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[Dossier] La notion d’identité chez Damso : le Moi, le Même, et l’Autre

Écrire un article analysant les textes de Damso apparaît aujourd’hui comme un vrai numéro d’équilibriste, où l’on risque à n’importe quel moment de passer pour un illuminé surinterprétant la moindre ligne. En effet, la sortie de Lithopédionson dernier album, s’est accompagné d’un sentiment de lassitude générale de la part du public autour des interprétations alambiquées des chansons de Dems par ses fans les plus coriaces. Cherchant à décrypter ses textes comme on réussit un rébus, et leur enlevant ainsi tout leur sel et leur mystère, ceux-ci ont bien failli nous empêcher d’oser à nouveau analyser les textes de leur gourou. Il n’empêche : trois mois après la sortie de l’album, alors que la folie collective semble redescendue, on peut à nouveau s’amuser à circuler dans les textes sinueux de l’âme sombre du rap français.

Et pour poser les bases d’une analyse des textes de Damso, loin de celles refermées sur elles-mêmes qui ont parasité l’appréciation de son oeuvre ces derniers temps, sans doute faut-il énoncer avant tout la de manière très simple question qui guide l’écriture de l’auteur de Macarena, le souffle qui le porte. L’interrogation, banale mais étourdissante de complexité, peut se résumer ainsi : « Damso, dis-moi qui es-tu ? ». Cette question, posée sur Kietu, morceau central de l’album Ipséité, lui-même véritable pierre angulaire de la discographie de Dems, semble être celle qui obsède Damso de morceau en morceau. Le bruxellois semble ainsi chercher à comprendre au détour de chaque couplet ce qui fait son être.

La notion d’identité est sans doute une des notions qui structure le mode de pensée de notre époque. Elle est omniprésente dans le débat politique (identité nationale, identités de genre, les « identitaires », l’identité numérique,…), mais aussi dans nos débats et nos questionnements de la vie quotidienne. La question centrale du  « Qui suis-je ? » se double souvent de sa question en miroir, tout aussi mystérieuse : « Qui est l’Autre ? ». La discographie de Damso peut s’assimiler à une longue quête de cette fameuse identité, à la croisée des notions de mêmeté, d’altérité, et bien entendu, d’ipséité.

Prologue : Salle d’attente et Batterie Faible, l’identité comme une démonstration de force face à autrui.

Les deux mixtapes inaugurales de Damso (on qualifiera Batterie Faible de mixtape, le rappeur ayant toujours indiqué percevoir ce projet comme telle) sont en quelque sorte une antichambre à sa vaste quête identitaire qui va réellement commencer sur IpséitéDamso semble en effet y brandir fièrement une identité de Débrouillard, qui paraît davantage démonstrative qu’introspective, comme si le jeune rappeur ne regardait pas encore en lui, mais davantage autour de lui. Le rappeur revendique même fièrement l’aspect désincarné de sa musique sur son tout premier titre : Comment faire un tube. L’identité de Damso n’est qu’une identité de façade, faite de « guns, kalashs, et cetera ». C’est ce que le sociologue Claude Dubar nomme « l’identité pour autrui ». C’est une identité qui est sociale, qui est le fruit de nos interactions avec les autres. Les autres construisent notre identité ; on construit notre identité pour les autres. On se revendique ainsi des  « stigmates » (Goffmann) que l’on nous assigne.

Ainsi, tout au long de ses deux projets, Dems ne semble se définir que face aux autres, en interaction avec l’identité qu’on lui assigne : sur Batterie Faible, il ne se pense que face aux femmes, et parfois face aux flics. L’omniprésence du thème des écrans (PériscopeBatterie Faibleles selfies,…) est une preuve de plus que l’identité de Damso n’est qu’une identité de la représentation face aux autres, une identité démonstrative. Si l’on commence à sentir la carapace rugueuse du personnage se fissurer sur Amnésie, cela semble rester dans le non-dit, dans l’implicite.

C’est finalement le morceau hors-projet Peur d’être sobre, qui fait office de véritable porte d’entrée dans la quête d’identité de Damso. Celui qui reconnaît fuir la réalité défoncé, « la drogue dure dans [ses] vaisseaux sanguins », semble sur ce morceau pour la première fois avec Amnésie se fuir lui-même, et ne plus vraiment chercher à montrer fièrement son identité aux autres mais chercher ce que Claude Dubar nomme « l’identité pour soi ». « Soi », en latin, se traduit par ipse. Vous l’aurez compris : on pourrait remplacer ce terme d’identité pour soi par celui d’ipséité.

