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Phases Cachées - BAF - Crédit Monsieurtok

[Interview] Phases Cachées : «Ce mélange entre instruments et machines donne la texture de notre musique.»

Les lecteurs les plus attentifs de Le Rap en France vous connaissent déjà. Inutile de refaire de trop longues présentations. Mais, en quelques mots, dans Phases Cachées, qui est qui ? Et comment vous définiriez-vous les uns les autres ?
Cheeko : Je suis peut-être celui qui inspire le côté rap alternatif du groupe et je me définis essentiellement par mon côté kicker. D’Click, lui, se démarque par une véritable science de la technique. Dans l’écriture, c’est le mec qui se prend le plus la tête sur les schémas de rimes. Et Volo, c’est l’âme reggae. C’est une voix. C’est même un instrument à lui seul, qui fait que ce que l’on fait est si différent.
D’Click : C’est vrai que Volo est notre touche de musicalité. Grâce à lui, nous avons commencé à penser nos morceaux de manière moins terre-à-terre. On est plus dans la structure basique couplet-refrain, couplet-refrain. Sa voix donne tout de suite du relief. Pour ma part, cette envie de musicalité a déteint sur moi également, puisqu’en plus de la technique, je mise sur ma voix. Je veux que mon flow soit le plus dansant possible. Quant à Cheeko, c’est la personnalité forte du groupe. C’est notre showman (rires)
Volodia : Pour moi, Cheeko et sa personnalité sont des mystères (rires). Plus sérieusement, il est un peu le leader, puisque c’est lui le plus avenant, celui qui va le plus facilement au devant du public et qui a la plus grande aisance face aux médias. Pour ma part, je ne viens pas du hip-hop à la base. J’ai eu beaucoup d’autres expériences avec des groupes divers. C’est de là que me vient cette musicalité et cette façon différente de travailler. Mais, si j’ai apporté une forme de rigueur musicale, D’Click, notamment, m’a beaucoup appris au niveau de la rigueur dans l’écriture.

Vous semblez avoir une base de fan déjà conséquente et solide. Comment l’avez-vous fidélisée ?
D’Click : Cela fait six ans que l’on tourne et que l’on se fait connaître sur scène. Ensuite, on s’est mis aux clips sur internet, qui ont été bien visionnés et ont été bien relayés. Après tout est une question de bouche-à-oreille.
Cheeko : Le concours Emergenza a été aussi un très bon coup de projecteur. Ce fut aussi un gros coup de pied au cul en termes de rigueur scénique. Ce stress, tu apprends à le gérer et c’est ce qui fait que, plus tu enchaînes les dates, plus tu trouves à chacune d’elles des raisons de kiffer.

Vous êtes aujourd’hui signés sur un jeune label indé du nom de Baccorecords, d’ordinaire plus habitué à promouvoir des artistes reggae. C’est la petite touche de Volo qui a fait la différence ?
Volodia : C’est vrai que cela a joué. Mais, je pense qu’ils étaient aussi en recherche de quelque chose en hip-hop qui leur correspondait. Ils venaient de sortir Brahim et Natty Jean et ils voulaient un son qui se démarque de ces derniers. De notre côté, l’idée de travailler avec eux nous plaisait bien. C’est un label crée par Danakil, un groupe de reggae français. De fait, ce sont des vrais zikos qui savent ce qu’ils font, tant sur disque que sur scène. C’est pour ça que l’on s’est tourné vers eux.

Crédit photo : Monsieur Tok

Dans quel état d’esprit étiez-vous en préparant cet album ? Plutôt stressés ou détendus ?
Volodia : Il y avait une certaine pression, liée justement à la rigueur du travail que nous devions fournir. Avant, nous faisions les choses un peu à l’arrache et même de manière un peu compulsive. Nous avions sorti deux EP dans cette logique, très vite, parce que nous avions besoin que tout se fasse en speed et soit entendu tout de suite. Boule à Facettes, nous l’avons préparé pendant un an. Nous avons vraiment acquis la patience qui nous manquait.
D’Click : Même si nous sommes bien épaulés par notre label, le fait d’arriver véritablement dans le grand bain met effectivement une pression. C’est comme le trac avant la scène. Au niveau de notre état d’esprit, le plus dur a été les changements en termes d’organisation et de management. D’ailleurs, l’on a encore parfois un peu du mal à lâcher le bébé sur certains aspects. Parfois, ça nous fait bizarre de ne plus avoir la mainmise sur tout. Mais on s’y fait, car l’équipe est cool et, forcément, ça se passe bien.

