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La face voilée du rap

La face voilée du rap: raccourcis, préjugés et islamophobie.

Le 8 septembre dernier est sorti La face voilée du rap de Mark Breddan, un ouvrage qui analyse la prétendue islamisation, voire la radicalisation d’une partie du rap français. Analyse d’un brûlot politique et religieux qui prend en otage le hip-hop.

En écrivant cette chronique, le risque de faire indirectement la promotion de cet essai idéologique est grand. Le gouvernement aura beau tenter d’interdire les spectacles de Dieudonné mais son public, fasciné par le personnage, répondra toujours présent. Ce phénomène risque peut-être de se produire aussi avec cet ouvrage, toute proportion gardée. Il semble pourtant impératif d’en faire le contre-pied.

 Des éléments extérieurs au livre révélateurs.

Avant de plonger le nez dans cet ouvrage, quelques informations préalables au sujet de l’auteur mettent la puce à l’oreille. Mark Breddan est présenté dans une courte biographie comme un ancien enseignant et correspondant local de presse. Mais c’est aussi un contributeur du site participatif Enquête & Débat fondé par le sulfureux Jean Robin auteur de La Judéomanie: elle nuit aux juifs, elle nuit à la République. Un ouvrage auto édité car toutes les maisons d’édition avaient refusé de le publier. Classé à l’extrême droite, cet écrivain boulimique (7 livres publiés en 2013) est aussi le fondateur des éditions Tatamis sous lesquelles a été publié La face voilée du rap.

Prenant connaissance de ces éléments loin d’être anodins, le doute s’installe dès la lecture du résumé. Pour Mark Breddan, le simple fait de poser en djellaba témoigne déjà de votre radicalisation. Rohff et La Fouine arborant ce costume dans certains de leurs clips, pour l’auteur c’est une preuve infaillible de la haine de ces rappeurs pour l’occident. Une analyse contradictoire par rapport aux récentes productions très bling bling des deux intéressés.

 Akhenaton et Médine comme bouc émissaires.

Tout au long de ces 166 pages, l’essayiste tente de démontrer plusieurs théories pour arriver à la conclusion que l’islam et le Coran sont « criminels et dangereux » (p.141). Son développement se focalise surtout sur le prétendu prosélytisme des chanteurs Médine, Akhenaton ou encore Kery James. Un phénomène qui serait parti des États-Unis comme l’indique l’auteur page 30 et 52. Il se serait opéré outre-Atlantique avec des artistes comme The Last Poets ou Professor Griff, ce dernier membre de la controversée Nation of Islam. Mark Breddan avance l’idée d’une islamisation radicale dissimulée chez nos MCs en faisant le parallèle avec la Taqiya. Ce concept provient de la charia et autorise aux musulmans de cacher leurs intentions pour mieux combattre l’ennemi. Mohamed Merah est soupconné d’y avoir eu recours pour éviter d’éveiller les soupçons à son encontre avant de commettre ses crimes.

Certaines prises de position récentes, chez Médine par exemple, ont créé un climat de défiance à son encontre. En cause, son amitié avec l’auteur proche de Soral, Kémi Seba. Pour autant, le rappeur se défend de partager ses idées, ce qu’il ne l’a pas empêché d’assurer la première partie de la conférence donnée par le polémiste, le 27 septembre dernier. A cela s’ajoute les photos du rappeur faisant une quenelle qui inondent la toile. Là aussi, il jure qu’il s’agissait d’un geste antisystème et non pas antisémite.

Sans s’éterniser sur le cas du rappeur du Havre, ses opinions méritent-elle d’être pris comme des preuves irréfutables de sa radicalisation? Mark Breddan cite des textes du chanteur qu’il accuse de double langage, ne comprenant pas le réel sens de la punchline. Il rapporte par exemple page 121, l’extrait suivant du titre Besoin de Révolution, « Besoin de paix, alors j’ai besoin d’un revolver« . L’auteur sort de son contexte cette phrase (et le fait pour de nombreuses autres citations) tirée d’un texte qui dénonce les travers de notre société et appelle à une révolution des consciences. L’art de la métaphore semble échapper au pourfendeur du rap qui afficherait trop de sympathie pour l’Islam.

