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[Interview] Espiiem : « Je suis en train de me bâtir, de me construire. »

Comment tu écris ? Tu écris d’abord un thème, une idée et tu construis et déconstruis autour ?
Déjà, je n’écris pas sur papier et stylo. J’écris de tête. Quand j’ai commencé à écrire, j’habitais dans un petit appartement avec ma mère et ma sœur. Quand je rentrais, je ne pouvais pas rapper parce qu’elles m’auraient entendu, et pour moi c’était honteux. Du coup, je devais écrire en allant en cours, en rentrant. J’ai pris une certaine gymnastique intellectuelle. J’ai conçu les premières phrases de tête et c’est un truc qui m’est resté. Maintenant, ça m’est naturel de composer comme ça. Je ne les écris pas. Je retiens tout. Par contre, j’annote. Par exemple, je vais aller chez un pote, je vais avoir une idée avant, je la note sur mon téléphone parce que je ne vais pas avoir le temps de la garder puis je la retravaille en rentrant chez moi. C’est comme ça que j’écris.

Et tu travailles en découpant ou les sonorités se font toutes seules ?
Ça varie. Disons que j’écris le gros d’un texte sur l’instru qui va me plaire, puis après, je peux me dire « non, j’enlève cette phrase là » et la remplacer par une autre phrase que j’avais écrite il y a longtemps mais qui finalement va bien s’intégrer. C’est un genre de puzzle. Je suis un perfectionniste dans le texte. Je veux qu’ils soient vraiment réussis, comme si ça pouvait être le dernier. Ils sont à la fois spontanés dans la première impulsion puis travaillés dans le détail. Tu as des personnes qui ont cette faculté d’écrire un premier jet en très peu de temps, des très bons textes. C’est un truc que j’aimerais faire mais ce n’est pas comme ça que je fonctionne. Ils peuvent écrire en trois quarts d’heure une heure, j’en suis incapable. Peut-être qu’ils vont changer un ou deux détails. Pour moi, c’est difficile, et j’aimerais vraiment acquérir cette facilité là, aller aussi avec ce truc d’artiste dont tu parlais tout à l’heure : la première impulsion. Le feeling est d’autant plus là quand les choses se font naturellement.

Fais-tu le lien entre rap et poésie ?
Je fais le lien d’une certaine manière même si c’est différent parce qu’on est sur de la musique donc le ressenti est forcément différent. Mais ce qui caractérise le rap et la poésie, c’est que c’est une écriture qui est très codé. Par exemple, dans une certaine forme de poésie, tu peux avoir les alexandrins, tu as tes douze pieds et il faut absolument que tu arrives à faire tenir ton vers sur tes douze pieds. On a la même chose en rap avec les caisses claires. Il faut que l’on fasse rentrer nos phrases et notre texte dedans. La poésie est différente, parce qu’elle est vouée malgré tout à être lue. C’est écrit noir sur blanc, tu la lis. Tandis que dans le rap, il y a aussi l’interprétation du texte. Je peux plus jouer avec le rap qu’avec la poésie. Un rap, je vais pouvoir l’améliorer par la manière dont je vais le poser. En poésie, tu ne peux pas tricher, il faut que la phrase soit parfaite. Il y a des liens de parenté mais il y a quelques différences dans le média.

Est-ce que tu as des sujets qui te touchent et t’inspirent particulièrement ?
Je ne sais pas quels sont mes thèmes de prédilection. Ça fait partie du côté spontané. J’écris et il y a quand même une cohérence. Je suis incapable de te dire. Je peux parler des filles avec ma propre manière, de mes amis avec ma propre manière. À l’écoute des morceaux, ce qui peut transparaitre, c’est cette détermination de s’approprier les choses. C’est peut-être ce qui peut se dégager de mes textes, cette volonté de s’affirmer, d’être avec mes proches, cet esprit collectif qui peut ressortir. J’aime bien faire parfois des thèmes, mais pas trop parce que c’est un cadre qui peut parfois être réducteur. On le voit à ma manière de parler, j’aime bien partir sur une phrase, sur telle idée, deux phrases après, sur une idée totalement différente pour entretenir le truc.

Tu vas au fond de tes idées. Tu penses être un fin analyste ?
Ça se fait naturellement, peut-être dû à ma personnalité. Je n’ai pas le sentiment d’analyser les choses. Je n’ai pas le côté relou d’écrire pour analyser. J’essaie d’apporter mon propre point de vue, de trouver la brèche originale mais je ne fais pas de la musique en me disant « je vais apporter ma propre analyse ». Ou alors si je le fais, c’est naturel, presque à mes dépens. J’écris ce que je ressens avec ma propre analyse, mon propre point de vue, mais ce n’est pas mon but final. De fait, quand tu écoutes, tu te dis « Espiiem, il apporte un truc différent ».

Qu’est ce que tes études de philosophie t’apportent en plus ?
Il me semble que Youssoupha avait suivi un cursus philosophique. Des influences supplémentaires, tu trouves peut-être des concepts différents. Tu lis d’autres livres, Schopenhauer. Ces philosophes apportent leur propre concept, leur propre vision de la vie. Ton travail quand tu es en philosophie, ça va être d’en discuter. D’une certaine façon, de te forger tes propres opinions. Finalement ce truc d’analyse et de vision différente passe peut-être par la philosophie. Quand tu étudies un auteur, on te demande de le décortiquer, de l’analyser, de l’argumenter et d’en débattre. Tu affirmes ta propre opinion. J’étais à la Sorbonne donc j’ai eu des profs qui maitrisaient la langue française comme pas deux. Tu arrives en classe, même si tu ne te souviens pas du cours, tu les écoutes et tu es de savoir constamment. Tu peux te dire « Ok elle est bien cette expression, je vais l’utiliser ». Affirmation de son propre point de vue, baigner dans un monde de mot et donc quand tu écris, ça t’aide.

On sent dans des textes que tu t’intéresses beaucoup à la culture, à la religion, on pourrait dire le mot intellectuel.
C’est ce que l’on se disait sur le projet Haute Voltige. Le problème du mot intellectuel, c’est que ça fait une forme d’élite. Ce n’est absolument pas ma vocation. Je ne me suis jamais dit « je vais faire ça, je vais apporter un truc que les autres n’ont pas, parce qu’ils ne peuvent pas l’atteindre ». Je fais ça parce que ça me plait. C’est comme la pochette : ça pourrait participer au côté intellectuel, au fait que je me différencie. J’ai la crainte que cela passe pour intello alors que non, c’est juste poser une vision, une imagerie qui me plait. Elle plait à certains, d’autres ne la comprennent pas parce qu’elle ne ressemble pas à un projet de rap, mais justement c’est un truc utile. Il y a des secteurs différents, il ne faut pas simplement vouloir marcher sur des traces.

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