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[Chronique] MZ – La Dictature

Ça fait un certain temps qu’on attendait le nouvel album de Jok’Air, Hache-P et Dehmo, qui forment à eux trois, sous la tutelle de Davidson, la Mafia Zeutrei, aujourd’hui MZ. Jusqu’ici, on avait pu découvrir leur univers à travers des tapes, comme les MZ Music, volumes 1 à 3.5, puis l’an dernier avec leur album Affaire de Famille, un bon projet mais qui n’a pas eu le succès commercial ni la visibilité espérée. Un an plus tard, et après la sortie gratuite de la tape Coup d’État avant la dictature, la MZ dévoile son deuxième album solo, nettement plus attendu : La Dictature.

La première chose à savoir sur cet album est que sa production frôle la perfection. Les instrumentales, les beats, le choix des synthés, des samples, des vocaux, le mixage des voix, l’habillage : l’ensemble a été réalisé avec une précision d’orfèvre, du premier au dernier track. Des basses rondes et sourdes, des mélodies dévastatrices, des gros beats trap, c’est en gros ce que propose La Dictature, qui s’impose clairement comme le meilleur projet du crew jusqu’ici. L’équilibre entre des sonorités modernes cainry de cloud et de trap, des pointes d’influences africaines comme sur Akwaba, le groove cuivré d’un saxo sur Il te fallait, est parfaitement trouvé. Au niveau des thèmes, bien que l’album s’apprécie plus pour sa musicalité et son groove que pour la finesse des plumes des trois emcees, rien d’inhabituel dans le fond : la MZ raconte la vie de quartier à Chevaleret, leurs histoires de drogues et de putes de Musique Douce et d’amour, entrecoupé d’une bonne dose d’égotrip, et bien sûr de cette obsession que l’époque force à avoir pour les Mathématiques.

Un track au thème bouillant se démarque tout de même du reste de la tracklist : Noir c’est noir. Au coeur de l’album, ce track évoque le racisme envers les noirs en France, sur une prod d’une richesse incroyable, comme de la trap de croquemitaine afro-électro, avec un refrain dévastateur de Jok’Air, qui accentue encore la violence et la conviction des propos des rappeurs. MZ bomayé !

« J’aime bien la France mais je baise sa politique / Aux Antilles la traite négrière n’est pas finie / Pour mes cainfri qui naviguent vers l’Europe, pour que plus belles soient leurs vies / Mais qui souffrent de Château Rouge jusqu’à Place d’Italie / Montre-leur qui sont les vrais négros à Paris / Bitch, c’est nous et non pas Kanye West et Jay-Z »
« Les enfants ont peur du noir / Cette peur s’amplifie avec l’âge / Vois-tu de quoi je te parle, as-tu capté mon message / Tu as eu ce dont tu as peur, toi tu as peur de moi // Moi j’suis noir, comme ma maman, noir comme mon papa / Noir, comme mes soeurs, noir comme mes frères / Que la race humaine me respecte / C’est dur pour un noir en France, pour le croire il faut le vivre / Fuck les politiques, les médias nous méprisent, ils disent que j’me victimise » (Jok’Air, Noir c’est noir)

Mais c’est sur la forme, encore une fois, que le travail est incroyable : les flows des rappeurs se sont affinés également, Jok’Air a ajouté au sien plus de mélodie encore, et chante carrément sur une partie des tracks. Leurs maitrise des tonalités, leur sens de la mélodie et le travail sur les deuxièmes voix recréée l’ambiance plânante et le groove inarrêtable qu’on sait propre à la MZ, en toutefois plus fortement marqué que jamais. Qui d’autre que la MZ pourrait nous ambiancer autant avec un track nommé Lidl ? L’album est extrêmement cohérent, d’une qualité constante, et toutefois les ambiances qui s’en dégagent peuvent être totalement différentes : on est toujours à mi chemin entre du cloud plânant et de la trap plus agressive, sans arriver à dire précisément à quel moment s’opère le basculement lors de la première écoute du projet. Les consommateurs de MD amateurs de grosses soirées et de gros sons lourds pour vous mettre bien apprécieront particulièrement des tracks comme Deuboukéhi, ou bien sûr le single MD, deux tracks sur lesquels la MZ reçoivent des invités : Chich et Marlo sur MD, et on découvre Mallaury à travers un couplet – qu’on aurait pu attendre plus percutant – sur l’excellent Deuboukéhi, track dans lequel la MZ se permet de sampler Superman, le premier track et premier single de cet album : géniale insolence dans ce rappel musical terriblement bien vu. Autre collaboration présente sur l’album, Nekfeu (qui a probablement battu le record absolu du nombre d’invitations en feat dans l’hexagone ce six derniers mois) sur le track Les Princes, single éclatant qu’on avait pu découvrir en février dernier, dont l’ambiance est déjà plus nettement teintée de cloud.

L’album regorge de pépites dans cette ambiance légère et plânante : bien sûr, l’irrésistible single Toi sur Moi, sorti au début du mois de mars, le track Ma rue également, hymne à l’amour paradoxal que peut éprouver un mec de cité pour son quartier malgré son envie irrésistible de le quitter, ou encore le brumeux Problème, à écouter sans modération, avec un verre de rosé et un peu de skuff (c’est là que doit opérer la modération). Enfin, l’album s’achève sur Les Meilleurs, plânant, brillant, avec Hache-P et Dehmo qui rappent, et Zayra, quatrième et dernière invitée du projet, qui chante avec le groupe. Quant à Jok’Air, il est omniprésent, chante au refrain, rappe son couplet, mettant en évidence sa volonté de devenir le meilleur, et sa détermination à toute épreuve ; son talent, aussi.

« En ce moment je fais le même cauchemar, j’vois des rappeurs plus fort que moi / Au milieu de la nuit j’me réveille en sueur /Ma bitch me prend dans ses bras, elle me dit : T’inquiète rendors toi / Un jour tout le monde admettra que c’est toi le meilleur / J’lui répond qu’je bosse pour ça, je vis pour ça, je tue pour ça, je meurs pour ça mais… / Elle m’dit d’attendre mon heure, j’ai peur / J’ai peur car au final les vainqueurs ne sont pas toujours les meilleurs »

La Dictature est le plus gros succès du groupe jusqu’ici, commercial tant que musical : quatorze tracks pleins pour une tracklist extrêmement riche d’une heure et deux minutes, une cohérence et une finition exemplaire. Quand on sait à quel point les trois emcees charbonnent avec Davidson, on peut se dire que la MZ est en train de se construire un bel avenir, et que 2016 sera l’année de la Dictature.

About Hugo Rivière

Entêté monocellulaire impulsif, sentimental, très humain et complètement dingue

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