[Chronique] Fayçal ou l’ordinaire en extra

Après Murmures d’un silenceSecrets de l’oubli, L’or du commun et Bords perdus, Fayçal revient après cinq ans d’absence avec Chants de ruine et son rap à l’esthétique sans concession, qui nous plait tant…

Auteur d’une musique sincère et exigeante, le rappeur de Blaye se présente toujours avec ce même profil d’artisan de la rime, orfèvre délicat, qui cultive les mots avec finesse et minutie. L’artiste girondins revient sur le devant de la scène avec une œuvre qui ne déboussolera donc pas d’une once ses auditeurs déjà convaincus ; lui qui était apparu durant ces dernières années au travers de quelques apparitions sporadiques en featuring avec Lucio Bukowski, Arm ou VII ou dans la série quasi-annuelle de ces « morceaux anniversaires » (dont on citera en toute subjectivité l’excellent « 29,5 » sur la production du morceau  «Book of war» du regretté MF DOOM) Toujours porté par des productions boom-bap (à noter les mains crédités de Yepes, Abkar Ryad, Emmanuel Casimir et Renaud Millier entre autres), le rap de Fayçal fait résonner son éternelle cadence millimétrée sur des compositions plus ou moins old-school qui ont toujours cet air de mélancolie rêveuse. Avec ces six titres, le girondins poursuit ainsi son aventure lyrique sans ne jamais rien céder au chant des sirènes ou à la tentation d’une légère zumba estivale.

« Du rien à l’infini, ça valait le détour »

Comme son titre l’indique, Chants de ruines parle du temps qui passe, de ce qui reste et de tout ce qui est emporté sur son passage. Le morceau « Seize à mes sources » retrace notamment le parcours d’un homme et d’un rappeur qui remonte au fur et à mesure tous ses souvenirs à la surface. Il évoque l’époque des premières fois dans une forme d’archive poétique des instants presque oubliés ou de ces quelques « heures éternelles ».

Les moments noirs, les photos jaunies, les soirs rougissant ; autant de coins et de recoins de la feuille blanche « où jaillit l’inspiration ». Fayçal nous emmène au son de ses textes hyper-structurés dans le flux de ses pensées et de ses émotions : celles d’un homme en proie au doute, à la nostalgie, au rêve aussi. Celles d’une homme qui tente tant bien que mal de poser le pied sur le temps qui file sous ses semelles.

De « J’ai des démons à démonter » à « Ces compères qu’on perd », les jeux de sens et de sons foisonnent dans le cours de cette quête intérieure. Avec Bête curieuse, il trace une sorte d’autoportrait animal qu’on pourrait presque interpréter comme un morceau sur son attitude vis-à-vis du milieu rap, ses débuts et les raisons de son absence au cours de ces dernières années.
En effet, le rappeur se peint comme un animal hybride et sauvage, reclus dans sa tanière –   drôle de bête nocturne en quête d’inspiration – qui se tient bien à l’écart des meutes et des émeutes.

 « Sourcils froncés dans mon terrier, j’ai veillé sans réponse
Et pioncé sur des lauriers, me suis réveillé sur des ronces »

Avec Eclairs de lunes, il poursuit ses allusions nocturnes et son goût pour l’oxymore sur un morceau plus élancé et mélodieux porté par des basses énergiques tandis que le magnifique Balade en sourde oreille retrace les déambulations, au bord du silence, d’un « penseur à toute heure sur objets trébuchés » avec sa « lunaire démarche d’astronaute loin dans l’imaginaire ».
On mentionnera aussi le morceau Trente-trois mille et des poussières, sorte de « possee cut » des rappeurs bordelais qui compense le côté très intimiste de l’opus, nous ramenant au simple plaisir du kickage à l’ancienne en bonnes et dues formes.

Enfin Ombres blanches apparaît comme le point d’orgue de ces six morceaux venant conclure l’opus avec grâce et gravité. Dans ce texte intense, Fayçal s’aventure encore un peu plus dans les profondeurs de son écriture aux images mythiques comme il en a régulièrement l’habitude pour ses derniers morceaux. Son flow mécanique emporte l’auditeur dans une introspection émouvante nourrie de souvenirs en lambeaux, de lectures et d’images arrachées au temps.

« Des rivières de lave sur les langues, qu’importe, les choses se passent.
Pose, exporte mes proses dans l’espace, des roses sur nos civières exsangue »

De ses morceaux de vie allusivement retracés (« Un peu perdu dans une blessure, confondu paresse et repos ») à ses éternels schémas de rime multi-syllabique (« Volets entrebaîllés / Ne veille que d’un œil / Surveille sans bailler / merveilles et deuils ») le style de Fayçal sur Chants de ruines invite encore un peu plus le cercle de ses fidèles auditeurs à rentrer dans la genèse et le génie de son rap ; à mi-chemin entre la technique mathématique et l’émotion pure.

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