Comment s’est passée la rencontre avec S.E.B vôtre beatmaker ?
Cheeko : J’ai rencontré S.E.B sur un forum hip-hop, il y a environ trois ans. Il est luxembourgeois mais, à l’époque, il faisait des études à Lyon. On s’est très vite mis d’accord sur le fait qu’il fallait absolument qu’on fasse des sons ensemble. Et un jour, à force d’échanger, je suis descendu le voir. On a mis du temps à bosser véritablement avec lui, parce qu’il a un tel niveau et que nous n’avions pas la maturité pour rider ses prods. Avec le recul, tu m’aurais filé une prod comme celle de What Else ? il y a trois, ça aurait été une catastrophe.
Volodia : Il faut savoir qu’au départ, le projet ne portait que sur un EP. Mais, le truc a tellement bien pris dès les deux premiers morceaux, à savoir 4 Consonnes, 2 Voyelles et Des Pesos pour mes Soss’, on a vite décidé de voir plus loin. Côté production, il y a aussi des musiciens. Dans leurs cas, il s’agit de potes de très longue date. Il y a donc François Chatal au clavier, Julien Raulot à la guitare et Isaac Adeyemi qui, eux aussi, apportent une vraie richesse à l’album. Ce mélange entre instruments et machines donne la texture de notre musique !

Par souci de variation d’ambiances, il est souvent préférable de choisir de bosser avec plusieurs beatmaker. Pas vous. N’était-ce pas un peu risqué ?
D’Click : Non, car S.E.B a un univers tellement riche que nous n’avions aucun doute sur sa capacité à nous livrer des instrus variées. Pour nos futurs projets, nous ferons sûrement appel à d’autres. D’ailleurs, Volo fait des prods, et notre DJ aussi. Mais S.E.B sera toujours là. Car, il y a une vraie confiance entre nous et une vraie osmose entre nos textes et ses sons.
Cheeko : Nous sommes encore tous jeunes et donc en phase d’apprentissage, même sur ce côté prod’. Le fait de ne travailler qu’avec un seul beatmaker n’est pas toujours facile. Parfois, le mec n’est tout simplement pas joignable. Donc, ça peut créer des moments de vraie galère. Mais encore une fois, avec cet album, on a énormément appris en matière de direction artistique. On sera de plus en plus en mesure de savoir très vite ce vers quoi on souhaiter aller.

Vous êtes de ceux qui écrivent en fonction de l’instru ou est-ce que vous la choisissez en fonction d’un thème déjà prédéfini ?
Cheeko : Ca dépend. Généralement, c’est en fonction de l’instru. Mais par exemple, la prod’ d’un morceau comme Sous Pression existait depuis super longtemps. Elle a dormi pendant au moins deux ans, jusqu’à ce que D’Click apporte cette idée de thème. Et là, on a commencé à écrire dessus. Pour Des Pesos, je voulais parler d’argent. Donc, on a cherché la prod’ qui collait le mieux. Et d’autres fois, on a l’instru brute et on balance nos lyrics dessus.
D’Click : Et parfois, Volo va trouver simplement une ligne de mélodie pour un refrain dont va découler tout le reste de l’écriture. C’est assez élastique.

Et toutes ces influences jazzy-soul présentes dans l’album, c’est des influences qui vous sont propres ?
D’Click : Du fait que S.E.B produise l’album, on retrouve essentiellement ses influences. Mais, le côté boom-bap, c’est ce qui nous parle le plus à nous tous, de toute façon. Les tueries de Pete Rock, DJ Premier, The Roots ou Jay-Dee, on s’est littéralement baigné dedans.
Cheeko : S.E.B a aussi ce truc d’être dans un vrai délire de digger. Il va chercher le sample dans des pépites de vinyles soul-funk à tomber. Ou même dans des délires de musique coréenne que d’autres n’auraient pas forcément eu l’idée de travailler.
Volodia : Ce qui intensifie notre dynamique portée vers la musicalité, c’est que nous sommes très ouverts. On aime bien sûr le hip-hop et le reggae, mais aussi l’électro, le rock, le jazz, la soul. C’est vraiment ce qu’on a voulu retranscrire dans Boules à Facettes, justement.

