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[Chronique] Scylla – Masque de chair

Est-ce que tu sens les abysses qui remontent à la surface ?

Plongé dans les abîmes, ce n’est qu’en acceptant de lever la tête que l’on aperçoit le soleil transpercer les eaux. Après la noirceur glaçante d’un premier album oscillant entre courroux, tristesse, perdition puis reconnaissance, le monstre belge remonte enfin à la surface. Alors que le premier album de Scylla nous aspirait et avait pour but de nous confronter à nos propres démons en miroir de l’exploration de ceux du rappeur, ce deuxième opus nous autorise à prendre une bouffée d’air pur. Caché derrière ce masque de chair, le rappeur a vaincu – ou du moins accepté – ses monstres intérieurs, ceux qui le détruisaient et l’empêchaient de s’épanouir, prenant ainsi ses distances avec lui même. Accompagné de cette voix si grave et caverneuse, profonde comme les abysses desquels il s’est extirpé, le bruxellois livre ici un deuxième album qui confirme plusieurs choses, outre son talent de parolier indéniable.

Là où Abysses était centré sur le rappeur et ses émois, Masque de chair marque son envol et lui permet de s’ouvrir sur le monde, de prendre de la distance avec ses tourments. Les questionnements existentiels restent omniprésents, mais n’appartiennent plus à la sphère personnelle du chanteur. Ils s’étendent désormais sur des horizons encore non explorés, et côtoient des sphères plus étincelantes, où il tente de se définir par rapport à sa place dans le monde et non plus seulement en se singularisant. Plus lumineux, l’album n’en est pas moins dense, mené de main de maître par un Scylla toujours aussi imposant.

L’ouverture musicale dont fait part Scylla sur cet opus est d’une puissance rare. Presque totalement symphonique, l’album pourrait se jouer intégralement en orchestre. Les mélodies de piano croisent le vent et les cordes avec les violons, les chœurs s’entremêlent dans une mélopée harmonieuse et les instruments brisent la routine que l’on pourrait reprocher à une instru de rap classique. Toute cette recherche musicale crée un sentiment de légèreté et de sécurité : on se sent enveloppé par une mélodie porteuse d’espoir que seule vient tabasser la voix d’un Scylla touchant et résolument sensible et sincère.

Habité par une voix si porteuse et imposante, Scylla aurait pu faire de la trap sur-testostéronée, bourrée aux protéines de cheval, bataillant entre glocks et bitchass. Mais il n’en est pas, car se dégage de cette personne une telle sincérité, qu’elle soit musicale ou émotionnelle, qu’il ne serait pas crédible à batailler dans le rap jeu. Ou du moins, ne serait-il pas capable d’y trouver sa place et de s’y épanouir tant le game est surpeuplé de personnages. La sincérité innée et immuable de Scylla décrédibiliserait sa démarche auprès d’un public avec qui il partage ses souffrances, et qu’il invite à réfléchir sur lui-même. Cette sincérité fait sa force la plus aboutie, la plus convaincante, la plus respectueuse, et se ressent dans tout l’album, frappante comme une lame de fond balayant les mers. Comme Rafiki conseillant Simba, le chanteur nous amène à nous poser des questions, à nous remettre en cause, à s’accepter aussi. Il donne l’impression de s’être longtemps rejeté, et de s’être enfin trouvé, épanoui dans un monde dans lequel il n’avait pas sa place initialement.

Toutes ces réflexions viennent implicitement napper le disque d’une ambiance solennelle et grave, comme si Scylla était habité par un devoir de transmission. Mais un autre thème est également récurrent sur l’album, c’est la perte de sa mère, qui semble l’avoir anéanti et dont il parle si souvent. Rongé par cette perte, il lui écrit le magnifique morceau L’étoile, presque en guise d’adieux, témoignant à nu de tout l’amour qu’il lui porte.

Finalement, qu’en tirer ? Dans Masque de chair, le bruxellois nous fait offrande d’une part de lui en mettant en mots ses réflexions. Moins intimiste mais plus personnel, moins singulier et plus global, ce deuxième album ne présage que du bon pour la suite de la carrière de cet artiste en quête constante d’ipséité.

About Leo Chaix

Grand brun ténébreux et musclé fan de Monkey D. Luffy, Kenneth Graham et Lana Del Rey, je laisse errer mon âme esseulée entre les flammes du Mordor et les tavernes de Folegandros. J'aurai voulu avoir une petite soeur, aimer le parmesan, et écrire le couplet de Flynt dans "Vieux avant l'âge". Au lieu de ça, je rédige des conneries pour un site de rap. Monde de merde.

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