[Chronique] Sam’s – Inspiré d’histoire(s) vraie(s)

Le 5 novembre dernier, Sam’s sortait son nouvel album, Inspiré d’histoire(s) vraie(s). Retour sur le deuxième album du rappeur originaire de Bordeaux.

Sam’s est sans doute le modèle actuel le plus clair du rappeur/acteur, un personnage aujourd’hui fort présent dans le rap français. Déjà, il a effectivement une carrière d’acteur, dans la série Validé, et a d’ailleurs produit une partie de sa musique en lien avec cette série. On a pu le voir en featuring avec de nombreux autres rappeurs présents dans les deux saisons, dont certains ont également cette double casquette de rappeur/acteur, comme Hatik par exemple.

Mais surtout, Sam’s a imprégné son rap de références cinématographique. Son EP Deus ex machina, sorti en 2019, rappelait déjà par son titre un procédé théâtral et cinématographique bien connu des scénaristes. Son nouvel album, sorti le 5 novembre, Inspiré d’histoire(s) vraie(s), prend le parti de tirer encore d’avantage ce lien, tangible, entre rap et cinéma.

Un rappeur metteur en scène

C’est déjà la forme de l’album qui évoque le cinéma. Des morceaux comme A ma table ou Le fond de la classe incorporent directement des dialogues de plateau de cinéma : « action« , « ça tourne« , « 3 sur 1, deuxième« , et ces éléments viennent donner une première explication du titre, très intéressant par ailleurs. Ils nous disent : cet album, c’est une compilation d’histoires, c’est une interprétation différente à chaque fois, c’est du storytelling. Par cela, Sam’s renoue avec le style des morceaux à thème dans le rap, comme sur Pour quelques dollars de plus, qui raconte une histoire de violences policières de bout en bout, sans y déroger.

Mais surtout, Sam’s endosse sur cet album le rôle du conteur, de celui qui raconte ce qu’il a vu ou vécu. Il dit lui-même faire du « rap de vie » dans ses interviews, et c’est exactement ce que l’on ressent à travers son album. D’où le pluriel du titre, qui vient souligner l’idée que, si toutes les histoires ne lui sont pas arrivées personnellement, elles sont toutes réelles. Comme le disait déjà très bien Columbine  : « Elle et lui, n’existent pas / J’m’en sers pour raconter ce que je vois » (Cache-cache). Sous la plume de rappeur, le réel se transforme en musique.

Evidemment, on ne peut s’empêcher d’étudier l’album de Sam’s dans une perspective plus large, à savoir celle de cette sorte de renouveau, de résurgence, des albums concepts ou scénarisés dans le rap français (dont nous avons parlé ICI). On pense aux deux JVLIVS de SCH, à Laylow (Trinity et Mr Anderson) et à Joanna (Sérotonine, dont notre critique est ICI).Une autre référence, plus lointaine, semble également être un ancêtre indirect de ce projet. C’est le Fenêtre sur rue d’Hugo TSR, où là aussi, le rappeur adopte une position de voyeur, de conteur de ce qui advient devient lui, dans son quotidien.  Comme dans le projet du rappeur du XVIIIème arrondissement, on a parfois l’impression ici que Sam’s s’est posé au bord de se fenêtre et nous raconte ce qu’il voit, ce qu’il ressent.

Trop dense pour être diversifié ?

La première impression que peut donner cet album de Sam’s, c’est celle d’une collection d’essais de différents styles de morceaux. On sent que le rappeur cherche à montrer ce dont il est capable, en mariant les émotions, les tonalités et les thèmes. Qu’on ne s’y trompe pas : on est bien loin d’un album-playlist, où chaque morceau est fait pour plaire à un public différent. Inspiré d’histoire(s) vraie(s), c’est plutôt la tentative d’un rappeur de s’essayer à des variations autour de sa propre personnalité esthétique.

De fait, Sam’s propose sur cet album des morceaux assez légers, dans les sonorités très estivales, comme Paradise ou Palace par exemple, aidés par les mélodies de guitare. Mais malgré cela, l’album reste dans une tonalité globale, très axée sur l’expression de la colère, de la mélancolie, de la tristesse – avec parfois, des accents de solennité, comme sur A ma table.

C’est ce que l’on peut reprocher à l’album d’ailleurs : il est trop uniforme, parfois un peu répétitif, dans les flows, les thèmes, les mélodies. Si vous avez écouté le reste de la carrière du rappeur, pas de grandes nouveautés donc, hormis le perfectionnement de certaines techniques et de certaines propositions musicales.

Un point plus étonnant cependant, c’est le niveau de l’écriture. Sam’s porte en effet une réputation de lyriciste et de bonne plume du rap français. Il a même écrit pour de nombreux rappeurs, dont certains sont d’ailleurs présents sur le projet (Keblack, Naza).  Ce talent certain qu’il a pour l’écriture n’exclue pourtant pas quelques fautes de goût : « dans le quartier je n’trouve pas ma place / ils ont refroidi le marchand de glace » (Paradise), ou même quelques rimes laborieuses « à la SACEM je suis sociétaire / on fait des transac’ via nos sociétés » (Les jours avancent).

Evidemment, le but n’est pas de pointer du doigt chaque phrase un peu « bancale », surtout en l’extirpant de son cadre musical qui lui donne son intérêt. Simplement, l’idée est de montrer qu’une marge de progression existe pour le rappeur, qui à côté de ces quelques « écarts », écrit particulièrement bien. Mention spéciale aux morceaux j’y pense, j’oublie et Le fonds de la classe, où l’on frisonne d’un plaisir coupable, à voir être aussi bien exécutés des textes aussi tristes. C’est sans doute là que le rappeur est fort, lorsqu’il nous plonge, au détour de plusieurs minutes, au cœur de ses sentiments, de ses cheminements mentaux. Là son écriture est la plus poignante, riche et imagée (« à croire que dans mon esprit, tous les jours c’est la Toussaint« , j’y pense, j’oublie).

En résumé, Inspiré d’histoire(s) vraie(s) est un album intéressant, bien écrit et travaillé. Il gagnerait à être plus court, pour permettre à Sam’s d’ôter les morceaux dispensables, et surtout de perfectionner encore son style et son écriture. Ni la diversité des styles, ni le fait qu’un album soit uniforme n’est en soi un problème : c’est la réalisation qui compte. Et sans doute Sam’s cherche-t-il encore sa « recette » idéale, à mi-chemin entre le Trinity de Laylow (pour ce qui est des interludes scénaristiques incorporées aux morceaux) et le rap de conteur, qui lui fait tendre vers de la narration pure et dure.

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