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[Dossier] La santé mentale : la fin du silence dans le rap français ?

Il y a cinq mois, Shkyd, une des plumes du site Yard, sortait un (très bon) article intitulé La santé mentale : succès dans le rap américain, silence dans le rap français. L’auteur y développait l’idée que, malgré les diverses pressions extrêmement fortes que fait subir l’industrie du disque aux rappeurs, le fait d’aborder la dépression restait un tabou dans le rap français. Alors qu’aux Etats-Unis, la dépression est devenue une véritable stratégie marketing, en France, les artistes n’oseraient montrer la douleur derrière le faste de leur vie débridée.

Deux mois plus tard, comme en réponse à Shkyd, Isha sortait le premier extrait de l’excellent La vie Augmente vol. 2 (qu’on vous chroniquait ici) : Au Grand Jamais. L’ouverture du morceau, rocailleuse et sans fausse pudeur, sonnait comme une réponse à Shkyd. « J’entends les hurlements des voyous / J’entends les cris des skateurs / J’ai l’air heureux quand je rentre sur scène / C’est grâce aux antidépresseurs ». Alors, si la description de Shkyd, pointe un certain retard du rap français face à son voisin outre-Atlantique, ne peut-on pas voir le début de la levée d’un tabou ces derniers mois dans le rap hexagonal ?

 Le morceau d’Isha correspond en effet à la thématique que Shkyd pointe dans son article : la vie d’artiste comme source d’instabilité psychologique, de dépression. Plus loin, le rappeur belge développe en effet son propos : « Malgré ça j’ai peur de la belle vie / J’ai peur de m’ennuyer sans ennemi ». La vie de rappeur, dans tous les changements qu’elle implique, n’a rien de facile, même (et peut-être surtout) pour un artiste ayant connu les galères comme Isha. À mesure que sa vie augmente, s’améliore, la figure d’Isha s’obscurcit. Néanmoins, il est vrai que cette attention aux soucis psychologiques que peut engendrer la vie d’artiste est sans doute bien plus développée et surtout marketée aux Etats-Unis, où des albums aussi marquants que Blonde de Frank Ocean ou Nothing was the same de Drake s’articulent presque entièrement sur cette thématique. À ce sujet, le critique et universitaire Mark Fisher fait une comparaison intéressante entre le rappeur de Toronto et Tony Montana dans cet article. Il souligne en effet que tous deux se posent la même question : « baiser, manger, sniffer, c’est donc tout ce qu’il y a ici ? » La figure de Tony Montana un des personnages les plus name-droppés du rap français, incarne ainsi la crise psychologique face au succès, quelque part entre les liasses de billets et le divan du psy.

PTQS. « Plus Tony Que Sosa ».  Et si finalement, ce qui reliait PNL et Tony, outre leur ambition, c’était ce regard désabusé sur le monde, cette dépression face à la réussite ? Alors qu’en 2009, Joe Lucazz refusait de s’allonger sur le divan (« Raconter mes doutes, mes faiblesses à un psy ? / Moi Joe Lucazzi, non merci. / J’laisse ça à Tony. », Le Monde de Demain), les deux frères des Tarterêts semblent entrouvrir la voie vers le cabinet. Si l’on est encore loin d’évoquer son psy et ses cachets toutes les trois phrases, on peut voir le duo comme ceux qui auraient ouvert une brèche vers les méandres du mal-être des rappeurs. Shkyd voit dans ce rap français autotuné et spleenétique,  « ceux qui  [ont] baigné la peine dans des vagues brumeuses, sans entrer dans les détails du mal-être ». Mais on peut aussi y voir ceux qui ont ouvert la porte vers la fin d’un tabou dans le rap français : non, quand on est rappeur, on n’est pas toujours heureux. Oui, on peut être une sacrée caillera, et faire une dépression. Non, Tony Montana, figure fétichisée des rappeurs n’est pas qu’un symbole de réussite. C’est aussi quelqu’un en lutte avec les ravages psychologiques que cause le succès. « Comme Tony Montana j’suis paranoïaque », rappait bien Dosseh en 2015, sur un morceau au titre glaçant : 30 Millions d’ennemis.

