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Albert Camus

D’Abd Al Malik à Albert Camus : « L’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme »

Le second, d’origine congolaise, débarque en France quand il est encore enfant. Il découvre son pays sous la pluie alsacienne, dans le quartier du Neuhof à Strasbourg. Il est éduqué par une mère seule et alcoolique, croyante et courageuse. Entre les murs de sa cité, le petit Régis (devenu Malik par la suite) s’émancipe grâce à l’école où ses professeurs lui permettent de rentrer dans un lycée catholique privé. Il lit beaucoup et découvre au fil des pages le monde au-delà des HLM qui l’entourent. A 18 ans il décide de se convertir à l’Islam. Malik étudie la philosophie à la fac et le soir enfile son costume de délinquant. Il vole d’abord des sacs puis plus tard des consciences en prêchant un islam dogmatique et intolérant (« prêchant des flammes aux pêcheurs et des femmes aux bons adorateurs ») avant d’embrasser la lumière du soufisme, voie mystique et initiatique de la religion musulmane. Ses écrits, il les rappe dans le micro de son groupe : les NAP (New African Poets) puis plus tard en solo. Il slame, chante, innove. Malik offre son art aux valeurs laïques et républicaines du pays français. Auteur de quatre ouvrages (Qu’Allah bénisse la France, La guerre des banlieues n’aura pas lieu, Le dernier Français et L’Islam au secours de la république) et de quatre albums solo (Le face à face des cœurs, Gibraltar, Dante, Château Rouge) il présente en 2013 un spectacle original à partir d’une réécriture personnelle de L’envers et L’endroit qui illustre la correspondance de ces deux hommes éclairés par la culture.

Outre les nombreuses analogies des destins, c’est d’abord la pauvreté qui réunit les deux hommes. Dans la misère de leurs enfances, les deux garçons pèsent la douleur du monde sur les épaules de leur mère. Camus ne s’est jamais plaint de cette situation et doit cela au soleil algérien: « Né pauvre, dans un quartier ouvrier, je ne savais pourtant pas ce qu’était le vrai malheur avant de connaître nos banlieues froides. Même l’extrême misère arabe ne peut s’y comparer, sous la différence des ciels. Mais une fois qu’on a connu les faubourgs industriels, on se sent à jamais souillé, je crois, et responsable de leur existence. »

Le rapport aux lieux est alors essentiel au gage d’authenticité que prétend assumer Camus très attaché à dire la réalité de son environnement. De la même manière, les rappeurs sont souvent très orgueilleux quant à leurs lieux de vie ou d’origines qu’ils tentent de représenter le plus fidèlement possible. Ce topo-centrisme (construction identitaire à partir du lieu de vie) est une des caractéristiques propre au rap issu des quartiers pauvres et mal réputés où les habitants tiennent à revendiquer une autre image que celle véhiculée par les médias. De la même manière chez Camus le lieu tient une place centrale au sein de l’imaginaire romanesque aussi bien que dans le parcours identitaire de l’auteur, fier de son tempérament « méditerranéen.»

On ne guérit pas de son enfance et encore moins de sa misère, celle-là même qui nous guette toujours, à chaque coin de notre existence. Car connaître l’humain à travers le prisme de sa précarité sociale c’est surtout découvrir l’humain démuni, sans outils, sans mots. Les deux jeunes hommes comprennent très vite le rôle crucial de l’écriture. Ecrire pour coucher sur la page les malaises qui trépignent en chacun de nous. Parler pour donner sens aux injures qui montent à la bouche. Rapper pour dire qu’on existe, qu’on résiste. A l’image de Malik qui dit avoir « mal aux autres » et de Camus qui, dans son discours de Suède, affirme que l’artiste « ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire » mais qu’ « il est au service de ceux qui la subissent » l’artiste parle au nom de ceux qui souffrent en silence. Dans le morceau Stockholm Malik s’écrit que « Lorsque l’on donne une voix aux victimes de l’Histoire, c’est un hommage rendu au grand peuple des espoirs » Celui qui écrit donne une voix aux opprimés de l’époque et à ceux que l’on n’entend pas crier : « J’aimerais tant dire : « C‘est bientôt fini ! » à toi qui hurle à la lune ta souffrance » lâche-t-il dans sa sulfureuse déclamation d’Actuelles IV.

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