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[Interview] Sadek – « Il y a plein de choses que je n’ai pas mises dans cet album, par pudeur. »

Est-ce que tu peux nous raconter ton enfance ?
J’ai eu une enfance tout à fait normale. Quand j’étais petit, je faisais beaucoup de sport et puis quelques conneries à l’âge du collège mais rien de méchant.

Sur Mektoub, tu parles d’un accident qui t’immobilise pendant un an ?
Oui, c’était à la fin de l’année de CM2. J’étais en roller, je me suis fait renverser au pied de mon immeuble. J’ai eu beaucoup de membres cassés et de lésions. J’habite au cinquième étage sans ascenseur, j’ai passé presque un an sans pouvoir aller à l’école.

Tu fais quoi pendant cette année ?
Je ne fais que d’écrire. Je regarde aussi la télé et je fais les quelques devoirs qu’on me ramène mais j’ai la chance d’être doué à l’école donc ça ne me perturbe pas trop.

Cette épreuve passée, tu te lances dans le rap via les battles.
Voilà, 8Mile venait de sortir. Eminem était déjà une icône. On regardait ce film avec beaucoup d’intérêt. De notre côté, on n’avait pas grand-chose à dire alors on a commencé à écrire nos textes en se gazant.

C’est aussi la vie à la cité, ça chambre et vanne sans arrêt.
C’est ça. La vie à la cité, c’est des coups durs mais surtout beaucoup de sourire. C’est une enfance classique dans le 93. T’es entre les cours et tes parents. A côté de ça, on nous vend beaucoup de rêve et on a envie de s’en sortir. On essaie de se débrouiller mais ce n’est pas le MacDo qui va nous aider. On tombe dans deux ou trois bêtises. Mais je ne veux pas m’élargir sur ça, ce n’est pas important.

Tu revendiques le côté 93. Est-ce que tu te sens comme un porte-parole de ton département ?
Tout à fait mais ça fait partie aussi de l’art du rap. Même si je devais habiter dans la dernière campagne de France, je représenterais à mort. Pour moi, le rap c’est parler de ce qui t’entoure. C’est donc important de représenter ta provenance.

D’ailleurs, j’ai lu dans une interview qu’adolescent, tu n’écoutais pas de rap français parce que ça te renvoyait trop à ton quotidien.
C’est vrai. Je ne comprenais pas comment les gens pétaient un câble sur le rap français alors que les mecs ne faisaient que raconter la réalité.

Mais c’est ta réalité à toi, pas celle de tout le monde.
C’est ça, ce n’est pas le ressenti de tous les français. Mais comme je suis camouflé dedans, je n’ai pas le recul pour m’en rendre compte. J’ai toujours aimé m’évader, j’aime beaucoup les films comme Le Seigneur des Anneaux. Ça t’emmène dans un tout nouvel univers, tu t’immisces dans du neuf. Donc le rap américain me parlait plus parce que c’est une réalité à laquelle je n’avais pas accès. Après à seize piges, je comprenais plus les textes des rappeurs français. Il faisait référence à des événements qui me sont arrivés et forcément, ça résonnait plus.

On sent le travail sur la punchline dans tes textes. Comment tu travailles ça ?
C’est très instinctif. Je le travaille, c’est-à-dire que je le peaufine mais la base est spontanée. Je me pose sur ma feuille pour écrire un son et si ça ne démarre pas dans les cinq minutes, c’est que ça ne va pas être bon. C’est l’exemple de Jay-Z qui parlait de feeling sur une production et qu’il ne faut pas forcer.

Le premier son de ton album s’appelle Rapublicain. Que penses-tu de la polémique engendrée par Nathalie Goulet, qui veut censurer tout le rap agressif ?
C’est une très mauvaise chose. A partir du moment où on ne s’en prend pas à l’intégrité des gens, aux races, aux handicaps et à l’orientation sexuelle, tout le reste est critiquable.

Ce qui avait l’air de la déranger, c’était que des rappeurs s’en prennent aux institutions.
Le problème est plus profond. Elle ne voit que la forme mais le fond, ce serait de réfléchir à l’existence même de ce rap agressif. Pourquoi il y en a ? On voit des choses dans la rue qui peuvent nous rendre haineux envers l’état. Pas de subventions, les contrôles abusifs que tu sois ou non dans les activités illicites de ta cité et j’en passe. J’ai des amis qui étudient à la Sorbonne mais qui se font contrôler régulièrement quand ils rentrent au quartier.

Via Rapublicain, implicitement tu expliques que le rap peut très bien se fondre dans la république.
Si tu veux résumer ce titre, c’est un éveil sur le monde. Tous les faits évoqués sont des faits concrets. J’ai décidé que mon vrai combat est dans le rap, pas dans la république. Je fais partie de ces jeunes qui ne votent pas parce qu’ils ne croient plus en rien. Ma politique, c’est le rap.

Tu as signé en major jeune. Que penses-tu de cette tendance qui vise à prôner l’indépendance comme une valeur ?
Pour moi, la réussite va de pair avec la vente de disques. Ça me correspond à moi, après chacun son avis. Je me souviens d’une très belle phrase de Despo qui dit Indépendant ce n’est pas un gage de qualité, arrête de bluffer pédé. T’es pas meilleur parce que tu vends moins de CD.

On a évoqué un peu ton physique, comment tu vis toutes les attaques ?
Ça m’amuse. Au début, ça m’énervait parce que je suis quelqu’un de vrai et d’entier. Je me demandais comment il pouvait m’insulter sans me connaître, sans savoir ce que je vaux. Mais j’ai compris, c’est juste amusant pour eux. C’est comme quand nous étions petits et qu’on allait sur les tchats, l’objectif était de mettre le plus d’insultes avant de se faire virer. On était morts de rire alors qu’on énervait peut-être les gens à mort ! Je le prends à la rigolade, certains me font même rigoler parfois.

