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[Chronique] Sexion d’Assaut – Les chroniques du 75

Chaque nouvelle vague de rappeurs possède une influence générationnelle. Si l’actuelle salve de kickeurs cite souvent Salif comme principaux souffle et source de créativité (auxquels viennent s’ajouter les invétérés Booba, Oxmo et Cie, incontournables), beaucoup osent également mentionner la Sexion d’Assaut. Difficile à comprendre pour un jeune auditeur dont les oreilles n’auraient été abreuvées que de Wati By Night, de J’me tire et de Mme Pavoshko. Avant de crier au scandale, de me traiter d’escroc, de blaireau, de groupie, ou de me proposer d’aller dormir chez Jawad, prenez quelques secondes, permettez moi de redorer le blason d’un des meilleurs collectifs de rap parisien. Histoire de rendre à ces arts ce qui appartient à ces arts.

Je ne vous parle pas de la Sexion post-Écrasement de Tête, mais bien de la toute première, avant ses millions de groupies, d’albums, de concert… Avec ces chroniques lugubres, on erre dans les rues sales de Panam, le Paris réaliste où Barbie se fait ken, celui que les touristes n’aperçoivent pas. On virevolte de manière désabusée entre les quartiers que le phare de la Tour Eiffel peine à éclaircir et les rues pavées de molards, entre les lampadaires qui grésillent et les grecs crasseux. Cette galette de la Sexion pue les semelles de Nike usées à force d’arpenter le bitume. La noirceur de leur univers ne les rend pas pour autant insensibles la à la noblesse de la rime, discipline qu’ils élèvent au rang d’art tout le long du projet. Le talent inné et forcené de Gims est palpable, c’est une bombe qui ne demande qu’à exploser et dont on sent le potentiel phénoménal. Il semble écarter ses coéquipiers dès qu’il s’empare du micro, s’accaparant l’espace sonore et percutant les rythmes à chacune de ses prestations. Les gimmicks et onomatopées de Black Mesrimes font d’ores et déjà leur entrée de jeu pour annoncer la bombe à retardement du rap français qui explosera les charts et les hits radios quelques années plus tard. Comment ne pas évoquer non plus les solos de Lefa (Un monde parfait) ou d’Adams (100 mesures à l’arrache), véritables OVNIs inexpliqués dans le rap français ; deux bastos sorties de nulle part qui ne retrouveront aucun échos plus tard: ni médiatique, ni musical.

Cette mixtape est le premier projet concret estampillé Sexion d’Assaut. Il arrive 3 ans après La Terre du Milieu, sorte de projet hybride du 3ème Prototype crée pendant la fondation de la Sexion où l’on retrouve certains des membres actuels en featuring sur plusieurs morceaux (un peu à la manière du projet XXPerience de Lyricalchimie). Plus aboutie mais tout aussi corrosive et pulsionnelle, cette galette ressemble plus à une démonstration de force qu’à autre chose, comme si chaque membre s’était juré d’écraser son collègue à chaque fois qu’il s’emparait du micro. Exercice de style réussi, permettant à chacun de ces vikings de se surpasser et donner le meilleur de lui-même, que ce soit dans le constat pur et simple de Lefa, l’égotrip musclé de Maitre Gims (dont le potentiel, on ne le répètera jamais assez, se faisait déjà bien ressentir), le désenchantement de Doomams, le kickage à l’ancienne de Black M… Chacun apporte une pierre significative à l’édifice qu’ils seront arrivés à construire au fil du temps, et dont les Chroniques du 75 Vol. 1 représentent la pose très solide de la première pierre.

La faim du mic’ et la fougue des jeunes kickeurs les poussent souvent à réaliser leur plus belles prouesses sans même s’en rendre compte. Car c’est précisément là où pêchent souvent les carrières de certains artistes confirmés. À force de rechercher l’ultime perfection de leur projet, ils s’égarent dans une construction qui sonne faux en perdant de son authenticité. Un projet sans âme, sur lequel on ne retrouve pas le chanteur que l’on apprécie, est le pire des échecs pour un artiste confirmé. Tandis qu’écouter un projet brut de décoffrage, souffrant de carences évidentes, mal mixé, avec des scratchs hasardeux, des prises de voix douteuses, une ingénierie du son quasi-absente est réellement une expérience déroutante quand tous ces défauts sont accompagnés d’attitudes ultra-dynamiques, emplies de niaque, de rage et de volonté ! Déroutante dans ce cas là, car on se surprend à préférer Les Chroniques à tous les projets qui suivront, malgré leurs améliorations techniques.
Des couplets qui sentent la débrouille à des kilomètres, une mixtape faite avec les moyens du bord, une faim de loup: tels sont les ingrédients des Chroniques du 75. Elles sont un véritable acte de naissance, annonçant un OVNI dont le destin n’a toujours pas trouvé d’alter ego en France. Car passer des rues crades de la capitale, à l’Urban Peace, puis à Bercy, puis aux 300 000 disques vendus (pour Gims du moins) tout en continuant l’intégralité de sa carrière entouré de ses amis d’enfance est un véritable exploit qui jamais n’aurait pu être prévu il y a de cela 10 ans.

Un excellent projet donc, que je conseille vivement d’écouter à tous les aficionados assidus de rap qui pue la rage, de multisyllabique acérées, de flow maculé de boue et de constat amer et désabusé.

 

 

About Leo Chaix

Grand brun ténébreux et musclé fan de Monkey D. Luffy, Kenneth Graham et Lana Del Rey, je laisse errer mon âme esseulée entre les flammes du Mordor et les tavernes de Folegandros. J'aurai voulu avoir une petite soeur, aimer le parmesan, et écrire le couplet de Flynt dans "Vieux avant l'âge". Au lieu de ça, je rédige des conneries pour un site de rap. Monde de merde.

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4 comments

  1. Yo leo !

    C’est vrai que dans l’écrasement de tête ya déjà des chansons qui laissent envisager l’avenir… Genre cessez le feu. Mais y a aussi du très bon
    Je vais me refaire une écoute de tous les albums et te fait mon classement ;).

  2. Salut Kaz! Merci pour ton feedback déjà, c’est super sympa de ta part ! Alors pour moi, L’écrasement de tête est très bon mais tout de même en dessousbdes Chroniques. Et bizarrement SELON MOI (je ne pense vraiment pas avoir la bonne et juste parole évidemment), leur deuxieme meilleur projet c’est la mixtape En Attendant L’apogée. Du coup en classement ca ferait:
    – Les Chroniques du 75
    – En attendant l’apogée
    – L’écrasement de tete
    – L’école des PV
    – L’apogée
    Et puis la Terre du Milieu mais il est estampillé 3eme Prototype donc ca compte pas.
    T’en penses quoi toi?

  3. Yo, donc pour toi un album comme l’écrasement de tête virait déjà dans le mauvais, où tu vois ça comme le dernier album potable ?

  4. J’me sens enfin moins seul ! Quelle déception le renouveau de la sexion… Alors qu’un album comme l’écrasement de tête laissait tout de même entrevoir un certain talent, aujourd’hui il faut presque se justifier quand on l’écoute !

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