Nos coups de cœur du premier semestre 2021

Comme tout bon soap opera, le rap français a ses personnages principaux, aussi attachants qu’envahissants (SCH, Heuss, PLK, Kaaris, Jul…) et ses personnages marginaux, moins exposés, qui sont souvent nos préférés. On vous présente notre sélection de coups de cœur du semestre, de l’album de Némir, passé sous les radars, au projet émouvant de Brav.

Butter Bullets – Sans titre

Années 1970 ou 1990 – on ne sait pas trop. Dans les grands magasins d’un New-York gris, Sidi Sid balade sa lassitude du rap. Miles Davis et Dela s’essaient aux trompettes envoûtantes du free-jazz, au collage. Jean-Michel Basquiat fugue de chez lui, inscrit ses premiers graffs rageurs ; Derrida popularise la notion de déconstruction. Ghostface Killah, et Biggie, eux, remuent la brume de Staten Island et Brooklyn.

Dans cette immersion psyché auditive brodée par Dela, l’hexagone n’est jamais loin. Le dégoût du rap français de Sidi Sid n’a d’égal que son amour pour celui-ci. Les clins d’œil à Tandem et Driver croisent les tacles à Roméo Elvis ou Retro X.

Fuck vos ignobles idoles et fuck vos héros / Fuck les pointeurs et les blaireaux comme Rétro / A l’aise comme à l’avant de l’Alfa Roméo / Baise les infâmes males alpha comme Roméo / J’en ai marre du rap c’est soit des violeurs soit des reprises de bamboleo

Miles Davis

Butter Bullets manie les contraires : les punchlines Carambar et les basses trap et saturées viennent parfois jurer avec la mélancolie new-yorkaise. Avec Sans titre, Sidi Sid essaie encore et toujours d’envoyer chier son image de rappeur blanc-marrant-chelou, en même temps que Ténébreuse musique. Mais cette fois-ci, il réussit à conjurer la malédiction : on l’écoute enfin.

Focus track : Jodeci est une nuit rêveuse new-yorkaise en noir et blanc, à la Raging Bull. Sidi Sid met de côté son excentricité, s’assoit au fond du taxi jaune, et installe l’ambiance enfumée de son album. Egotrip et mélancolie se croisent, comme dans tous les bons films de boxe.

Némir – ORA

Un peu plus d’un an après son premier album éponyme sobrement nommé Némir, Némir est de retour pour marquer de son empreinte l’été 2021. Le chanteur et rappeur de Perpignan n’est pas comme tout le monde et le prouve davantage avec son nouvel EP ORA. Composé de 7 morceaux, le projet rayonne par sa positivité et sa bonne humeur. L’artiste parvient à nous faire voyager, nous prendre par la main et nous faire profiter du soleil. S’il y a bien un point que Némir a su bonifier et améliorer avec le temps, c’est l’utilisation de sa voix. Cette dernière, grésillante, est devenue la marque de fabrique de l’artiste. Elle crépite, donnant ainsi des éclats intenses. En ce qui concerne les thèmes abordés, Némir parvient à transmettre ses sentiments, ses déceptions amoureuses, le regard qu’il porte envers les femmes ou encore son amour pour la vie. Du classique, mais c’est efficace.

J’ai peur de perdre la tête, parfois, j’ai peur de faire la guerre, parfois
J’ai l’impression d’être incompris ; si j’vais au charbon, c’est pas par choix

Parallèle

L’intégralité de l’EP est correctement pensé. Les sept titres s’enchaînent parfaitement. Les deux featurings, que sont Lala &ce et Kel P, apportent un plus et renforcent l’univers planant du projet. Ora est une continuité logique à la carrière de Némir.

Focus Track : Parallèle. Némir confie à travers l’intégralité du morceau son envie de briller, malgré le fait qu’il ne soit pas forcément destiné à devenir célèbre. Un titre sincère, rempli d’énergie bienveillante et d’humilité.

Khali – LAÏLA 

Pur produit de Soundcloud, Khali a tous les attributs des rappeurs diggés sur la fameuse plateforme. De l’originalité, de l’audace et du goût. Du goût notamment dans ses choix de prods, toujours justes, variés et expérimentaux. L’autre atout de Khali est sa voix si unique, éraillée et nasillarde. Le bordelais s’en sert avec brio, la tord, l’étire, la manipule dans des arrangements sonores complexes. Mélange d’atmosphères diverses, LAÏLA est un arc-en-ciel sonore autant qu’émotionnel. A l’image de la pochette, le projet oscille entre deux teintes, entre le sucre éphémère d’un Bonbon et le sel illusoire des Sirènes. Il y a du Triplego chez le jeune garçon, dans cette douceur amère mâtinée de brutalité, immergée sous d’innombrables nappes électroniques. 