Mais on a souvent tendance à mettre tous les termes de la santé mentale dans un fourre-tout (paranoïa, santé, mentale, folie, dépression), alors qu’il s’agit de termes médicaux très précis. Souvent employés par les rappeurs de manière hyperboliques ou métaphoriques, ces termes doivent être utilisés minutieusement. En effet, nombreux sont les rappeurs à cultiver l’esthétique de la folie, sans aborder le sujet en profondeur et de manière concrète : médicaments, médecins, sentiment d’impuissance, envie (ou besoin ?) d’arrêter le rap. Ainsi, quand un rappeur comme Vald met en scène son personnage dérangé, parano et malsain, dans le morceau Lézarman par exemple, on peut voir qu’on n’est pas ici dans une exploration des effets ravageurs de la vie d’artiste sur la santé mentale. Derrière la prétendue « folie » de Vald se cache l’excentricité d’un univers cohérent, comme le souligne Sofiane à son sujet lors de leur interview croisée sur Noisey : « Les mecs de cité t’aiment beaucoup. Ils te trouvent complètement taré. C’est ça qui tue, c’est ça être une caillera, c’est être soi-même. » La folie, ici, c’est la revendication d’une esthétique de la marge, de l’excentricité.

Finalement, les seuls moments où Vald parle de santé mentale de manière non-mise en scène et métaphorique, c’est quand il évoque justement ce fameux rapport au succès, et l’aspect éreintant de la vie d’artiste, dans un morceau comme Réflexions basses. « Putain devenir connu, gros, c’est v’là l’mauvais plan / Même sans amis, j’ai l’impression d’être dans l’mauvais camp […] J’suis dans une folie épaisse, dans un délire dense / Terriblement animé de haine et d’paranoïa, c’est un délit j’pense ». On comprend alors que lorsqu’il se comparait à Kid Cudirécemment hospitalisé, sur l’album précédent, ce n’était pas que pour la rime…

Cette douleur, cette perte de repères face aux affres du show-bizz, est de plus en plus évoquée dans le rap français ces dernières années. Elle opère un renversement spectaculaire par rapport à un des topoï de la musique et de l’art en général : l’oeuvre d’art comme catharsis, presque comme médicament face aux troubles psychologiques. Anthony Pécqueux, un des sociologues de référence sur le rap, voit dans le rap une catharsis de la violence (article à lire ici).

C’est de cette conception de la musique que s’inspire un rappeur comme Hyacinthe quand il écrit : « J’écrivais des chansons, pour justifier la dépression » (James Dean). La musique est prise comme un exutoire, où l’on sublime son mal-être. De même, Guizmo, qui dès 2012 avouait avec courage avoir déjà essayé de se suicider (« En pleine dépression, j’ai déjà tenté de m’donner la mort », Le Meilleur), fait de son dernier album une véritable lieu de thérapie. On peut enfin penser à Rochdi, sans doute une des plumes les plus justes sur le trouble psychologique (mais dont Etienne vous parlera mieux ici) qui rappait dans ses Mélodies de la cave : « La poésie m’a sorti de l’abîme / L’amour de la rime, oui, mon ami / Par la mine de mon stylo bille j’ai donné un sens à ma vie » (Nihil). L’artiste se sert de l’écriture pour sublimer ses troubles psychologiques (« Pourquoi cette folie de l’écriture jusqu’à l’aube ? « Je » est un autre, mais moi qui suis-je ? » déclame-t-il dans une résurgence rimbaldienne). Mais ici, donc, le problème est renversé de manière radicale : la musique est la cause du mal-être. Ce n’est plus le médicament ; c’est ce qu’il faut soigner.

Ainsi, Damso, sur Peur d’être père évoque la violence du succès, sur ce qu’il change dans son rapport à ses proches, à son entourage. Ainsi, il espère que sa fille l’aime pour ce qu’il est « en dehors de la scène ». Le rappeur fait face à la peur de n’être plus que son personnage, de perdre son identité face à celui qu’il est sur scène. Dems semble en proie à une vraie crise identitaire quand il avoue « Pour elle j’suis tout autre que Damso / Elle voit en moi c’que je n’vois plus. » Son identité, face au succès se morcelle, s’éclate. Damso n’est plus qu’une Mosaïque solitaire. Ces angoisses se cristallisent sur la Carte Blanche du membre du 92i à France Inter : « L’oreiller m’voit plus souvent qu’les yeux d’mon gosse / C’est à dire peu souvent car trop souvent j’suis absent de moi-même. » Ce trouble de l’identité va même jusqu’à une forme de schizophrénie dévastatrice sur le morceau Une âme pour deux, qui – s’il est bel et bien une fiction, révèle sans doute toute la vérité de l’artiste. Les têtes d’affiches du rap français assument désormais les impacts de leur vie d’artiste sur leur santé mentale. Là où PNL avait ouvert une brèche, Damso s’est engouffré.

