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[Focus sur] Béton et sable fin, les vacances selon Ninho

De La Clinique chantant son amour de la Playa (1999) au séjour thaïlandais de Naps, Lacrim, Mister You et quelques autres (auquel Rapelite a consacré un reportage récemment mis en ligne), les rappeurs français célèbrent plages et eaux turquoises depuis une bonne vingtaine d’années. Si elles servent à se détendre et éventuellement à découvrir de nouveaux espaces, les vacances peuvent aussi permettre de mettre en avant la réussite sociale et financière, ce que ne manquent pas de faire les têtes d’affiche du rap hexagonal. Parmi ces têtes d’affiche, Ninho, que l’on ne présente plus, semble s’être solidement installé aux premières places des tops et en première classe des long-courriers.

L’album Destin, son deuxième, vient d’être certifié double platine, ce qui confirme l’énorme succès commercial dont jouit le rappeur depuis la sortie de Comme prévu en 2017. Conséquence assez évidente de ces ventes, les références aux voyages et aux destinations idylliques sont nombreuses dans Destin, bien plus que dans les opus précédents. Témoignant d’un confort de vie nouveau, ce name-dropping de villes touristiques et d’îles tropicales s’insère néanmoins dans l’atmosphère mélancolique, désabusée d’un album où dominent les descriptions de la vie en cité HLM et l’évocation des problèmes liés à la célébrité. Opérant en miroir de ces considérations, les références aux vacances éclairent les désirs présents de l’artiste, mais également ses frustrations passées, à travers les destinations mentionnées comme à travers les motivations qui sous-tendent le voyage.

Destinations

Si les allusions touristiques prennent une place notable dans Destin, on en trouve tout de même quelques-unes, si l’on remonte jusqu’en 2016, dans M.I.L.S 2.0, Comme Prévu et M.I.LS ainsi que dans certains featurings et freestyles Binks to Binks. Confronter les destinations évoquées, la manière dont elles le sont et l’évolution de Ninho en termes de notoriété permet une classification des lieux qui peut sans aucun doute recouper les aspirations vacancières d’autres rappeurs.

Destination à laquelle il faut faire un sort particulier, l’Espagne, et ses stations balnéaires largement fréquentées par les Français depuis des décennies, n’est pas mentionnée dans Destin mais trouve sa place dans les projets précédents. Sont ainsi évoquées les vacances du rappeur dans les stations de Marbella (TTR, M.I.L.S), Benidorm (Caramelo, Comme Prévu) et Salou, sur le morceau Un Poco (M.I.L.S 2.0) dans lequel Ninho se remémore les séjours entre amis dans le sud de la Catalogne. Ces allusions aux vacances ibériques reflètent donc une habitude touristique du rappeur et des souvenirs de voyages effectués plus jeune. Alors que ses chiffres de vente augmentent, l’Espagne semble disparaître de la carte des destinations de Ninho, remplacée petit à petit par des espaces plus lointains. L’explication est assez simple : les vacances en Espagne, si elles peuvent aussi se révéler onéreuses, sont devenues moins prestigieuses (en terme d’argent investi et d’image véhiculée) que celles passées dans des îles tropicales ou dans les capitales du luxe.

Ce sont ces destinations, hauts lieux traditionnels du tourisme mondial ou régions à la mode, dont il est notamment question dans Destin. On peut distinguer dans l’opus deux manières de présenter les vacances dans ces cadres privilégiés : les vacances vécues (« je suis » ou « j’ai été » dans telle ville touristique) et les vacances projetées (« je vais aller » ou « je vais peut-être aller » dans telle île paradisiaque). La première manière d’évoquer les vacances dans Destin renvoie bien à la phrase du rappeur dans son second freestyle Binks to Binks : « la money m’amènera dans les plus beaux endroits ». Ninho déroule en effet une liste de destinations qui peut laisser rêveur, que ce soit la station de Malia en Crète (La vie qu’on mène), celle de Cocody en Côte-d’Ivoire (Outro) ou encore, sur le même morceau, la Thaïlande, pays massivement investi par les touristes français depuis quelques années, les rappeurs ayant à la fois suivi et influencé cet essor.

On l’aura compris, les vacances dans ce type d’endroits impliquent un train de vie dispendieux, que Ninho peut, si l’on en croit ses morceaux, parfaitement assumer. Il n’est du coup pas étonnant de voir apparaître, à côté de destinations « exotiques » correspondant dans l’imaginaire collectif au sable fin et aux lagons, des lieux associés au luxe et au jeu. Le MC mentionne ainsi Monaco dans Jeune Lossa et, si l’on va chercher quelques mois en arrière, mentionnait déjà Milan dans le morceau Billets, en collaboration avec Capo Plaza. L’évocation de ces lieux va de pair avec le goût prononcé de Ninho pour un luxe, vestimentaire ou culinaire, qui prend là aussi, en terme de références, une place de plus en plus grande dans les textes de NI.