Rentre aussi en compte le fait que tu sois une célébrité donc une cible plus facile.
Je ne me sens pas du tout comme une célébrité. J’ai une petite notoriété mais je reste simple. Je n’ai pas ce truc de me promener avec une équipe, je reste comme j’étais. Ce n’est pas parce que je pose avec Meek Mill que je vais changer d’attitude.

Tiens justement, comment on en vient à avoir cette connexion ?
Par des collaborations artistiques. DJ Kore, qui a composé une bonne partie de mon album, a ses contacts là. Mon but est de donner de la bonne musique aux gens qui nous écoutent. Si je peux faire des lourds featurings comme ça sur mon premier projet, allons-y. Ce n’est pas vraiment pas une question de nom, c’est juste que je kiffe Meek Mill et que j’avais envie de mêler nos univers. Ça fait une belle vitrine.

Ça t’ouvre une fenêtre, ça peut élargir ton public mais ça n’a rien de négatif. Ce n’est pas un Rohff qui va faire un son avec Jena Lee.
Même ça pour moi, ce n’est pas négatif. Je trouve que le morceau n’est pas négatif. Il ne faut pas qu’on soit fermés comme ça. Quand Eminem ou Lil Wayne appelle Bruno Mars aux USA, ça passe très bien.

Puisqu’on parle de chanteurs, tu chantes sur certains sons. C’est quelque chose de naturel ?
Ouais, certaines instrus ne peuvent être prises que comme ça. Quand j’ai ce feeling, j’y vais. Je ne suis pas le meilleur chanteur du monde mais j’ai fait ça avec sincérité. C’est le cœur qui a chanté.

Tu aimes la chanson française ?
J’aime beaucoup Jean-Jacques Goldman, Renaud, Gainsbourg, Piaf et j’en passe.

Dans Secret, tu parles d’homosexualité. On sait que c’est un sujet très compliqué à aborder dans le rap français.
Ça fait juste partie de la tolérance qu’on m’a inculqué dans la cité. On est tous de milieux et d’origines différentes, je ne me vois pas juger quelqu’un sur ses choix sexuels. Surtout que c’est gratuit et inutile. Ça ne regarde qu’eux. Est-ce que ça t’empêche de serrer des meufs ?

Ah non, au contraire. Il y en a plus pour nous ! (rires) Sur cet album, il y a un morceau nommé Johnny Cauchemar. Ta tape précédente s’appelait Johnny Niummm. Qu’as-tu avec le prénom Johnny ?
C’est le prénom américain par excellence. C’est le prénom des films, ça n’a rien à voir avec le rêve américain ou quoi.

Ton album est beaucoup plus personnel. Ce n’est pas difficile d’écrire sur soi ?
C’est très dur et très instinctif. Il y a plein de choses que je n’ai pas mises dans cet album, par pudeur. Je suis encore trop proche de cette réalité pour dévoiler les mauvais côtés de ma vie. C’est le chemin classique : la tape sert à montrer tes aptitudes et l’album permet de se révéler en tant qu’artiste.

Et le moment où tu fais écouter ton album aux parents, il n’est pas un peu compliqué ?
Je suis assez malin. Je dis à mon père de ne pas s’inquiéter, que c’est inventé de A à Z. Je lui dis que c’est comme Al Pacino et Scarface. Ma mère est plus consciente de la part de réalité.

Tu attends quoi de cet album ?
Toujours avancer. Je ne me fais pas d’illusions, je ne pense pas qu’on devienne numéro un avec un seul album. Mon but est de devenir le meilleur, ça prendra le temps qu’il faudra mais c’est mon objectif. C’est toujours par palier, j’en ai déjà franchi quelques-uns. Pour l’instant, je veux montrer que j’ai un univers et que ça kicke.

Tu travailles déjà sur un projet après cet album ?
Oui, bien sûr ! Je ne veux pas en parler maintenant pour rester concentré mais ce sera une mixtape avec plus de featurings.

Tu aurais une collaboration de rêve ?
Mon featuring de rêve, ce serait Daft Punk. On n’est pas du tout dans les mêmes sphères mais c’est vraiment un groupe que j’ai kiffé.

On peut ne pas en parler si tu le souhaites mais j’aurais aimé revenir sur la vidéo avec Tonton Marcel. Comment tu en viens à être énervé à ce point ?
Ce n’est pas trop de l’énervement. On avait juste des choses à se dire de l’ordre du privé puisqu’il avait parlé de moi sur certaines vidéos. C’était rien de méchant mais ça méritait une explication. Malheureusement, il est venu directement avec une caméra alors que c’était la première fois que je le voyais. Je lui ai dit ce que j’avais à lui dire tout en conservant le respect nécessaire. Je n’oublie pas qu’il n’a pas mon âge. Demain, si un petit de douze ans me parle mal, je vais être outré.  J’ai le respect nécessaire mais j’ai aussi la franchise de dire ce qui me déplait. Il mérite aussi le respect parce qu’il va sur le terrain, il essaie de ramener du contenu au rap français. C’est parfois un peu maladroit mais il a la démarche.

About Stéphane Fortems

Dictateur en chef de toute cette folie. Amateur de bon et de mauvais rap. Élu meilleur rédacteur en chef de l'année 2014 selon un panel représentatif de deux personnes.

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2 comments

  1. C’est le Mc qui fait sa buzz des son depart, je marche deja ds son mon et son ambition. Que Dieu te guide ds tes travaux Sadek.

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