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[Interview] AL – « C’est le problème du rap : on fait trop de jeunisme. »

Deux mois après la sortie de Terminal 3, son deuxième album, AL nous livre, entre deux fêtes de fin d’année, les ressorts de son écriture et de sa perception.

Comment t’es tu décidé à appeler ton album Terminal 3 ?
AL : Terminal 3 à Charles de Gaule c’est le terminal d’où partent les charters, donc d’où partent les gens du milieu dans lequel on vit. Ils vont là-bas pour rentrer chez eux en été en Afrique de l’ouest ou dans le Maghreb. Ou alors c’est des gens plus jeunes qui trouvent des vols en all inclusive. Donc le Terminal 3 c’est le point de départ du pauvre en France. Dans ce que je fais la condition de ces gens apparait souvent en fil rouge. C’est aussi en rapport avec mon activité parce que je bosse dans ce domaine. Je n’avais pas de morceau dans l’album qui semblait prendre un peu le dessus sur les autres donc j’ai pensé que ça avait un petit coté anecdotique, mystérieux et technique à la fois.

J’ai l’impression que ta technique d’écriture est différente sur cet album par rapport à ce que tu as pu faire avant: Il y a beaucoup plus de choses qui sont diffuses
AL : Tu veux dire plus suggérées ?

Oui parce que même quand tu traites d’autres thèmes il y a toujours des petites insertions qui renvoient à la précarité
AL : Oui, ça apparait toujours plus ou moins en fil rouge.

Je trouve que ça donne un caractère climatique à cet album.
AL : Tu n’as pas tort. C’est peut être une question de maturité où on est moins manichéen et plus dans l’analyse. Moi en général je trouve qu’il y a plus de richesse quand les choses sont suggérées. C’est plus prenant. C’est comme au cinéma. Tu peux montrer froidement une scène de meurtre ou de viol mais, quand c’est suggéré, avec juste un bruit derrière une porte fermée, tu vas peut être plus ressentir les choses parce que ça laisse aussi la place à l’imaginaire. En général je trouve que c’est plus fort et que ça a plus d’impact. C’est peut être pour ça que j’aborde plus les choses de cette façon là.

Malgré ce goût pour l’imaginaire, tu alternes avec des images fortes.
AL : Ouais, c’est un peu un mélange des deux.

Il y a un paradoxe dans ton album : l’omniprésence du thème de la solitude contraste avec un entourage très présent et il y a même deux feats dont un avec VîRUS sur un morceau qui s’appelle Tout seul.
AL : Honnêtement, je m’en suis rendu compte un peu avec du recul. C’est un feat qui est né à travers la suggestion de Tcho (graphiste de l’album). J’avais déjà découvert l’univers de Vîrus à travers ses EP et je l’ai rencontré grâce à Tcho qui travaille avec lui et c’est lui qui a vraiment mit l’idée en place. Moi je n’y avais pas pensé du tout parce qu’au départ j’étais vraiment parti pour faire un disque sans featuring. Mais l’autre paradoxe c’est que ce morceau où je parle le plus de moi c’est le morceau qui a touché le plus de gens j’ai l’impression. Des fois quand tu penses être seul tu t’aperçois que vous êtes très nombreux à penser être seuls. En général, les morceaux d’introspection sont ceux qui parlent le plus d’humanité.

Ce qui m’a aussi amusé sur ce morceau c’est la complicité que tu as avec VîRUS où sur le refrain tu te décris comme un chien noir et il te répond qu’il est chien blanc. Vous vous êtes bien trouvés ?
AL : On se voit à travers le rap, on s’appelle, on discute. On a beaucoup de points de vue en commun. On a aussi nos divergences mais c’est quelqu’un avec qui je m’entends bien. Et puis le talent c’est rare, ça court pas les rues. Il a un rap super riche, très intelligent et moi j’aime bien.

