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[Focus sur] Kekra, futur roi sans couronne ?

Alors qu’il s’apprête à sortir son dixième projet en quatre ans, et que la qualité de sa proposition musicale est saluée par une frange du public rap, par les médias et par les rappeurs eux-mêmes, Kekra semble inévitablement se heurter à un plafond de verre qui l’empêche de passer un palier commercialement parlant. De quoi faire de lui l’un des rois sans couronne de la fin des années 2010 ? 

Le 9 juin 2008, Nessbeal dévoilait son album Roi sans couronne. Un titre qui apparaît comme prémonitoire plus de dix ans après : malgré une plume et une interprétation reconnue et appréciée par tous, des journalistes aux fans de rap jusqu’aux rappeurs eux-mêmes, Ne2s, à l’instar de Salif ou encore de Despo Rutti, n’a jamais réussi à franchir le palier de la confirmation, celui qui lui aurait permis de passer de “rappeur de rappeur” à star du rap. Et à cette époque durant laquelle l’industrie du disque (et donc celle du rap) est en crise, c’est soit tu es une star comme Booba, Rohff et La Fouine, soit rien du tout, à quelques rares exceptions près. Aujourd’hui, c’est différent : le streaming est passé par là, et a rebattu toutes les cartes. Désormais, même un rappeur de statut intermédiaire peut vivre de son art, que ce soit grâce aux streams, aux concerts, aux showcases, en étant l’égérie d’une marque, ou encore en travaillant pour les autres, dans l’ombre. Sauf que l’auteur de La mélodie des briques a débarqué il y a pratiquement vingt ans maintenant, et à moins d’un improbable retour, son tour semble passé. Aujourd’hui, il vit avec l’étiquette de “roi sans couronne” donc, une étiquette que Kekra pourrait peut-être bientôt revêtir à son grand regret. 

Débarqué en 2016 avec Freebase volume 1, c’est deux projets plus tard qu’il fera parler de lui, notamment grâce au titre Pas joli, sorti lui aussi en 2016. Depuis, il enchaîne les projets à la pelle, et a notamment sorti le très bon Vréel 3 dévoilé en novembre 2017, qui aurait pu signer son apothéose musicale, et le faire passer dans la catégorie supérieure. Sauf que ça ne s’est pas passé comme ça : ses chiffres restent ceux d’un rappeur intermédiaire, qui fait assez de streams pour vivre correctement de sa musique, mais pas assez pour entrer dans le carré VIP des gros vendeurs du pays, squatté par Ninho et autres Koba la D. Depuis ce fameux Vréel 3, malgré deux nouveaux projets, côté chiffres, ça stagne toujours. 

Pourtant, il faut dire que Kekra fait des efforts. Bon, ok, avoir le visage caché par un masque chirurgical, c’est pratique en période de confinement, mais ça rend peut-être difficile pour les fans de s’identifier à lui, surtout à l’heure où l’image et le personnage prennent parfois le pas sur la musique. Mais il compense, et de quelle manière : ses clips sont trois ou quatre fois plus beaux que ceux de la concurrence, et souvent, avec moins de moyens. Vous n’avez qu’à regarder son dernier en date, celui de Putain de salaire : à part peut-être Laylow, personne dans le rap français n’accorde autant d’importance à la qualité de ses clips. Plutôt avare côté interviews, lui qui préfère laisser parler sa musique (ce qui est tout à son honneur), il accepte également de plus en plus de rogner sur ses principes en accordant des interviews à plusieurs médias, dont Booska-P récemment. Même côté musical, son terrain sacré, il a mis de l’eau dans son vin : sur son dernier projet en date Vréalité, on peut trouver une collaboration avec Niska. Une première pour lui qui n’avait jamais collaboré avec qui que ce soit. Et même si lui explique que ce featuring s’est fait pour des raisons personnelles, on se doute bien qu’en faisant un titre avec l’auteur de Siliconé, dans un coin de sa tête, il a forcément pensé aux possibles retombées économiques d’une collaboration avec un artiste aussi installé que le rappeur du 91. Mais là encore, même si le titre, qui est très bon par ailleurs, a rencontré un joli succès, il n’en a pas suffisamment eu pour propulser Kekra dans la galaxie des stars du rap français. La preuve : Vréalité a réalisé un score de 1 630 ventes durant sa sacro-sainte première semaine de vente. Un indicateur qui, même s’il peut être débattu et ne doit pas donner le LA dans le jugement qu’on a vis-à-vis d’un artiste, peut donner un indice sur sa popularité auprès du public, ou tout du moins sur sa volonté de l’écouter. 

 

Alors, c’est quoi le problème ? Sa musique, beaucoup basée sur des instrus grime, est-elle trop audacieuse pour rencontrer le succès auprès du grand public ? C’était peut-être le cas avant. Mais aujourd’hui, c’est justement le meilleur moyen de percer. Vous n’avez qu’à regarder les succès d’artistes tels que Jul, PNL ou MHD : malgré des styles totalement décalés avec ce qui se fait de manière générale, ils ont réussi à imposer leur style de rap, au point de devenir les plus gros vendeurs de disques du genre. Son univers visuel, trop japonisant et sophistiqué ? Aujourd’hui, la culture asiatique a infusé toute notre société, au point qu’il est devenu normal pour n’importe quel ado d’avoir lu au moins un manga dans sa vie ; et pour le côté léché de ses clips, il semble difficile de reprocher à un artiste de faire de trop beaux visuels. Malgré tout, Kekra semble inexorablement condamné à ne connaître qu’un succès d’estime, qui peut être appréciable lorsque l’on regarde le nombre de nouveaux rappeurs qui naissent chaque mois, mais qui peut aussi avoir un côté frustrant lorsqu’on a un tel potentiel. Encore plus quand, de l’aveu même des rappeurs bordelais que l’on a rencontré durant notre modeste carrière de journaliste, que ce soit en compagnie de rappeurs aux univers diamétralement opposés comme Mohan, La Prune ou Le Merlu, à chaque fois que le nom de Kekra était évoqué, il faisait l’unanimité, que ce soit par l’inventivité folle de ses flows et de ses mélodies à chaque nouveau morceau, dans le choix audacieux de ses instrus, ou pour la qualité de ses clips. 

Alors, quelles solutions existent pour le rappeur du 92, afin de ne pas devenir le roi sans couronne de la fin des années 2010 ? Musicalement, on a du mal à l’imaginer renier ses principes et se mettre à la zumba ; par contre, peut-être que s’ouvrir encore un peu plus, et faire davantage de collaborations pourrait lui être bénéfique : Laylow, qui partage pas mal de similitudes avec lui, que ce soit au niveau de la singularité de sa proposition artistique, comme pour le côté futuriste et digital de ses clips, avait lui aussi tout pour devenir un roi sans couronne. Mais alors qu’il n’avait pas fait de featuring sur ses projets précédents (à l’exception de son pote Wit. bien sûr), pour son album Trinity, il a décidé de faire appel à Lomepal, Alpha Wann, S.Pri Noir et Jok’air afin de collaborer avec eux, drainant au passage leurs fans respectifs, qui ne connaissaient peut-être pas Laylow avant. On l’a également vu au Planète Rap de Lomepal quelques mois auparavant, et il a collaboré sur Nouvo mode, l’album de Sneazzy, alors qu’on ne le voyait pas non plus sur les projets des autres. Résultat ? Alors qu’on était habitué à le voir réaliser des scores plutôt modestes, lors de sa première semaine de vente, Trinity s’est écoulé à 10 582 exemplaires. Le tout, sans dénaturer une seule seconde sa musique. De quoi donner des idées à notre franjo Kekra

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