Acte 1 : La recherche de l’ipséité chez Damso.

Le terme d’ipséité est un terme qui a été assez peu utilisé au vingtième-et-unième siècle. Mis à part Damso, la principale figure a l’avoir employé et à en avoir fait un outil de sa pensée est le philosophe Paul Ricœur. Pour Ricœur, on a souvent tendance à superposer le sens de deux termes derrière celui un peu fourre-tout d’identité. Pour les distinguer, il leur donne chacun un nouveau nom : la mêmeté et l’ipséité.

Il décrit tout d’abord la notion de mêmeté. La mêmeté est l’idée que ce qui définit l’unité d’un (ou de plusieurs) être(s), c’est le fait d’être le (ou les) même(s). Cette définition de l’unité d’un être repose sur la notion de similitude. Si deux chapeaux sont les mêmes, ils partagent une identité commune. On dira que ce sont tous les deux, par exemple, des chapeaux hauts-de-forme. Si je croise deux fois de suite des personnes qui ont exactement le même physique au supermarché, c’est qu’il s’agissait d’une seule personne, la même. Enfin, être quelqu’un, c’est rester la même personne.

Damso semble ne pas trouver sa mêmeté. Le rappeur ne cesse en effet de changer. « La bourgeoisie j’y ai goûté / […] / La pauvreté j’y ai goûté » rappe-t-il ainsi sur #Quedusaalvie. Même la stabilité de son corps, de son organisme, en vient à être questionnée. « Mes gênes changent souvent d’avis / Un jour j’suis congolais / Un autre j’suis zaïrois  » déclame-t-il sur Kietu, faisant référence aux changements de noms successifs, liés à la colonisation, de son territoire de naissance.

À cette notion de mêmeté s’oppose la fameuse notion d’ipséité, qui tend à donner une autre définition de ce qui fait l’unité d’un être. Être quelqu’un, ce n’est pas être toujours le même, ici. C’est être soi. L’ipséité c’est ce qui nous est propre. Entre ce qui est le même, similaire, et ce qui est propre, unique, l’écart semble grand. En choisissant Ipséité comme titre à son album, Dems privilégie clairement ce terme à celui de mêmeté. Son identité se définit par le fait de rester lui, d’être cohérent, de rester fidèle à ce qui lui est propre, et non par le fait de rester le même.

C’est d’ailleurs pour cette raison que le transfert d’âme d’Une âme pour deux tout droit sorti d’une science-fiction dystopique ne fonctionne pas chez DemsRicœur écrit : « Les variations imaginatives de la science-fiction sont des variations relatives à la mêmeté ». Or, comme l’explique le docteur à Damso, c’est son ipséité qui l’a sauvé. En ce sens, la victoire de Damso sur le transfert d’âme que l’on voulait lui faire subir (reproduire son âme en même), est avant tout une victoire de la logique de l’ipséité sur celle de la mêmeté.

Néanmoins, Damso semble dans le même temps échouer dans cette quête de son ipséité. « Pourquoi j’suis comme ça / Me l’demandez pas, j’saurais pas trop quoi vous répondre. » déclame-t-il d’entrée sur Mosaïque solitaire. Le bruxellois semble avoir perdu le sens de ce qui lui est propre, de ce qui motive son mode d’être. Sur Dieu ne ment jamais, cette perte de repère semble aller encore plus loin. « Elle voit en moi c’que je n’vois plus » reconnaît-il avec amertume. Damso ne sait plus ce qui forge son unité, et se retrouve éparpillé en morceau, sans cohérence de son être. Dès lors, Mosaïque Solitaire apparaît comme un titre-programme. Damso a perdu ce qui fait son unité, se morcelant, s’effaçant : « J’ai fait du mal / J’ai fait du mal / J’m’en souviens plus. » reconnaît-il même, dépité, sur LovéDamso semble échouer à trouver son identité.