Phases Cachées, ce n’est pas du rap bling-bling ni bagarreur. Cela ne vous tente pas d’avoir quelques jolies filles autour du coup ?
Volodia : Cela ne serait pas déplaisant (rires). Non, sérieusement, je ne vois pas l’intérêt.
D’Click : Pour l’instant, on n’a de toute façon pas les sous pour les payer (rires). Mais, de toute façon, ça ne nous ressemblerait pas du tout. Nos clips, jusqu’à présent, sont simples. A notre image. On va tenter pas de plus en plus de choses, des délires dans la lignée du clip de J’étais pas là, pour se marrer. Et d’autres seront plus sérieux. La vidéo est, de toute façon, une vitrine qu’il ne faut pas négliger. Mais, on restera fidèles à ce qu’on veut retranscrire dans nos textes.
Cheeko : J’ai l’impression que quoi que l’on fasse, on sera toujours un peu hors carcan. Par notre formation, d’abord. Des groupes de deux MC’s et un chanteur, tu n’en as pas des masses. Et par notre jeunesse, ensuite. Quand on fait nos vidéos, on n’a pas forcément encore les moyens ni l’envie d’aller chercher des vidéastes qui ont des codes hip-hop hyper carrés et presque stéréotypés. Alors, on fait un peu tout en décalé. On est sans doute un des rares groupes de rap à être signé sur un label de reggae… etc. Mais, c’est ce qui nous plait et nous caractérise.

Il y quelques thèmes sociétaux un peu rudes, comme sur les titres Peur sur la ville, Sous Pression et Des Pesos pour mes Soss’
Cheeko : Peur sur la ville et Sous pression sont effectivement traités de manière un peu rude. En revanche, Des Pesos aborde la question taboue de l’argent de façon un peu décalée. On ne voulait pas être plombant. C’est juste la vision de trois jeunes de 23 ans, parfois en galère, qui aimeraient claquer un peu plus d’argent. On a essayé de retranscrire les différents sentiments que suscitent l’argent et le manque d’argent.
D’Click : Le côté jazzy de l’instru fait qu’on a pu balancer effectivement des choses un peu rudes de façon légère. Ensuite, c’est aussi pour nous une manière d’évacuer, de relativiser nos propres situations. Surtout que depuis le début de la préparation de l’album, on a dû lâcher nos boulots. Ce n’est pas rose tous les jours (rires).
Volodia : De toute façon, si on voulait arriver à nos fins, il le fallait. C’est vrai que quand tu as un rendez-vous de dernière minute à telle heure, concilier musique et taf devient ingérable. Mais, on est jeune et on a la santé. Même si ce n’est pas toujours drôle, à 23 piges, on peut encore se le permettre (rires).

Même si on n’est pas dans le virulent, vous faites preuve d’un ego-trip latent qui submerge un peu l’album…
Cheeko : C’est vrai. La raison est simple. On voudrait être en mesure de traiter plus de vrais thèmes, à proprement parler. Mais, pour l’instant, nous n’avons pas réussi à explorer complètement cette démarche, parce que les thèmes doivent se chercher et se trouver à trois. Cela met beaucoup plus de temps qu’un texte ego-trip où chacun balance ses lyrics, presque comme s’il s’agissait d’un freestyle.
D’Click : Les gens ont l’impression que c’est beaucoup plus facile de faire des morceaux à trois. Or, il faut trouver des thèmes où l’on se rejoint. Ce qui est beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît. C’est ce sur quoi nous travaillerons pour nos prochains projets. Mais, le côté égo-trip et festif restera, puisque c’est quelque chose qu’on adore, surtout Cheeko et moi.