Dans un autre genre, il cite IAM et sa chanson Independenza, page 50. « On est tous fils de Qibla (La Mecque) (…), ils brandissent la Bible et mettent Jésus acteur de l’intox« . Cette phrase a choqué l’ancien enseignant. Il accuse le groupe de prosélytisme mais jusqu’à preuve du contraire, ils n’ont jamais demandé à leur public de se convertir.

 Partir d’une anecdote pour créer une fausse polémique.

Sous-prétexte d’avoir été fan de rap étant plus jeune, l’auteur se permet d’élaborer des thèses islamophobes sur tel ou tel rappeur. Mais sa culture générale dans ce domaine semble cruellement incomplète comme en témoigne ses références à des sites de la fachosphère, Riposte Laïque, Dreuz.info ou Novopress en tête.

Pas toujours très bien sourcés, certains faits anecdotiques deviennent pour l’auteur de vraies preuves d’une radicalisation comme cette saugrenue histoire de sandwichs au jambon page 99. Interviewé par Ardisson en 2001 Akhenaton a affiché son indignation contre la SNCF. Il lui reprochait de n’avoir distribué que du porc aux passagers bloqués dans un train dont il faisait partie. Ce qu’il pointait du doigt ici, c’était la non-prise en compte de probables usagers d’origine juive ou arabe. Il soulignait par la même occasion la gravité faible de cette anecdote pour éviter tout emballement médiatique. La France compte environ 4 millions de musulmans ce qui n’est pas négligeable. Sans devoir changer notre régime alimentaire, est-ce choquant de donner un sandwich au fromage plutôt que du jambon à un musulman ? Est-ce une abdication devant l’islam ?

Voilà donc, un exemple de polémique inutile mais qui sert à l’ancien « correspondant local de presse » pour défendre les propos de Jean-François Copé sur l’affaire du pain au chocolat datant de 2013. « Est-ce bien Jean-François Copé qui a lancé une polémique sur les musulmans qui ont attenté aux libertés fondamentales d’un jeune homme qui lui, n’a rien imposé à personne ? » (p. 110). Des controverses, l’auteur se presse d’en créer et de les arranger à sa convenance pour, n’ayons pas peur des mots, inciter à la haine même s’il s’en défend dès la page 22. Le simple fait de le dire signifie-t-il que vous n’y contribuerez pas ? Mais l’auteur n’en est plus à une provocation près en accusant l’Islam « d’idéologie politico-religieuse fasciste », page 105.

Dès les premières feuilles de ce pamphlet (p.21), Mark Breddan annonce se référer uniquement à la traduction du Coran réalisée au XIXe siècle par Albert Kazimirski de Biberstein. Elle est soupçonnée d’être biaisée. De plus, M. Breddan se garde de faire une distinction entre le Coran pré-hégire (plus violent) et celui post-hégire (plus modéré). Quid de l’interprétation personnelle des écrits religieux ? L’écrivain répondra peut-être que c’est un argument de bien pensant ou antifa, voire de dhimmi (citoyen non-musulman d’un Etat musulman), un terme qui revient souvent dans son texte. Dans son exagération, l’auteur n’hésite pas non plus à faire le « rapprochement entre la barbarie des pillards arabes du VIIe siècle et celle de certaines racailles de banlieues » (p. 83).

La critique du rap français par Mark Breddan sent le souffre. Il est légitime de mettre certains rappeurs face à leur contradiction. Mais n’est-il pas injuste d’utiliser comme prétexte une critique du hip-hop pour exposer des thèses xénophobes ? Le réel problème de ce livre repose sur l’affect de l’auteur qui suinte dans ses écrits. Il le dit lui-même page 133, « dans ce chapitre mon cœur s’exprimera autant que mon intellect ». C’est malheureusement dans l’ensemble de son ouvrage qu’il déverse sa haine.

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