Pour comprendre cet échec, il faut faire intervenir une dernière notion de Ricœur, celle d’identité narrative. C’est une notion qui désigne le récit que l’on se crée pour montrer que l’on est resté fidèle à soi-même. Bourdieu s’inspirera de cette notion pour créer celle d’illusion biographique : un récit de sa vie construit a posteriori pour donner une cohérence à son existence. Ainsi, par exemple, si l’on est pâtissier, on liera ceci au moment où enfant l’on faisait des gâteaux avec nos parents. En revanche, si l’on est jardinier, on ne retiendra pas ces scènes dans la narration de sa vie. Par ce récit illusoire et reconstitué, on montre à la fois que l’on est resté le même, et que l’on est resté fidèle à soi. La notion d’identité narrative vient ainsi relier les deux notions d’ipséité et de mêmeté. Nous construisons notre identité cohérente en montrant le caractère durable de cette identité.

Or, Damso, on l’a vu, n’a pas de mêmeté. Dès lors, il ne peut pas construire ce récit, qui se disloque alors par lui-même, comme quand il pose la question « Est-ce que c’était vrai pour Amnésie ? »Damso déconstruit sa propre unité narrative. Quand le docteur d’Une âme pour deux lui déclare que son ipséité, c’est son flow, il s’agit d’une réponse en forme de point d’interrogation. En effet, le flow de Damso n’est jamais le même (« Cinq flows plus tard, Damso reste le même. », Truand), en particulier sur ce morceau où il s’amuse à prendre un nouveau phrasé et même un nouveau timbre de voix. Dès lors, la réponse du docteur ne fait que reconduire la question qui guide Damso : qui est-il ? Rien ?

La fin de l’analyse de l’album, c’est Ricœur qui nous la fait, dans son article L’identité narrative« Qu’est encore « je » quand je dis qu’il n’est « rien », sinon précisément un soi privé du secours de la mêmeté ? N’est-ce pas là le sens de maintes expériences dramatiques – voire terrifiantes – relatives à notre propre identité, à savoir la nécessité de passer par l’épreuve de ce néant de l’identité […] ? En ces moments de dépouillement extrême, la réponse nulle, loin de déclarer vide la question, renvoie à celle-ci et la maintient comme question. Seule ne peut être abolie la question du même : qui suis-je ? »

À la fin de l’album, on se demande comment va rebondir Damso, perdu dans sa mosaïque solitaire. Comme avec Peur d’être sobre, c’est un titre sorti au départ hors-album qui va venir faire la transition vers Lithopédion. Il s’agit du morceau qui aurait dû être l’hymne de la Belgique à la Coupe du Monde, Humains. En effet, dans ce morceau, Damso indique de manière très explicite la problématique de son oeuvre : « J’ai couru dans mon cerveau jusqu’au fond de mon être / J’ai trouvé loin de mes vaisseaux ce qui faisait mon être ». Il nuance néanmoins par la suite cette affirmation : « Y a des gens comme moi qui ne savent plus trop ce qu’ils sont. »

La quête de l’identité de Damso vient ainsi se prolonger. Mais là où elle évolue, c’est avec l’évocation de ces « gens », de ces « humains ». Damso, pour mieux trouver qu’il est se pose une question simple : suis-je comme les autres ? Les humains sont-ils des Autres ou des Mêmes ? À la dialectique de l’ipséité et de la mêmeté se substitue celle qu’Emmanuel Lévinas nomme celle du Même et l’Autre. Pour mieux comprendre sa particularité, Damso veut comprendre s’il doit chercher à voir dans les humains un Autre infranchissable, ou un Même reconnaissable. Dès lors, le lithopédion, symbole du même (il reste au stade de foetus pendant un demi-siècle), n’est pas le symbole de la mêmeté propre à Ricoeur, mais celui du Même opposé à l’Autre. Alors qu’Ipséité fut l’album du Moi, Lithopédion est l’album de l’Autre, comme le montre la référence à Sartre et son « L’Enfer, c’est les Autres »sur Silence (« J’serai ton paradis si l’Enfer est l’Autre »).

Acte 2 : Le lithopédion, le Même, et l’Autre.