Toujours dans tes associations, qu’est ce qui t’a poussé à aller au delà de DJ SAXE pour la composition musicale ?
AL : Je n’ai pas vraiment été poussé. Avec le temps tu deviens plus difficile au niveau des instrus et pour assouvir cette exigence j’ai maintenant tendance à aller voir à droite  à gauche ce qui se passe. C’est aussi pour que la sonorité soit différente. Mais il n’y a pas de volonté particulière. A part Nizi (Je suis AL) que je ne connaissais pas et que j’ai rencontré à travers le son, c’est des gens que je côtoie plus ou moins depuis longtemps comme Hery (Alpha Lima) et Laloo (Sans lui). Vega (Tout seul) qui habite à coté de chez moi, je le connais depuis quelques année et Banane (Scar) c’est le beatmaker de Vîrus.

Dans cet album, tu entretiens un rapport complexe à l’espoir : tu sembles plutôt pessimiste mais il y a aussi des chansons comme Je suis refait et Soif de liberté.
AL : Je suis refait c’est plus par rapport à la passion que j’ai vis à vis du rap. Je vais avoir 40 piges et j’écoute du rap depuis que j’ai  16 ou 17 piges, et ça me saoule pas alors que je revoie des gens d’il y a très longtemps qui me disent « je suis passé à autre chose ». Alors je ne sais pas s’il y a un côté optimiste mais même si ça peut arriver que les gens changent il y a aussi des gens qui restent passionnés.
Après dans le fait d’aborder l’espoir il y a des contradictions parce qu’à travers l écriture ça transparait pas mais je ne suis pas quelqu’un de triste. Dans la réflexion, si je pense à l’avenir et au contexte dans lequel on vit en France, à ce que je vois ou à ce que je peux lire ou aux rapports qu’on a avec les gens, je peux d’un autre coté ne pas être quelqu’un de forcément pessimiste. Quand j’écris Sans lui, c’est un texte qui est né d’une des dernières phrases du livre de Claude Levi-Strauss Tristes Tropiques. Même si j’aime pas du tout dire « j’ai besoin de bouquiner pour ensuite ré ingurgiter le truc à ma sauce », parce que je ne suis pas ce genre de MC qui dit qu’il a besoin de lire parce que certains milieux adorent ça, j’aimais juste cette phrase « le monde a commencé sans l’Homme et il s’achèvera sans lui » et souvent les textes partent seulement d’une phrase.

Donc c’est à l’inspiration
AL : Oui mais quand je dis qu’un jour on sera peut être plus là, même si c’est très fataliste, c’est juste dans le constat. C’est pas en mode « il faut faire attention » ou « il faut bien se tenir » en mode Nicolas Hulot.

Pour rester sur le thème de l’espoir, dans Soif de liberté, il y a une vraie différence de ton
AL : Oui mais dans Soif de liberté, au delà de l’espoir, c’est plus une sorte d’hymne à l’indépendance. L’indépendance dans le rap, l’indépendance d’esprit, et dans la personnalité. La soif de liberté c’est de ne pas être sous influence.

Quel est le style musical de cette chanson au niveau du rythme ?
AL : C’est avec un sample de Soul country.

Il y a une guitare aussi, ça fait penser à l’Afrique de l’ouest
AL : C’est une guitare sèche du sud des Etats-Unis mais je vois ce que tu veux dire, c’est une rythme un peu Mbalakh (musique sénégalaise).

C’est aussi pour ça qu’elle est différente, tu dis que c’est un appel à l’indépendance mais c’est aussi une envolée émotionnelle dans le ton
AL : C’est vrai que ça contraste beaucoup avec mon univers en général mais ça me correspond aussi. On se met aussi à nu au fil des morceaux et des albums. Les gens sont amenés à découvrir différentes facettes même si on sait plus ou moins qui est qui. Et heureusement parce que ça veut dire qu’il y a un renouvellement et qu’il y a toujours quelque chose à fournir.