J’suis en direct de Milano, j’sors en même temps que la Luna, (Billets, avec Capo Plaza)

Autre changement par rapport aux albums précédents, le rappeur ne parle plus seulement de destinations fréquentées ou fantasmées, mais également de voyages projetés, programmés au pied levé, témoignant d’une aisance financière à son zénith. Quand Ninho dit « Minuit pété sous champ’, demain j’serai aux Seychelles » (La vie qu’on mène) ou « Dans l’bâtiment j’ai roulé mille kamas, et demain soir je s’rai peut-être à Mykonos » (NI), l’égotrip est limpide : l’argent acquis lui permet de partir où il veut et quand il veut, quelle que soit la distance et le prix du billet d’avion. Seulement voilà, peu d’années séparent les vacances entre potes sur la Costa Brava et celles passées dans les îles de l’Océan Indien. De plus, le contenu textuel de Destin en est la preuve, le souvenir des galères traversées par Ninho est encore frais, ce qui invite à creuser plus en profondeur sous cet étalement de destinations.

Motivations

La motivation la plus apparente qui sous-tend les voyages de Ninho et leurs références dans sa musique reste celle dégagée un peu plus haut, à savoir la frime, convertie dans les textes en égotrip bien dosé. Les vacances sont ainsi associées à tout ce qui constitue le bagage élémentaire du rappeur qui voit ses ventes décoller : rentrées d’argent (« j’encaisse un chèque j’oublie la hess, j’suis vers Cocody »), univers du luxe dans sa plus large définition, compagnie féminine dans toute sa superficialité (« j’suis (…) dans un quatre étoile en Crète, pas très loin de Malia, elle est chargée sous le maillot »).

Mais au-delà de ce premier dessein, le voyage apparaît clairement dans la musique de NI comme une échappatoire face à tous les problèmes qui peuvent agiter l’esprit du rappeur. Les vacances évoquées ressemblent à bien des égards à des moments-refuges. Lorsque Ninho écrit qu’il s’en va « à des kilomètres » (Big’ Pac’) sans donner de destination précise, la volonté de mettre les tracas à distance est palpable. Le fait de partir peut donc être un remède face à des contrariétés de différentes sortes, de la situation socio-économique à laquelle sont confrontées bon nombre de quartiers populaires (« cet hiver, j’fais un aller-retour à Cancun, loin d’la misère », Jusqu’à minuit) aux « problèmes » de manière générale, liés à ce que l’artiste observe et à ce qu’il vit (« parano j’ai besoin de voyager », Soleil, M.I.L.S). Plus qu’à première vue, les vacances chez Ninho sont étroitement associées à l’existence banlieusarde dépeinte sur une grande partie de ses morceaux, réponse privilégiée aux aléas parfois douloureux qui rythment cette vie telle qu’elle est décrite par le rappeur (« Quand tu sors on s’barre en bord de mer », Entre les murs, avec Da Uzi).

j’ai la solution à tes problèmes, les trons-li le soleil (Soleil, M.I.L.S)

Une motivation plus sous-jacente encore est à chercher dans le rapport aux vacances entretenu, sur le temps long, par Ninho. Car si la liste des destinations dressée par le MC est aujourd’hui un instrument égotrip, elle a pu par le passé prendre la forme d’une liste de vœux, formulés par un Ninho plus jeune et beaucoup moins connu. Ainsi, dans le morceau Loin de la street, issu de son premier projet (I.S.P.A.C vol.1), le rappeur présente l’Espagne, l’Italie, mais également « toutes les îles », le Brésil et la Thaïlande comme des destinations rêvées dans tous les sens du terme, car quelques lignes plus loin il se remémore les « étés passés au tieks ». Ici aussi le dessein sous-tendant le voyage apparaît assez naturellement : il s’agit pour un banlieusard ayant gagné de grosses sommes de faire ce que ne peuvent pas faire bon nombre de jeunes (catégorie dont il a fait partie) issus des classes populaires, à savoir partir, et qui plus est partir dans les destinations les mieux « vendues » par les médias en tout genre. Même si la frime est bien présente, l’évocation des vacances chez Ninho ne témoigne donc pas d’un égo boursouflé, mais plutôt d’une posture tout à la fois mélancolique (le rappeur a conscience que beaucoup n’ont pas sa chance) et revancharde.

A l’aube des départs estivaux, se replonger dans la discographie de Ninho au prisme des voyages touristiques permet donc de fantasmer quelques destinations idylliques, mais également de penser à ceux qui n’ont Pas de vacances, auxquels La Rumeur rendait déjà hommage en 1999.

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