« Quand ils captent pas, ils préfèrent dire que ça fait Soundcloud »

ME3ZA

Focus Track : France. Morceau d’une richesse formidable. Sur une boucle de piano triste, Khali clame la douleur de l’altérité, avant l’explosion hallucinée de l’instru en fin de morceau. 

Hyacinthe – Momentum

« Tu t’éloignes du peura, puis ce truc te manque » disait Nekfeu dans Malevil. Une phrase avec laquelle Hyacinthe serait sans doute d’accord : après ses deux itérations WIP Tape et RAVE dans lesquelles il s’attaquait à des prods remplies de gabber, cette sonorités issue de la techno hardcore, le membre de DFHDGB a décidé de revenir à un style d’instrus beaucoup plus classique. Résultat ? Un album court (9 titres), 4 invités bien choisis, et un retour à un phrasé plus rap lui aussi, sans pour autant délaisser le côté chanson française adopté depuis son album Sarah. Sa plume, incisive et mélancolique, elle, est toujours là. En fil rouge, une rupture amoureuse évoquée ici et là, notamment en fin d’album, avec suffisamment de subtilité pour que ça ne devienne pas balourd. Bref, du Hyacinthe à son prime comme il le dit lui même dans le morceau Nuit pleins phares.

« J’suis comme une flamme à étendre, à chaque son j’souffle sur les braises / J’mens si j’dis qu’j’fais ça pour les miens, j’fais ça pour m’sentir mieux en vrai »

Hyacinthe – Joe Exotic

Focus track : Sans doute le morceau qui illustre le mieux ce subtil équilibre que Hyacinthe a réussi à trouver entre rap et chanson française. À écouter de préférence la tête collée contre la vitre du bus.

robdbloc – Appt. 404

Il y a maintenant près de cinq ans que robdbloc (anciennement Robin des Blocs) est apparu sur les radars des diggers du rap français. Après les versions 101, 202 et 303, le rappeur de Créteil a livré le 3 juin dernier Appt. 404, un EP de 4 titres qui prélude, on l’espère, la sortie d’un album dans les mois à venir. Découvert sur des morceaux boom-bap, passé à des prods plus trap par la suite, robdbloc maîtrise de mieux en mieux sa formule : la technique est toujours impeccable, les flows plus variés et le propos plus personnel. Le MC place l’introspection, l’amitié et son parcours artistique au centre de ses textes, se fendant de constats amers sur les relations humaines et sur le monde du rap. Comme en témoigne la présence d’Edge, Esso Luxueux et Eff Gee sur le morceau Corsé, robdbloc est affilié au label Goldstein, nébuleuse d’artistes talentueux qui semble en train de pousser le rappeur du 94 vers le sommet de son art.

« Job à temps partiel jamais d’heures sup’, mais bien plus de 35 heures si j’compte le stud’ « 

robdbloc – Sens inverse

Focus track : Introspectif et insolent, Cavalier est sans doute le morceau qui synthétise le mieux la démarche de robdbloc. Clip sobre, prod sobre, un seul couplet bourré de technique : simple et efficace.

Brav – Parachute

Cela faisait quelques temps qu’on attendait du nouveau du coté de chez Brav, c’est maintenant chose faite avec Parachute, un EP de 11 titres qui nous a beaucoup touché. Résultat d’un financement participatif, ce petit bijou a été réalisé grâce au soutien des fans, qui ont réunis près de 70 000€ en moins d’un mois pour soutenir l’artiste havrais. A mi-chemin entre la poésie, le rap et la variété française (dans ce qu’elle a de contestataire et profond), la musique de Brav est inclassable. De Sous France à Nous Sommes en passant par Error 404, son identité artistique se révèle dans la puissance de sa plume et sa voix unique, qui vous touche en plein cœur. Pour couronner le tout, le rappeur a sorti un documentaire sur son parcours, la création du projet et l’impact de la crise sanitaire sur sa carrière. Plongée dans l’intime d’un artiste dépassé par le business de la musique, le docu est une pépite qu’on ne peut que vous conseiller…

J’les entends qui rient derrière
Quand je dis qu’j’ferai carrière
Parait qu’les rêves prolétaires
Ne voient jamais la lumière
On ne m’a pas montré le chemin
Je construis la route sur laquelle je me tiens
En me répétant que ça va aller

Merci

Focus track : A l’image du projet (et de l’artiste) qu’il clôture, le titre Eteindre la lumière est un joyau aussi poignant que poétique. Sur une prod d’une simplicité délicate, Brav nous emmène dans son univers mélancolique et on se laisse entraîner avec plaisir…

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