Dans Pas né innocent et dans Ça doit faire rêver tu parles aussi de ne pas se laisser imposer une étiquette, comme dans Ma perception sur ton premier album. Tu crois au fait qu’on puisse s’auto-définir en tant qu’individu?
AL : J’aime y croire même si on est influencé par l’environnement social et humain. Quand on te regarde dans la rue, il ya deux façons de réagir. Ou tu ne fais pas attention ou tu vas vers les gens et tu leur dit « qu’est ce qu’y a ? Pourquoi vous me regardez comme ça ? Vous voulez que je vous casse la gueule ?», mais là t’es sous l’influence de leur regard au final. L’autodéfinition j’aime y croire mais c’est un grand combat parce que forcément on a cette influence et le poids de nos cultures ou du monde dans lequel on vit sur les épaules et dans nos têtes. Ce qui fait la personnalité c’est de pouvoir se dire que malgré ça on assume ce qu’on pense, ce qu’on veut et ce qu’on est malgré que la famille, le travail ou les gens qu’on fréquente exercent une pression sur nous. Mais c’est rare dans le monde dans lequel on vit car, au final, tout le monde a le discours du groupe auquel il appartient.

Puisque tu en parles, tu appartiens à quel groupe toi ?
AL : J’aime me dire justement que je n’appartiens à aucun groupe et parfois je sais que à travers ma famille ou mes potes on peut me dire « toi t’es chelou ». Après il faut l’accepter et bien le vivre.

Pour rester sur ce registre, dans Je suis refait, tu parles de la passion comme définition de l’individu
AL :v Oui, ça en fait entièrement parti. D’ailleurs au début du morceau il y a un extrait du film qui s’appelle Dans ses yeux (film argentin, Oscar du meilleur film étranger en 2010), un bon film, et je crois que la passion est quelque chose qui fait partie de nous quand c’est sincère mais pas quand c’est passager ou opportuniste.

Dans Scar, tu dis aussi que les blessures construisent l’individu.
AL : Oui, dans l’ensemble c’est ça. Mais c’est aussi un morceau qui parle de la désensibilisation due aux blessures qu’on a tous en nous. Et ça va jusqu’au cynisme parfois.

Quand tu dis que le rap est ton reflet, ça veut dire qu’en écoutant ta musique on peut prétendre te connaitre ?
AL : J’espère, car j’aime me dire qu’il y a une part d’honnêteté dans ce que je fais. Après il a des gens qui confondent le fait d’écouter la musique et le fait que ça leur appartienne. Ils ne font pas trop la part des choses. Mais moi en tous cas, chez les gens que j’écoute, j’ai l’impression de percevoir beaucoup d’honnêteté. C’est ce qui fait aussi leur spécificité au niveau de l’écriture parce que tu ne peux pas être plus différent des autres qu’en étant toi-même. Après tu peux essayer d’écrire comme les autres ou faire ce que tout le monde veut entendre, il y a des gens qui le font bien et avec qui t’as quand même l’impression de ressentir quelque chose, mais à 99% quand t’écoutes tu te dis c’est du archi déjà vu.

Mais qu’est ce que tu penses des artistes qui arborent un personnage fictif ?
AL :C’est comme les blockbusters au cinoche, il y en a avec qui tu prends quand même une tarte et il y en a où tu dis « non, c’est un gros navet, on a déjà vu ça 120 fois ». Il y a des mecs qui font du rap, qui ont sorti une mixtape à 50 exemplaires et qui disent « ouais on roule en Ferrari, on est tous les soirs en boite avec des prostituées et du champagne ». Quand c’est concilié avec de l’inexpérience au niveau technique, tu crames tout suite qu’il y a quelque chose qui va pas. Mais il y a des gens qui le font bien aussi. Des fois j’écoute des trucs plus légers mais mes disques de chevet ce sont quand même pas des gens qui sont sur cette tendance là.

Comment tu fais pour concilier pudeur et introspection artistique ? Tu dis souvent que tu es pudique mais tu te confies beaucoup dans tes textes non ?
AL : Quand je parle de pudeur c’est plus au niveau des gens. Je garde une distance avec les gens parce que les rapports humains mènent à la déception.

Et dans la musique tu ne trouves jamais de déception ?
AL : Si mais au final je pense qu’il y a quand même plus de satisfaction que de déception. C’est comme dans tout.