Mais encore une fois, ces artistes n’évoquent la santé mentale qu’à demi-mot, restant davantage dans le champ lexical de la mélancolie, du spleen, que dans celui du médical, plus cru, moins romantique. Finalement tout ça reste assez convenu, assez maîtrisé, lissé peut-être même. Sans doute que pour rentrer dans les détails médicaux faut-il aller chercher du côté de rappeurs moins célèbres, moins en proie avec leurs craintes d’esquinter leur image.

Ainsi, Riski, sur son EP, 26, n’hésite pas à parler de « tout un tas d’pills et des prescriptions du psy »(21), mêlant cette phrase à ses paroles cryptiques en forme de puzzleRiski n’a pas peur de dire où il en est, de parler de sa paranoïa, de son rapport à la drogue, toujours avec une poésie mystérieuse. Sa santé mentale n’est pas seulement dans son propos, elle dessine son écriture, parcours introspectif accidenté. De même, sur un de ses plus beaux morceaux, daté de 2014 et de son projet THE DUDE #VOL.2Moïse The Dude n’hésite pas à écrire une ballade d’amour pour sa psy sur Porno psy-chic, sublimée dans sa version chopped and screwed houstonienne par A13. Il n’a pas peur, entre deux propositions érotiques, de livrer des confessions, au coin du divan, et des détails concrets et touchants : « Elle dit qu’j’suis prêt à espacer les séances […] C’est pas qu’j’suis fragile, c’est qu’j’suis pas assez solide ».

Et en parlant de chanson pour sa psy, comment ne pas parler de l’étonnant J’aime ma psychiatre comme un fou par Despo Rutti ? Sur son dernier album, Despo livre une analyse à chaud de ses séjours en hôpital psychiatrique, alors que l’album précédent, Majster, était une sorte de flux de conscience (stream of conscioussness), ininterrompu, enregistré pendant cette période compliquée pour lui. L’album est sans doute l’album de rap français le plus honnête et le plus touchant sur la question de la santé mentale jamais fait. Despo, sans doute victime, notamment, de la pression que suscite la vie d’artiste (notamment pour lui le buzz et la rumeur sur les réseaux sociaux), fait le bilan de cette période. Il parle de son traitement, de ses conditions de vie dans l’hôpital, du parcours qui l’a amené jusqu’à l’hôpital, de la garde de sa fille et de ses relations avec elle, dans un de ses morceaux les plus poignants. Encore plus étonnant : l’album de Despo a été traité par des médias mainstreams de manière avantageuse (Clique, Mouv’, Générations, Africa n°1,…), preuve que la santé mentale est un thème qui ne fait plus peur aux médias.

Bien évidemment, ces artistes restent assez confidentiels, et le jour où – à la manière d’un Danny Brown ou d’un Earl Sweatshirt – un rappeur signé en maison de disque fera un album complet sur sa dépression n’est pas encore venu. Mais a-t-on tant de retard sur les américains ? Shkyd dans son article pointe le fait que l’on n’ait pas en France l’équivalent d’un 1-800-273-8255, énorme tube du rappeur Logic, portant le numéro de la ligne de prévention face au suicide aux Etats-Unis. C’est vrai. Mais un morceau de Nekfeu ayant pour refrain « À six ans, j’ai dû voir un psy, j’ai dû voir un psy / À seize ans, j’ai dû voir un psy, mauvaise graîne » (Mauvaise graîne) a été certifié single de diamant. Et l’une des plus grosses stars du rap français, Jul, a titré son premier album Dans ma paranoïa. Orelsan, un des plus gros vendeurs de disques du rap français, reconnaît dès le premier morceau de son album blockbuster qu’il n’a « jamais été aussi perdu [..] devant un public qui [l]’connaît pas« .

Alors peut-être que les artistes français ont encore moins évoqué la question de la souffrance psychologique face à la vie d’artiste et l’industrie du disque, que les américains. Mais peut-être aussi qu’une tradition – peu visible – sur ce sujet existe bel et bien. Et comment ne pas finir cet article par citer un morceau qui a sans doute posé les codes de ce genre de morceau en France, Si c’était le dernier par Diam’s ?

About Guillaume Echelard

Guillaume Echelard
Mon but inavoué est de consacrer ma vie au rap : je fais mes études dessus en musicologie et en sciences sociales, j'écris des articles dessus, je dors avec mes écouteurs. L'obsession devient franchement pathologique quand elle touche à un de mes amours : Shay, Hamza, Lil B. Parfois, je me dis que je devrais arrêter d'écouter les Sauce Twins et Siboy, devenir un homme apaisé, et écouter Brian Eno. Ça dure 5 minutes.

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