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[Chronique] Noblesse oblige – Espiiem

On commencera par un décès, celui de L’Homme de l’Est, en 2011. Qu’il reste en paix, il était l’incarnation de l’underground. Car si beaucoup s’auto-proclament l’être, peu peuvent se vanter de faire partie de ce cercle privé. Être underground, c’est influencer une génération entière de rappeurs sans avoir aucune reconnaissance publique, sans sortir de projets concrets, juste en écumant les open mics et en sortant des sons terribles dans un anonymat presque complet. L’Homme de l’Est, Espiiem, L’Étrange et Fils Prodige, membres du groupe Cas de Conscience, furent de ces rappeurs, souvent cités comme une source sûre, par L’Entourage, notamment.

Cependant, l’un des membres de ce quatuor a réussi à passer la fine barrière séparant l’ombre de la lumière. Tout en restant sombre, ce quart de groupe bénéficie d’une aura grandissante grâce à sa passion alliée à un travail acharné. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cet artiste est prolifique: un premier EP avec un groupe de musicien (cuivres, basse, batterie, clavier) répondant au joyeux nom de The Hop; un premier EP solo 9 titres en 2012 intitulé L’Été à Paris; un mini-album de 10 titres en 2013, Haute Voltige; un projet limité (500 exemplaires) intimement appelé Cercle privé en 2014. C’est ça, Espiiem.
Aujourd’hui 6 Novembre 2015 sort son premier album, intitulé Noblesse Oblige. Nous avons décortiqué cette pépite pour vous: certainement l’une des meilleures de cette superbe année de rap français.

Inspiration céleste et trap samplée.

Non, Kaaris et XV Barbar ne sont pas les seuls français à faire de la trap. Et Espiiem est la preuve vivante que ce sous-genre n’est pas incompatible avec la recherche lyricale. Sa trap à lui sort de samples de virtuoses et vient servir des textes criant de vérité et de sincérité. Une musicalité envoutante entre basses fréquences et guitares criantes, entre drill tapageur et caisses claires. C’est sur ces instrus innovantes, fraîches et modernes que l’artiste franco-algérien dépose légèrement ses paroles, distille son flow aérien. Espiiem se réfère constamment à la foi (il suffit d’écouter 777 pour s’en convaincre amplement), de manière plus ou moins explicite, à travers chacun de ses morceaux. Il nous fait comprendre qu’elle le guide à travers tous ses choix, qu’ils soient artistiques ou non. On le sent serein: il sait parfaitement faire la part des choses entre bien et mal, aspirant constamment à rejoindre le côte clair de la force par l’élévation spirituelle.

Espiiem nous donne une leçon d’humilité (sauf quand il parle des autres rappeurs dans Sobre et sombre, où il les met clairement à la rue, egotrip oblige), tant en l’incarnant qu’en nous l’imposant doucement. Un soft power efficace qui ne laissera indemne aucune oreille aguerrie: « Je savoure mon temps tant que je reste de ce monde / En combattant pour honorer la famille que je fonde« ; « Je redouble d’efforts et viserai le paradis / Je veux décider de ce que sera ma vie« . Conscient de sa petitesse, de sa finitude face à l’infini de Dieu, il s’y soumet humblement tout en bataillant à son échelle pour faire son trou honnêtement et être fier de son parcours. Selon lui, chacun recèle une part de génie, de beauté, qu’il suffit de cultiver pour la faire éclore. Mis en musique par de nombreux producteurs (Planet Gizah, Klassified, Frensh Kyd, Grillz Azaia et les trois membres du groupe Forty Fivers que sont Chilea’s, AAyhasis et Astronote), le disque est complet, planant et moderne dans son authenticité.

Les rappeurs m’ont désenchanté
C’est une chose de commettre un pêché
C’en est une autre de s’en vanter

So(m)bre, passionné, excellent.