Dans toute ta carrière, tu utilises un vocabulaire guerrier : c’est ta vision de la vie ?
AL : C’est du constat. C’est aussi le fil rouge de mon écriture : nos conditions de vie à nous faisant partie d’une minorité et  habitant dans les banlieues. C’est ce qui engendre cet état d’esprit chez moi. Le regard des gens dans la rue ou au boulot. T’es pas dupe, tu sais ce que tu représentes et l’image que les gens ont de toi. J’ai du mal à me défaire de ça.

Pour poursuivre cette image, tu penses que les banlieusards sont en territoire hostile ?
AL : Pour beaucoup, vu l’histoire de France, tu peux presque dire que ce sont les autochtones des néo colonies. Quand tu vois que les gens qui représentent notre pays au niveau institutionnel n’ont rien à voir avec les gens des banlieues. Ils sont en décalage total. Vas voir au Sénat t’as des vieux blancs de 60 à 70 piges. À travers les colonies, la traite négrière et l’esclavage, tu as des gens qui tiennent les rennes de ce pays. Chez eux l’état d’esprit qui a mené à ces tragédies est loin d’être dissout. Quand tu allumes ta télé, tu entends partout le mot décomplexé. Les gens sont capables de balancer des insultes de manière frontale à n’importe qui au sujet de sa couleur ou de sa religion. Même si on est dans le pays des Droits de l’Homme et des Lumières, il y a aussi le coté officieux où il y a plein de choses qui sont à l’inverse de ces principes et qu’on tolère.

Tu fais aussi beaucoup référence au pétrole dans ta carrière (Matière première-le nom du label-, Quand le brut s’enflamme-nom d’une mixtape sortie en 2006…) et dans ton album. Comment expliques-tu ça ?
AL : Oui, peut être, je n’avais jamais fais le rapprochement comme ça.

Ça veut dire que tu écris inconsciemment ?
AL : Oui, j’espère. De toute façon j’ai l’impression que les meilleurs textes sont des accidents. Quand tu cogites trop, tu n’avances pas. L’inspiration c’est bizarre : du coin de l’œil tu vas voir une scène qui va te parler tout de suite et t’as une rime qui va en sortir. Tu sens quand c’est bon mais tu ne sais pas d’où ça vient, c’est totalement inconscient.

Mais comment tu fais pour être à la fois spontané et aussi cohérent alors ?
AL :Je sais pas, mais c’est vrai que ça m’arrive d’écrire des trucs et de me dire que si je dis ça mes potes vont me dire mais c’est pas toi ça. Je sais pas si ça m’est nuisible ou pas, mais je filtre. En écrivant Ça doit faire rêver, cette approche du rap où tout va bien, ça peut être tentant et c’est à la portée de tout le monde mais il faut l’assumer. J’aurais pu écrire ce morceau sans intro ni outro mais après on te dit c’est quoi ce morceau où tu dis que t’as de la coke dans le coffre ? Comment je le justifie ? Je dis ouais je bicrave de la coke ? Après j’aime bien être en paix avec moi-même et assumer tout ce que j’écris. J’écris de manière spontanée mais après j’ai cet espèce de garde-fou qui me dit d’être fidèle à moi-même.

Pour finir sur une note décalée, à 50 ans tu te vois rapper avec des Air Force ?
AL : J’en sais rien, pourquoi pas ? C’est ça le problème du rap : on fait trop de jeunisme. On ne veut pas laisser cette musique vieillir. Toutes les musiques, le jazz, le rock, on les a laissé devenir grandes, hommes, femmes ou matures. Il y a des rockeurs qui sont vieux et j’ai pas l’impression qu’on les pointe du doigt. J’aime me dire que je fais la musique de mon âge et me dire qu’il y a aussi des gens pour cette musique. C’est une musique à travers laquelle on peut tout aborder et c’est forcément une musique qui va au-delà des générations et qui doit traverser les années. Le jeunisme dans le rap c’est un cancer. En tous cas je sais pas si je serais encore là à 50 ans avec mes Air Force mais le rap c’est pas juste une question d’Air Force, tu l’as dans le crâne.

Propos recueillis par Aleko aka Alexandre Funk.

 

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One comment

  1. Très belle interview.

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