Vôtre album ne compte que deux featurings. Le premier avec Milk Coffee & Sugar sur What Else ? et le second avec Toki Wright sur A l’américaine. Vous auriez souhaité plus de sollicitations ?
Volodia : Non, car ces feats nous les avons choisi. Ensuite, nous n’avons de toute façon pas l’habitude d’en faire, car du fait que nous soyons déjà trois, c’est plus difficile.
Cheeko : Le fait d’être déjà trois nous amène à faire des morceaux déjà assez longs. Alors, c’est vrai que d’ajouter une ou plusieurs participations n’est pas évident. Ne serait-ce que par la présence de Volo, on a souvent l’impression de nous suffire à nous-mêmes. Après, c’est encore une histoire de rencontre. Vu la manière dont MC&S est un groupe qui nous pousse vers le haut, il nous paraissait évident de les inviter. Ce à quoi ils ont gentiment répondu. Et on les en remercie.
D’Click : Cela s’est fait à l’humain. Prendre un feat juste pour avoir un feat, ça n’avait pour nous pas grand intérêt. Ce qui nous intéressait c’était le feeling. Celui qu’on a eu par exemple avec Toki Wright était aussi évident. D’ailleurs, on nous pose souvent la question, mais on n’a pas choisi de bosser avec Toki juste pour être sûr d’avoir un featuring américain. Toki est un rappeur, mais aussi un pur militant hip-hop. Il lutte aussi pour les droits de l’homme dans son ensemble. Le gars est une vraie personnalité.

Je suppose qu’il y a tout de même d’autres rappeurs US avec lesquels vous auriez aimé bosser ?
Cheeko : Bien sûr. Une session avec Brother Ali ou Dilated People, je n’ose même pas imaginer le massacre (rires).
D’Click : Des Method Man, Redman et tellement d’autres. Mais, on va encore travailler pour essayer d’arriver à la cheville de leurs chevilles.

Et du côté de la scène française ?
Volodia : Némir nous parle bien. C’est la très bonne surprise de cette année. Après dans le délire un peu plus reggae, il y a des groupes comme Maya Vibes qui me branchent assez.
Cheeko : C’est vrai qu’ayant toujours plutôt bien sû conjuguer la maîtrise du web et de la scène, on est assez confiant sur le fait que de nombreuses rencontres sont encore possibles. Des gars comme Oxmo, c’est serait magique. Ou même un mec comme A2H, qui est bourré de talent.

Concrètement, cet album est une première vraie pierre. Quelles sont vos attentes ?
D’Click : Des dates, des dates et encore des dates, histoire de pouvoir toucher le maximum de gens. On sait un peu comment marche le business. Donc, on reste humble sans être trop en attente du buzz internet monstrueux. L’important, c’est que cet album puisse nous mettre sur la route.
Cheeko : Si une petite reconnaissance de la part du milieu pouvait se confirmer, ce serait aussi un bon point. A Paris, c’est la guerre ne serait-ce que pour faire des premières parties. On espère que cet album facilitera nos entrées dans certaines salles.
Volodia : J’aimerais ouvrir le hip-hop à des gens qui n’en écoutent pas forcément, par notre son qui est un vrai mélange  des genres.

Et pour finir, vous espérez quoi de l’avenir ?
Volodia : C’est un peu difficile de se projeter. Surtout que, pour le moment, on profite du travail accompli pour Boules à Facettes. Mais, on a toujours été dans une dynamique de bosser sur des projets collectifs et ou en solo. Cela va continuer.
D’Click : L’avenir, je le vois avec un second album encore meilleur. Nous avons beaucoup appris du premier et il y a donc des petites erreurs d’organisation, notamment, que nous ne referons pas. Tout sera encore plus carré.
Cheeko : Je ne peux pas dire si, dans deux ou trois ans, on sera au Bataclan, au Zénith ou au Stade de France, mais on espère que le hip-hop nous aura au moins rendu un peu de l’amour qu’on lui porte.

Augustin Legrand

L’album de Phases Cachées est disponible à la FNAC ou sur Itunes. Si vous voulez vraiment soutenir, il est aussi disponible directement sur le site du label Baco Records. Les trois lascars sont en concert au Divan du Monde ce vendredi soir : les places sont disponibles sur Digitik ou chez la FNAC.

 

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