mélancolie » (SANS TITRE). Les productions sont toujours aussi nues, l’ambiance toujours aussi caverneuse, la voix toujours aussi traînante, stagnante, comme le passé qui nous rattrape.

La longue descente se finit avec CREVE. Les majuscules des titres sont comme les cris que Moïse n’a pas eu la force de pousser sur l’album, n’arrivant qu’à reconnaître, défaitiste, qu’il en a « marre d’être nostalgique ». Chaque couplet du morceau est lui-même une nouvelle étape dans la longue chute dans les méandres du mal-être du Dude. D’abord les espoirs, puis la tristesse du manque. Ensuite, les souvenirs sensoriels et érotiques. Et enfin, les regrets. Les regrets. Ceux que l’on ose avouer qu’à demi-mot : « J’aurais voulu qu’tu trouves ça beau un homme qui pleure / J’aurais voulu qu’tu trouves ça noble un homme qui meurt ». Ceux que l’on n’ose pas avouer : « J’aurais voulu / Des chaînes pour ton cœur / Des cordes pour ton corps / Bondage ». Pour finir, ceux qui sont inavouables : « J’aurais préféré qu’tu crèves / Qu’tu t’foutes en l’air en caisse / Ou qu’tu t’jettes / Sous les roues du dernier métro ». La fin du couplet s’achève hors des temps, hors du temps, hors des clous. On a atteint le point de non-retour, et lentement la production se déforme, se distorde. Qu’y a-t-il dans les tréfonds de l’âme, après le souhait de la mort de l’autre ?

Le dernier morceau vient répondre en contre-pied. Il reprend la production du premier morceau. Retour à la case départ ? Pas vraiment. Disons plutôt que la boucle est bouclée, que l’aiguille a fait le tour du cadran, au rythme de ces drôles d’accords de piano. La nuit a pris fin. En fait, PAS MON HEURE a tout d’une réponse à 6 DU, rien d’un retour en arrière. Hasard ou pas : 6 DU dure 1 minute 27, PAS MON HEURE  2 minutes 17. Deux chiffres s’inversent, en miroir. Mais au delà des deux titres qui se répondent, le titre s’inscrit en rupture avec tout le reste de l’album. La voix de Moïse semble enfin rompre avec son ton monocorde et glaçant. On entend sa respiration, comme un retour à la vie. Pour la première fois, il arrête de regarder vers le passé, pour se tourner vers le futur, dans un élan de sincérité et d’optimisme touchant : « J’ai l’amour et l’amour comme seuls idéaux ». L’album se conclue sur cette phrase, sans doute bien plus dure à reconnaître pour cet éternel cynique que toutes les plaies de son cœur évoquées plus haut. La production se poursuit, s’envolant. Pour la première fois, la dynamique s’inverse, on passe de la descente à l’ascension. L’album commençait par la fin, il finit par le renouveau. Et si l’album le plus sombre de Moïse The Dude était finalement également son plus lumineux ? Après tout, le personnage le plus sincère du rap français n’en est pas à un paradoxe près.

About Guillaume Echelard

Guillaume Echelard
Mon but inavoué est de consacrer ma vie au rap : je fais mes études dessus en musicologie et en sciences sociales, j'écris des articles dessus, je dors avec mes écouteurs. L'obsession devient franchement pathologique quand elle touche à un de mes amours : Shay, Hamza, Lil B. Parfois, je me dis que je devrais arrêter d'écouter les Sauce Twins et Siboy, devenir un homme apaisé, et écouter Brian Eno. Ça dure 5 minutes.

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