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[Dossier] Le rap francophone n’a plus besoin de nous !

En juin 2016, à l’occasion d’un concert réunissant à Montréal JeanJass, Caballero et le rappeur québecois Monk.E, le magazine bas-canadien Voir écrivait « La France n’a plus la mainmise sur le rap jeu francophone international ». A l’époque cependant, il était bien difficile de trouver une collaboration francophone sur laquelle n’apparaisse pas un rappeur français. Certes, depuis le début des années 2010, les scènes belges, suisses, québecoises ainsi que les scènes rap des pays d’Afrique de l’ouest (moins bien connues en France) connaissent une indéniable montée en puissance. Toutefois, le dynamisme de telle ou telle scène francophone est presque toujours analysé dans l’Hexagone à travers un prisme francocentré. En d’autres termes, on considère que les scènes belges ou québecoises « explosent » à partir du moment où des artistes belges ou québecois se font une place dans les playlists d’auditeurs français.

De plus, les Français ont longtemps été incontournables dans les collaborations francophones – de la rencontre entre les Québecois du Casse Croute et l’Entourage aux multiples collaborations franco-belges – ce qui a contribué à asseoir encore davantage la centralité de la scène française. Centrale et prépondérante, cette scène hexagonale l’est toujours, en terme d’exposition et de chiffres de vente, primauté qui s’explique aisément par la démographie, la situation économique et l’ancienneté du mouvement rap dans le pays. Néanmoins, sous l’impulsion de quelques pionniers, médias et artistes, l’année 2018 semble pour l’instant marquer un tournant, avec peut-être à la clé une autonomisation accrue du rap francophone international par rapport à l’Hexagone. On a tenté, à travers cinq collaborations révélatrices, d’appréhender musicalement ce potentiel moment de bascule.

 

Jeune Chilly Chill vs Louvar – Main Event de la Punch Ligue 1.1

Légère entorse, la première collaboration sélectionnée prend la forme d’une opposition entre deux rappeurs. Il faut dire aussi qu’il aurait été difficile de parler de rap francophone sans faire une place de choix aux différentes ligues de clash qui ont tissé un véritable réseau international de battle MCs. Si le public français est relativement familier des Rap Contenders, et dans une moindre mesure des WordUp Battles (Québec), les ligues qui ont essaimé en Belgique (ABBC), au Luxembourg (Punch Ligue) et en Afrique francophone (Urban Griot Battle) témoignent de la vigueur d’un mouvement qui a rapidement mis les rencontres francophones internationales au centre de ses événements. Dans les coulisses des différentes ligues, des rappeurs venus des quatre coins de la francophonie se côtoient. On ne sera donc pas étonné d’entendre Jeune Chilly Chill évoquer, dans son 3ème round, un enregistrement commun avec son adversaire du jour, projet malheureusement avorté. JCC, vétéran du battle rap québecois, et Louvar, jeune rappeur luxembourgeois qui a fait ses preuves aussi bien dans l’arène qu’en studio, offrent en tout cas une opposition qui, au-delà de son aspect symbolique, mérite que l’on s’y attarde, ne serait-ce que pour la géniale référence aux impudicités de Joachim Löw dans le second round.

 

Obia le Chef, Caballero et JeanJass – CQJVD (Prod : High Klassified)

Si JeanJass avouait en 2016 son admiration pour le clasheur québecois Jam, c’est avec l’un de ses grands rivaux au WordUp, Obia le Chef, que le DoubleJ et Caballero ont collaboré en début d’année. Le binôme le plus en vue de la scène belge semble en effet avoir profité d’une tournée outre-Atlantique pour participer aux projets d’artistes locaux, ce qui a débouché sur un titre commun avec l’ex-membre des Dead Obies, Yes McCan, ainsi que sur cette collaboration avec Obia. Partageant visiblement le même amour pour les plantes vertes, les trois rappeurs livrent sur CQJVD une prestation de qualité, bien servis par la prod de High Klassified. Par ailleurs, quelques indices semés entre clips et interviews semblent indiquer un rapprochement effectif entre les scènes belge et québecoise, qu’on espère voir se concrétiser musicalement. A titre d’exemples, on peut citer les apparitions du Motel ou de Caba dans le clip de Kankan du jeune et talentueux Fouki, ou plus récemment les déclarations d’Obia le Chef au micro de La Sauce, où il évoque sa bonne entente avec un autre de nos sélectionnés, le bruxellois Isha.