Dès le début de l’album, dans l’Introduction, le propos de Dems consiste en la violente affirmation d’un Je, face à un Vous, face aux Autres, notamment celui de l’homme noir, face aux racistes (« C’est rien d’bien méchant / Il m’a juste traité d’nègre des champs / […] Quatre zéro zéro années / qu’on nous la met et ça bien profond dans le cul. ») ou encore face aux femmes, où l’on retrouve un rapport très violent. A l’inverse, le deuxième morceau, Festival de Rêves, avec ses paroles gorgées d’ellipses et d’images aériennes, rempli de chœurs d’enfants, et évoquant les « keublas, keublans, reubeus. », semble prendre la voix des humains, tous unis dans un Même, derrière des sentiments universels de joie, de haine, d’espoir.

Baltringue se remet à agresser une altérité hostile et détestable. Dans la suite de l’album, cette altérité infranchissable se concentre sur les rapports entre hommes et femmes, souvent mis en parallèle, notamment sur le featuring avec Angèle. « Vous les femmes vous êtes toutes pareilles […] Vous les hommes vous êtes tous pareils ». Un couple en dispute, c’est un couple qui se voit l’un comme l’autre comme des altérités qui ne peuvent communiquer ensembles, qui ne sont presque pas dans le même monde, comme quand Angèle chante : « Ta vérité n’est pas la mienne ».

Ces altérités communiquent ensembles, voire se façonnent mutuellement, lorsque Damso chante sur Perplexe « Laisse moi le temps d’être ce que je n’suis pas / Pour devenir c’que tu veux que je sois ». Mais à aucun moment, elles ne deviennent des Mêmes. Ce sentiment d’altérité absolue se retrouve exacerbé sur Feu de bois et son premier couplet à l’impressionnante allitération en « oi ». Cette conception datée du féminin et du masculin comme des Autres insurmontables renvoie aux mythes de Goethe de l’éternel féminin et de l’éternel masculin, et est d’ailleurs également présente chez Lévinas, penseur du Même et de l’Autre, qui considère « La Femme » (tournure employée dans William) comme « l’Autre par excellence. » 

Dès lors, considérer les humains comme des altérités radicales semble souvent déboucher à l’incompréhension, à la confrontation, à la violence. En opposition à cette logique, Damso débouche en parallèle une logique du Même. C’est cette logique qu’il pousse à son paroxysme sur le fameux morceau Julien où il cherche à voir dans un pédophile un humain comme les autres, et en ce sens un Même.  « Julien c’est sûrement l’Autre / Julien c’est sûrement lui » scande-t-il. Mais l’on comprend que le fond du propos du rappeur est de penser que Julien pourrait aussi être toi, pourrait aussi être moi. Ainsi, Damso sur ce projet pousse dans ses retranchements la dialectique du Même et de l’Autre.

Au final, Dems ne réussit à se voir ni comme un Même, ni comme un Autre. Son rapport à son identité ne s’en trouve que davantage troublé, comme quand il rappe sur Un Noir Meilleur « J’passe trop d’temps à être c’que j’suis pas / J’finis par croire qu’j’le suis vraiment ». Perdu non plus face à la fragmentation de son identité propre, mais face à celle de toutes les identités de la planète qui ne se comprennent pas, Damso réfléchit à comment vivre ensembles. Sur Humains, hymne de l’universel, il demandait, à l’échelle de l’humanité : «  Pour être ensembles devons-nous vivre séparément ? ». Sur William, ballade de la nudité et de l’intime, il demande si ce n’est pas mieux, à l’échelle de son couple, « de se séparer pour mieux vivre ensembles ». Le constat est le même, et il est amer. À défaut de comprendre l’Autre, vivons séparés.

Incapable de comprendre qu’il est vraiment, Damso est dès lors également incapable de comprendre qui est son voisin, quelque part entre le Même et l’Autre. Son errance en quête d’universel et de singulier au fond de son être semble être au point mort. Mais peut-être qu’en bon philosophe, le rappeur réussira dans son prochain album, acte trois de cette étrange dissertation, à trouver encore un nouvel angle pour poser cette question qu’il ne cesse de reformuler : qui suis-je ?

About Guillaume Echelard

Guillaume Echelard
Mon but inavoué est de consacrer ma vie au rap : je fais mes études dessus en musicologie et en sciences sociales, j'écris des articles dessus, je dors avec mes écouteurs. L'obsession devient franchement pathologique quand elle touche à un de mes amours : Shay, Hamza, Lil B. Parfois, je me dis que je devrais arrêter d'écouter les Sauce Twins et Siboy, devenir un homme apaisé, et écouter Brian Eno. Ça dure 5 minutes.

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