[Dossier] La consécration de l’album-concept dans le rap FR

Crédits photo : Thibaut Grevet

Ces derniers mois, plusieurs voix du journalisme rap ont pointé la tendance des rappeurs et des rappeuses à livrer des opus ressemblant davantage à de grosses playlists éclectiques qu’à des albums à proprement parler, équilibrés et construits avec un souci de cohérence. Ce constat se vérifie pour bien des sorties, même si plusieurs albums et EPs parus dernièrement échappent bien sûr au format façonné par les lois impitoyables du streaming. Parmi ces derniers, un type de projets s’érige en contraire absolu de l’album-playlist : l’album-concept.

Or, dans les sorties qui ont particulièrement secoué le rap FR durant le premier semestre 2021, deux albums-concept se sont frayé un chemin au bulldozer pour atteindre les sommets, en termes de ventes comme en termes de succès critique : JVLIVS II de SCH et L’étrange histoire de Mr. Anderson de Laylow. Au-delà du triomphe immédiat des deux projets, il se pourrait bien que les deux artistes soient en train de contribuer à faire de ce format (déjà bien rodé sur JVLIVS I et Trinity) un nouvel eldorado artistique et commercial dans le rap francophone.

Un format ancien et dur à définir

L’album-concept – qui dans ses formes actuelles peut apparaître comme une innovation stimulante au milieu des album-playlists – est un format qui a en réalité derrière lui une riche et belle histoire.
De Lipopette Bar (2006), album où Oxmo Puccino et les Jazzbastards nous amènent à la rencontre d’une galerie de personnages échoués dans un rade obscur, à l’excellent Paris Dernière de Joe Lucazz et Char du Gouffre (2018), les exemples d’albums-concept réussis ne manquent pas dans le rap français.

On n’en dressera pas ici une liste exhaustive, et on renvoie les amateurs de ce format à la sélection rédigée par Yérim Sar pour Mouv’, qui a le grand mérite de mettre en lumière des projets dont certains relèvent de la pièce d’orfèvre.

En rangeant dans la même catégorie formelle Lipopette Bar et Les soliloques du pauvre – livre disque où le rappeur Virûs interprète différents textes du poète Jehan-Rictus – ladite sélection met en évidence la difficile définition de l’album-concept. Quand un opus passe-t-il du statut de « simple » album à celui d’album-concept ? On pourrait répondre qu’un tel format est forcément lié à l’existence d’un fil directeur entre les morceaux, le plus évident étant le déroulement d’une histoire, contée directement par l’artiste, ou mise en relief par l’intervention d’une autre voix.

En réalité, les choses ne nous paraissent pas si simple. Par exemple, ne pourrait-on pas qualifier d’albums-concept Jovontae et Ezekiel, deux projets qui ne racontent pas explicitement d’histoire mais dans lesquels Sameer Ahmad « conceptualise » en incarnant deux jeunes rappeurs méconnus ?
Pour éviter de s’embourber dans la tension entre ce qui est « concept » et ce qui ne l’est pas, on dira simplement qu’un album-concept se reconnaît à l’écoute, quand l’artiste nous amène – par le choix des prods, des thèmes, des interludes – dans un univers profondément cohérent.

Avant d’examiner de plus près la rupture qu’incarnent les albums de SCH et de Laylow, il faut impérativement faire un détour par l’album qui est sans doute le plus parfaitement « concept » dans l’histoire du rap FR : Lune Noire, œuvre de Sheldon, grand horloger de la 75eme Session. La présentation est peut-être grandiloquente, mais quand même, il s’agit sans doute du seul disque de rap à avoir un site Internet qui lui est spécialement dédié ! Teasé par plusieurs extraits superbement clippés, puis par un petit EP, Lune Noire a été accompagnée par la parution d’un bande dessinée sur la page Instagram de Sheldon, puis par la conception d’un jeu se déroulant dans l’univers dévoilé dans les autres productions artistiques. Plongeant l’auditeur au cœur d’un univers imaginaire où un gamin doté d’immenses pouvoirs cherche à mettre fin à une guerre entre humains et robots, Lune Noire est un ovni total à l’heure où la grande majorité des artistes construisent leurs albums en dosant savamment les morceaux dansants, les bangers, les feats incontournables.

Le basculement SCH et Laylow

Qu’il s’agisse de Lune Noire ou des albums cités plus haut, les albums-concept livrés par les artistes rap français n’ont, c’est un euphémisme, jamais atteint les hautes places des charts, malgré un succès d’estime souvent au rendez-vous. Il a donc été surprenant de voir SCH caracoler à plus de 60 000 opus vendus en première semaine avec JVLIVS II, où Laylow décrocher un disque d’or en quinze jours avec L’étrange histoire de Mr. Anderson, même si les deux artistes en question sont bien implantés dans le paysage rap hexagonal.
Au-delà des clips très réussis et de la promo bien ficelée conduite par les deux rappeurs et leurs équipe, la capacité de SCH et Laylow à concilier album-concept et succès commercial est aussi liée à un travail sur la forme qu’on va essayer de brièvement décortiquer.