 

Isha et Makala – 243 MAFIA (Prod : Young Veteran$)

Le rapprochement entre les scènes belge et suisse est quant à lui bien antérieur à 2018, et se concrétise depuis plusieurs années par des morceaux et des concerts communs. Cette jonction est à mettre au crédit de quelques figures centrales qui semblent, de Bruxelles à Genève, avoir noué des liens humains et artistiques relativement forts. On aurait pu évoquer la collaboration entre Roméo Elvis et Di-Meh sur l’album de ce dernier, mais on a préféré ici mettre en avant deux rappeurs un peu moins exposés, Isha et Makala, qui combinent efficacement leurs univers sur 243 MAFIA (extrait de l’EP La Vie Augmente Vol. 2). Avec une telle association, textes percutants et tons excentriques sont au rendez-vous, même si on pourra peut-être regretter la brièveté du couplet du Suisse. Le 243, indicatif téléphonique de la République Démocratique du Congo, expose d’emblée le fil directeur du morceau, hommage à l’identité congolaise partagée par les deux artistes, ces derniers jouant habilement des poncifs associés à la culture africaine.

 

Mink’s et Fanicko – Couper l’appétit (Prod : Bizzy Brain)

Les pays d’Afrique francophone ne sont pas seulement les terres d’origine de nombreux rappeurs belges, suisses ou français. Ce sont aussi des espaces où se sont développées des scènes rap dynamiques, malheureusement peu connues en Europe, au sein desquelles le rap en français cohabite avec le rap anglophone. Une illustration de cette vigueur a été donnée cet été avec la collaboration entre le camerounais Mink’s et le béninois Fanicko. Le premier, révélé en 2016, a connu un succès relativement rapide après la sortie de son album il y a un an à peine, tandis que le second, bien implanté sur la scène béninoise depuis 2013, s’est taillé une place de choix dans le paysage musical ouest-africain en distillant de nombreux singles au fil des années. Pour ce qui est du morceau en question, il trouve sa place au sein d’un courant afro-beat qui a permis au rap africain d’effectuer sa mue et d’acquérir ainsi une notoriété grandissante sur le plan international. De fait, les deux rappeurs parviennent à transformer une banale histoire de drague en une « balade » dansante redoutablement efficace. Cette association est un bel exemple de transversalité au sein de la francophonie des Suds, en attendant peut-être le développement de liens musicaux avec le Vieux Continent.

 

Di-Meh, Rowjay et Krisy – Brille (Prod : Freaky)

C’est l’histoire d’un Suisse, d’un Belge et d’un Québecois. Sauf que cette histoire qui démarre comme une blague douteuse débouche sur un très bon banger qui nous permet de clore en beauté cette sélection. Les trois jeunes rappeurs réunis sur Brille sont tout à fait représentatifs d’une génération affranchie des frontières stylistiques comme nationales. Rowjay et Krisy répondent impeccablement à un Di-Meh en grande forme, qui a signé avec Focus, Vol. 2 un album dense, placé sous le signe des collaborations internationales. Au-delà des artistes présents sur le titre, ce genre de rapprochement met aussi en contact des collectifs, comme le C.O.B 65 de Rowjay et le SWK dont Di-Meh fait partie, ce qui ouvre la voie à des jonctions futures. Si le but d’une telle association n’est vraisemblablement pas de créer un front « anti-français » (dans son couplet Di-Meh met d’ailleurs en avant ses liens musicaux avec l’Hexagone), Rowjay se fend quand même d’un « Canada, Suisse et la Belgique, le destin de la France est tragique » qui montre que ces MCs ont bien conscience de proposer une configuration totalement inédite.

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