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Joey Larsé

[Focus] C’est l’art de Joey Larsé

Auteur du très bon Drugstore sorti en novembre dernier, nous sommes allés à la rencontre de Joey Larsé pour en savoir un peu plus sur lui. Portrait de l’un des rookies les plus prometteurs de notre rap jeu made in France.

“T’inquiètes pas, on vient te chercher” nous écrit Joey Larsé sur Messenger. C’était un vendredi, en fin d’après-midi. Il faisait beau et chaud. ¼ d’heure plus tard, le voilà qui débarque dans le centre de Bordeaux, pile à l’heure, sur le siège passager d’une vieille Ford. Au volant, Bachir, le co-gérant de la structure Pandemik Muzik. Nous voilà partis dans une mini-ride, direction le quartier Grand parc, au nord de la belle-endormie. Une fois les présentations faites, la conversation s’engage. Bachir parle des grosses actus rap du moment, puis de Joe Luccaz, avec qui il a enregistré l’album Carbone 14. De son côté, Joey intervient de temps en temps, mais passe la plupart du temps à regarder dehors, le regard dans le vague. On pense alors direct à cette rêverie mélancolique que l’on décrivait dans notre chronique de son album Drugstore. Arrivés sur place, dans la dépendance de Bachir transformée en studio, le gérant de la structure nous laisse seuls le temps de faire une course. De notre côté, direction le Carrefour Market du coin. De retour chez Bachir, on se pose alors au soleil, face à la piscine, une bière chacun. Les conditions parfaites pour écouter son histoire.

Né en 1993 d’un père saxophoniste, le jazz est très présent dans la première partie de la vie de Joey. Puis au collège, il se prend le rap en pleine face. Tandem, Sefyu, Sniper ou Booba font partie de ses premiers émois rapologiques. Mais alors qu’il se met à étudier le genre musical de façon plus approfondie, Ill des X-men lui met sa première grosse claque. À tel point qu’il commence à rapper lui-même quelques rimes pour rigoler à la sortie des cours avec ses potes du collège à Montreuil. Deux ans plus tard, il déménage à Bordeaux, et il revient au rap. De façon beaucoup plus sérieuse. “J’avais besoin de sortir des choses. Et quand j’ai découvert ça, ça m’a fait du bien”. Résultat ? Il s’y met tellement à fond qu’il décide de faire un premier projet. On est en 2013, et Joey sort alors son premier EP, L’art et la manière. “Ce ne sont que des faces B. J’ai un pote à moi qui était en stage dans un studio. Il avait les clés du studio. Du coup la nuit, on venait, et on enregistrait les sons” lâche-t-il en souriant. “C’était une bonne époque”.

Avec ce premier projet, il fait ses premières vues sur Youtube, et joue sur quelques scènes bordelaises. C’est lors de l’une d’elle qu’il rencontre le beatmaker Yepes. L’un propose alors à l’autre de passer chez lui pour écouter du son et parler de rap. L’alchimie entre les deux passe direct. Depuis, les deux ne se quittent plus. De cette collaboration naîtra un premier EP, Confortable, sorti en 2016. Un nouveau projet qui marque une rupture avec le précédent : fini le boom-bap classique et les rimes à la Ill ; les prods sont plus musicales, plus atmosphériques, et Joey est moins scolaire, il joue plus avec son flow, laisse plus de respirations. Mais alors que Confortable devait introduire un nouveau projet de 8 titres qui était déjà fini, Joey décide de ne pas le sortir, et de partir sur autre chose. “On a fait le morceau Salutation. Et on s’est dit qu’il fallait tout refaire, dans une toute autre optique, avec cette base-là”.

