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[Chronique] TripleGo – Eau Max

Deux nouveaux clips plus tard, Codé et Monaco, le duo montreuillois a sorti son troisième projet ce lundi 14 mars. Eau Max regroupe pas moins de douze sons inédits et s’inscrit une nouvelle fois sous l’étiquette – si on aime en donner une – du cloud-rap, mouvement plus ou moins naissant drôlement défini par Wikipedia comme « un sous-genre expérimental du rap, aux paroles délibérément absurdes ». Il s’agit pourtant davantage d’un style délicieusement libéré du (parfois trop) traditionnel boom-bap. Nous retrouvons ici les prods spacieuses, nuageuses et acidulées du beatmaker Momo Spazz, qui décidément ne cesse de ravir nos oreilles, sur lesquelles le rappeur Sanguee vient déposer son flow particulièrement unique et aux paroles souvent crues. Sous ce langage codé, se révèle bien sûr, une nouvelle fois, l’univers de la drogue, des filles de petites vertus et de l’ambiance faussement paisible du quartier. Ce troisième projet est plus la suite logique du premier, l’excellent Eau Calme, que du second, Putana, à la fois plus sombre et plus mystique, mais dont on ressent aujourd’hui bien l’importance et la vitalité quant à l’évolution de ce groupe.

« Si c’est pas pour gagner, je ne veux plus jouer / On est plus que doués, ces tocards croient que mon style est à louer »

De l’Himalaya au Sahara, les pieds bien ancrés dans la banlieue parisienne, il est certain que la recette de nos deux amis fonctionnent à nouveau et, qu’avec ou sans la force de substances possiblement illicites, ils sont toujours capables de nous emmener bien au-delà de la pollution urbaine et de la grisaille hivernale.

Dans Personne, produit par Juxebox, (beatmaker du Jihelcee Records) Sanguee se laisse enfin aller à plus d’introspection. Lassitude, paranoïa, quête éternelle de l’oseille et d’une fille plus droite que la courbe de ses hanches, il y a un grain de mélancolie dans cette voix, une certaine force de sensibilité. Cigarette, quant à elle, est un énième hymne à l’herbe qui s’élève dans un nuage de fumée. Mais les addictions camouflent davantage la lucidité de son auteur sur le monde autour de lui que le reflet d’une quelconque dépendance. Se referme alors sur lui-même, en pleine connaissance de cause : « J’emmerde vos délires et j’emmerde vos fêtes, j’veux juste ma brune et ma cigarette. » Mal dans son époque, comme tant d’autres pourtant, ce confinement dans les choses que l’on appréhende et que l’on aime peut rappeler quelques mots de Vîrus dans J’ai essayé : « Si je ne goûte que ce que j’aime, c’est qu’il y a du bon dans la résignation ».

« Sombre paradoxe, tu t’fais fumer par un tox’. Bientôt 2020, les cochonnes n’ont plus de groin »

L’auditeur est entraîné au fil des tracks. L’interrogation est souvent palpable. L’insouciance, de façade, cache une profonde conscience de la complexité de l’environnement, qui mène à une sorte de volonté du spirituel. Des regrets quant aux choix de vie menée sont exprimés. Une autre trajectoire, plus douce, plus légère et moins dans la haine, aurait-elle pu être possible ?

Globalement, il y a plus de sens, de cohérence sur Eau Max. Le niveau, principalement concernant les lyrics, est encore monté d’un cran. Un pas est franchi : on le sait en écoutant parfois les doutes d’un rappeur, qui ne devrait peut-être pas s’en faire. TripleGo prend un tournant et se dirige aisément vers quelque chose de plus achevé et donc de plus serein. Leur venue dans le rap français a initié les prémices d’une nouvelle tendance moderne, follement terre-à-terre tandis que le fond est aérien. Ils ont prouvé en toute tranquillité et bien à leur manière qu’ils étaient en France le digne représentant de ce style, par cette nonchalance travaillée jusqu’aux détails.

Puristes, vous passerez probablement trop vite votre chemin, en rejoignant l’avis Wikipédia sur le cloud-rap, encore mal connu mais surtout mal compris. Pour les autres, amateurs de vaporwave ou simples curieux de l’oreille, vous trouverez ici le projet le plus abouti d’un « groupuscule minuscule, ridicule face au crépuscule » qui continue de faire ses preuves, malgré la moindre exposition de celui-ci.

 


Vous pouvez télécharger gratuitement Eau Max, ainsi que les anciens projets de TripleGo, en cliquant ici

About Jeanne

En quête de la dolce vita absolue. Petites oreilles au service de LREF. Étudiante en communication malgré moi.

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One comment

  1. En concert au batofar le mardi 28 juin 2016 !
    Merci pour la découverte !

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