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En finir avec le rap à la française.

Il fut un temps où il n’était pas incongru de parler de rap français. Depuis, le Dirty South et la Trap Music sont passés par là.

Que les amateurs de poulet frit et les « siroteurs » de codéine se rassurent: nous n’avons développé aucune haine particulière vis à vis du dirty South. Ou de ses dérivés. Genres Hip-Hop puissants, voire légitimes, ils reflètent à merveille une culture sudiste violente et excessive. Mais, quoique légitime en Amérique, le dirty South n’est pas exempt de tout reproche : on évoque ici sa fâcheuse tendance à susciter des vocations hors de ses frontières. En France, la rue le réclamait, nous dit-on. En tout cas, elle s’est pris à le croire.

Rien de bien tragique dans tout ça : le rap a toujours composé avec plusieurs styles, d’ailleurs souvent peu réjouissants ; le southern Hip-Hop s’est donc logiquement octroyé une place de choix en France. Quand il n’était qu’un style parmi d’autres, ça passait encore. Lorsque toute la scène rap s’est mis à faire une pâle copie de trap Music (et de sa petite sœur de Chicago, la drill), ce fut un peu plus problématique.

Aujourd’hui, le constat est clair. On assiste, impuissant, à une surenchère de clips similaires même plus bandants, à une déferlante de grosses caisses issues de machines type Tr-808. Pour point d’orgue de cette malheureuse duplication : le flow saccadé, presque crié, popularisé dans nos contrées par Kaaris, pompé à Rozay ou Migos, déjà repris à Lil Herb, qui l’emprunta sans-doute lui-même, consciemment ou non, à la Three 6 Mafia. Toute une histoire.

Ça a été marrant un temps. Avec ma bitch et mes soss, on a kiffé les soirs de récolte. Sur la durée, ça tourne méchamment en rond. Surtout depuis que d’anciennes figures du rap français, qui avaient développé un tout autre univers, se sont transformées en créatures non identifiées (Alonzo, Alonzo où es-tu??) mues par d’ambiguës ambitions artistiques.

Certes, mondialisation oblige, ce copier-coller n’est pas totalement incompréhensible. Un pan de la culture américaine est en partie le nôtre. Qu’il en soit ainsi. Mais soyons sérieux: en France, la codéine n’est encore qu’un sirop pour la toux et, fort heureusement, la sainte trinité – survêtement fluo, shit et grec-frites – est toujours prédominante. Quant aux bars à chicha, ils sont loin d’être des strip clubs. Les plus malins d’entre vous objecteront que, bien avant cela, les rappeurs français étaient déjà largement tournés vers l’ouest. La remarque est juste, mais il nous semble que le rap français avait réussi, dans un tour de passe-passe ingénieux, à se détacher de la figure tutélaire du hip-hop américain. Au point de devenir une musique à part entière.

Sa légitimé, elle l’avait acquise avec ses lyrics, aux propos bien plus proches de nos préoccupations que des passe-temps anglo-saxons. Les textes représentaient notre vécu ; nos doutes, nos rages et espoirs. Il est difficile d’en dire autant de la propagande actuelle faite à chaque rime pour les valeurs de l’Amérique dominante et du monde capitaliste. Money Money Money, hein mon grand. Ou la multiplication d’ignares revendiqués, incapables de s’apercevoir que leur nonchalance face au monde ne fait d’eux que les chiens de garde d’un système qui désunit toujours davantage.

Évidemment, ce genre de critique nous fera entrer dans la catégorie des puristes à la petite semaine, des nostalgiques d’un âge d’or révolu totalement déconnectés de notre folle époque. Voilà même l’unique argument des parangons de la trap Music version française. Ils s’imaginent dans le futur, les pauvres, ils ne sont même pas capables d’assumer le présent. Pourtant, notre but n’est pas de faire l’apologie d’un passé mythifié, ni de proclamer que le rap c’était mieux avant ; mais d’affirmer qu’il faut définitivement en finir avec le comportement de suiveur qui caractérise les rappeurs français. Non, le rap n’est pas qu’une musique conçue pour avoir la tête dans les nuages et la bite dans le champagne.

« Africains, Antillais loin du rêve américain ». Hifi nous l’a dit en son temps, et on y croit encore. Il est nécessaire de recréer un style de rap à partir de nos identités françaises à tous, fussent-elles complexes. De rebâtir un vrai rap de rue, en marge des idées dominantes et du pouvoir (à ne surtout pas laisser uniquement entre les mains des classes moyennes).  Des rappeurs s’y escriment déjà depuis quelques temps. Il faut davantage de conviction. Et arrêter de mépriser, dans des élans de condescendance toute européenne cette fois-ci, des rappeurs comme Jul (oui, Jul) qui, malgré de réelles lacunes, tentent de représenter la vraie culture du quartier français. N’en déplaise aux hipsters et bobos de la toile qui ne côtoient la tess qu’en allant peureusement toucher leur zetla en paraffine.

Gardons nos Air Force 1, nos Teddy et nos dégaines de ricains, si c’est ce qui vous tient à cœur, mais restons-en là. Restons-en à une acculturation de surface. Et redonnons au rap français sa véritable portée. Il paraît qu’il n’est jamais trop tard.

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Yugo Veronese pour les réseaux sociaux. Aime le rap, rarement les rappeurs.

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