Le duo débute alors l’aventure de l’album Drugstore. Avec un nouvel élément dans l’équation : la structure Jambaar Muzik. “Jambaar Muzik, c’est de l’accompagnement, comme du management” nous explique Bachir, le gérant. “On fait en sorte qu’il soit payé pour ses concerts, on lui donne des conseils au niveau juridique, comment il doit négocier si des labels l’approchent, ce qu’il doit mettre en avant, on dépose ses morceaux à la Sacem..” Désormais affilié à Jambaar Muzik, le rappeur et le beatmaker se réunissent tous les soirs chez Bachir. Et c’est ainsi que la conception de leur nouveau projet se lance : pendant que Yepes créé des prods (“on est partis de zéro, c’est du sur-mesure”), Joey pioche parmi les rimes et les idées qu’il a sur son téléphone, lui qui y note tout. Une bonne habitude qu’il a prise récemment, mais qui se révèle parfois perverse. “Le mauvais penchant, c’est que tout devient intéressant : t’as envie de tout noter, tout le temps”. Parmi les choses qu’il a noté, on pourrait sans doute trouver des citations de la série Les Sopranos, dont le titre Dr melfi est une référence à la célèbre psychologue de Tony Soprano. Une série qu’il a particulièrement apprécié. “J’ai commencé une première fois, mais ça me faisait chier, je comprenais pas. Les premiers épisodes sont longs, le rythme est assez lent… Un an après je m’y suis remis, et là, je me suis pris une claque. Au bout d’un moment, t’as l’impression que c’est tes potes.”  Visiblement fan des séries HBO (il fait également une référence à Oz dans son album), il partage ce point commun avec Joe Luccaz, le seul invité du projet. “C’était au moment où ils commençaient à faire Carbone 14 avec Bachir. C’est un tonton. C’est un honneur d’avoir un titre avec lui. Il y avait tout le monde : Yepes, Gizzle, Joe… Il y avait The Wire et Les Sopranos sur les écrans, et ça partait en session. Il y a eu des sessions légendaires… Quand on fait des sons, c’est la fête !”

Il n’y a en tout cas rien d’étonnant à voir une série comme une source d’inspiration pour Joey, lui qui ne voit le rap que “comme une succession d’images”. Alors forcément, quand on attache autant d’importance aux visuels, au moment de faire une cover d’album, on y apporte un soin tout particulier. “On faisait un shooting pour la cover au marché Saint Michel, où je devais vendre tous les thèmes qu’il y a dans l’album : un DVD des Soprano, etc. Mais on n’a pas réussi à trouver LA photo qui s’impose. C’est en repartant du marché que j’ai vu une table avec tous ces objets en pastel. Je l’ai prise en photo, et en revenant dessus quelques jours plus tard,  je me suis dit que ce devait être ça la cover” lâche-t-il. “Tous les thèmes y sont évoqués : l’amour, l’argent, le rapport au matériel, le temps… C’était parfait.“

Lorsqu’il ne fait pas de rap, Joey en écoute. Et même si les ¾ sont des américains, il lui arrive également de jeter une oreille aux français, notamment 13 block, Isha, les Suisses Dimeh, Slimka et Makala, S-Pri Noir, Alpha Wann (“on s’est déjà vu, bête de rappeur”), ou encore Caballero et Jean Jass, dont il a fait la première partie lors de leur passage à Bordeaux. “Leur ingé live, c’est l’ingé qui a fait Drugstore (Le Seize, NDLR). Du coup on a discuté, et on s’est vus dans les loges après, jusqu’à ce qu’ils partent”. Une belle expérience, lui qui aime tout autant le live que les deux rappeurs belges, Joey considérant la scène “comme un exutoire”, au même titre que la musique ou le football, qui, en dehors des documentaires sur les animaux, est la seule chose qu’il regarde à la télé. Malgré cette réticence envers le petit écran, il ne reste pas complètement hermétique à l’actualité. Ainsi, alors que l’on évoque le mouvement des gilets jaunes, particulièrement actif à Bordeaux, il déclare : “Macron il va au ski, alors que des gens manifestent dans la rue ? C’est fait exprès, c’est pas possible qu’il ait une équipe de com’ aussi claquée…” Alors qu’on lui fait remarquer qu’il exprime assez peu ses idées politiques dans ses textes, il nous confie qu’il y fera peut-être plus référence à l’avenir. Ses autres pistes d’évolutions ? “Faire mes propres prods”, lui qui y a goûté lors des sessions de studio avec Yepes, “être encore plus simple dans l’écriture, sans devenir simpliste”, et “plus de morceaux turn-up”. Si le résultat est aussi réussi que sur Drugstore, on signe direct.

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