Si on regarde la construction des deux blockbusters que sont JVLIVS II et L’étrange histoire de Mr. Anderson (JVLIVS I et Trinity, qui sont aussi des albums-concept, sont moins révélateurs des logiques qu’on veut éclairer ici), on se rend compte que SCH et Laylow ont cherché à associer l’exigence de cohérence propre aux albums-concept et les recettes traditionnelles permettant de faire exploser le compteur des streams.
Plus clairement, les deux rappeurs ne se privent pas, au milieu du projet dont les morceaux et les interludes déroulent une histoire, d’incorporer de gros feats rentables (SCH ft. JuL ou Laylow ft. Damso), quitte à « sortir » l’auditeur du récit pendant 3 ou 4 minutes.
A ce jeu, Laylow est sans doute celui qui s’en sort le mieux : les nombreux featurings de L’étrange histoire de Mr. Anderson s’insèrent relativement bien dans la narration globale, sauf peut-être celui avec Alpha Wann et Wit. Côté SCH, plusieurs auditeurs et journalistes ont fait remarquer que Mode Akimbo (la collaboration avec JuL) était un peu « en trop » sur JVLIVS II, car trop éloignée du thème général du disque.

Au niveau du choix des prods, la remarque est un peu la même : les deux albums ne sont pas absolument uniforme sur le plan sonore, car les artistes ont choisi de narrer leur histoire sur des bpms et des mélodies diverses, afin de toucher le plus de gens possible.
En plaçant dans la tracklist des bangers, des morceaux d’introspection et des sons plus légers, SCH et Laylow ne s’affranchissent pas vraiment – la chose est encore plus vérifiable pour le premier que pour le second – des schémas classiques régissant aujourd’hui la construction des albums. En combinant cette « recette » et des interludes qui sont les véritables murs porteurs de la partie « concept », les deux rappeurs ont trouvé une formule gagnante, mélangeant fil conducteur ingénieux et fond sonore à la fois bon et éclectique.

De l’artiste qui cogite au D.A qui brainstorme

Un tel triomphe de l’album-concept, lancé par JVLIVS I et Trinity, ne pouvait qu’entraîner une émulation dans le paysage rap francophone. Soyons honnêtes : les deux volets de JVLIVS, Trinity et L’étrange histoire de Mr. Anderson sont des albums qui nous ont plu, et voir apparaître davantage de projets reprenant un format similaire ne serait pas une mauvaise nouvelle, loin de là.
Ce qui pose problème, c’est la récupération du format « album-concept » à des fins purement commerciales, comme on le sent plus ou moins fortement sur plusieurs projets d’envergure sortis au cours des derniers mois.

Deux exemples nous paraissent particulièrement parlants : SPLIT de Josman et Jeu de couleurs de Frenetik. Sur le premier, un certain nombre de choses négatives ont été dites, convergeant vers une critique globale : teasé comme un album-concept inspiré du film de M. Night Shyamalan, SPLIT n’est en réalité qu’une addition redondante de morceaux parlant de choses vues et revues, sur des prods interchangeables.
Le « conceptuel » n’est ici qu’un emballage, et le décalage entre le marketing et le contenu a obligé Josman à expliciter la nature de son album – c’est-à-dire une album-playlist – en précisant sur Twitter que SPLIT n’était « pas une histoire » et ne nécessitait donc pas une écoute « dans l’ordre ».

Concernant Jeu de couleurs, l’accueil critique a été beaucoup plus favorable. Cette bonne presse est plutôt méritée : Frenetik rappe bien, le format de l’album initial est cohérent malgré quelques longueurs, et sa promo à base de freestyles Colors ou Grünt a été bien gérée. Ce qui gêne, c’est l’ombre de la « tendance » qui plane au-dessus du disque. Que les choix musicaux soit ceux d’un directeur artistique ou de l’artiste lui-même, ils finissent en tout cas par transformer Jeu de couleurs en projet impersonnel, à grand renfort d’ad-libs pop-smokiens, de réédition indigeste truffée de featurings rentables et… de « concept » distillé par petites touches.
De la discussion de Frenetik avec sa conscience – bâclée et éparpillée entre trois ou quatre morceaux – à l’usage superficiel des fameuses « couleurs » (qui servent à titrer la plupart des pistes, mais pas à grand-chose d’autre au final), on a l’impression que le concept est intégré à une sorte de cahier des charges pour album qui marche, au même titre que le tube dansant ou le banger drill.

Espérons donc, pour les mois et les années à venir, que la consécration de l’album-concept induite par les succès de SCH et Laylow stimule encore et encore la créativité des artistes rap, plutôt que de voir ces derniers se contenter de glisser un peu de Trinity ou de JVLIVS dans leurs album-playlists…

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One comment

  1. Fuck l'intellect du rap game

    Heu,

    Le meilleur album concept reste pour moi le premier album des Casseurs Flowters.

    Vu comme Orelsan vient une nouvelle fois de fracasser le game. Je suis très étonné que vous n’ayez pas parlé de cet album précurseur dans la forme d’un album concept se déroulant sur 24h00…

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