Il nous en faisait déjà part dans Haute Voltige, sur le morceau Dilemme: il n’est pas là pour faire des thunes, mais bien pour vivre de sa passion, alors qu’il « pourrait vendre des grammes, et développer le filon, [il] préfère [nous] livrer du rap, échapper à la prison« . C’est ce thème qui revient sur l’avant-dernier son (Réfléchis pourquoi), où il nous invite à réfléchir sur la raison pour laquelle il refuse des chèques à plusieurs zéros. C’est parce que nous avons affaire à un homme droit et intègre, valeurs souvent perdues dans les méandres de l’appât du gain. Ici, on tient loin de nous le Sheitan mercantile pour se rapprocher du petit bonhomme sur notre épaule droit. Ce petit bonhomme nous dicte de préférer la sobriété à l’excentricité, de tendre vers l’excellent à chacune de nos apparitions et livrer un produit abouti.

Ce que l’on sent dans cet album, c’est l’envie du rappeur de donner le maximum, de se surpasser. L’excellence vers laquelle il aspire permet d’obtenir une homogénéité quasi-parfaite de l’accompagnement instrumental (quasi, car jamais personne ne fera mieux que Shurik’n avec Où je vis ou Akhenaton avec Métèque et Mat). Concentré sur ses objectifs, sans s’autoriser aucune divagation possible, Espiiem reste fidèle à ses principes. Véritablement passionné par ce qu’il fait, comme nous le prouve le nouveau making-of publié par l’abcdrduson à l’occasion de la sortie de l’album (disponible ici), Espiiem zigzague en hors-piste sur les descentes du rap français: à l’aise derrière le micro comme dans ses clips, droit dans sa démarche, nous avons affaire à un artiste entier.

Pour percer y’a deux façons quand j’observe les autres rappeurs
C’est d’être très consensuel ou très provocateur
Mais comme être provocateur est devenu consensuel
Rester sobre est ma façon d’être provocateur, est-ce que tu comprends ?

Noblesse, sagesse, règne, hommage.

La noblesse principale d’Espiiem est vocale. Une voix mature, grave. Très lisse. Un grain reconnaissable entre tous, à l’instar d’un Swift ou d’un Furax. Comme un héritage ancestral, un savoir-faire transmis de générations en générations, le rappeur utilise ce don comme un instrument de musique pour appuyer les productions. Élevé au rang d’art brut, son rap réconforte et apaise, grâce à cette sonorité vocale si chaleureuse. Par l’emploi du champ lexical du royalisme (noblesse, suprématie, trône, intronisation…) et avec la pochette de son album si luxueuse, l’image extérieure d’Espiiem peut donner une impression d’excentricité et de prétention. Il n’en est cependant rien et seuls la sobriété et le respect semblent lui dicter son attitude.

Un dernier point reste important à relever, c’est la prégnante présence du souvenir de feu son ami rappeur. Les hommages à L’Homme de l’Est se multiplient au fur et à mesure que l’on avance dans le disque. Tant, qu’on en a l’impression qu’Espiiem tire principalement sa force des souvenirs de son ancien compagnon de route. Il fait partie des personnages qui lui permettent d’avancer au quotidien, le guidant également dans son parcours. Il n’y a « pas un jour sans qu’[il] pense à l’Homme de l’Est« .

Avant de penser à l’avenir, je fais cet album
Pour honorer ma promesse à L’Homme de l’Est que j’avais à tenir

En conclusion, un excellent album, frais et plein de sens. Un condensé d’énergie positive qui mène à réfléchir, à penser, à nous battre pour nos rêves et nos engagements. Encore plus qu’un motivaitonal speech à la Shia LaBoeuf, ces 15 titres donnent simplement envie d’aller plus loin. Et si vous n’êtes pas trop adeptes de tout ce qui est concentration sur les paroles, courrez vous procurer l’album: les productions sont ahurissantes. Que demande le peuple ? De la bonne trap, merde !

 

About Leo Chaix

Grand brun ténébreux et musclé fan de Monkey D. Luffy, Kenneth Graham et Lana Del Rey, je laisse errer mon âme esseulée entre les flammes du Mordor et les tavernes de Folegandros. J'aurai voulu avoir une petite soeur, aimer le parmesan, et écrire le couplet de Flynt dans "Vieux avant l'âge". Au lieu de ça, je rédige des conneries pour un site de rap. Monde de merde.

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