[Focus santé mentale] Pourquoi les rappeurs détestent les psys ?

C’est quoi le problème des rappeurs avec le fait d’être en thérapie, d’aller consulter quelqu’un, d’essayer d’aller mieux ? On essaie de voir ici tout ce que ça à voir avec la virilité, les codes du rap et les non-dits du Hip Hop.

Il y a une contradiction fascinante dans le rap français. D’un côté, c’est une musique parfaitement actuelle, qui épouse voire anticipe les tendances de notre société. Il y aurait une sorte de capacité inhérente au rap à se positionner « en avance », à « l’avant-garde » des innovations sonores et artistiques. Le rap est indéniablement au premier plan de ces changements.
De l’autre côté, le rap français est particulièrement sourd à plusieurs problématiques majeures contemporaines, dont, notamment, la santé mentale. Et ce alors que, paradoxalement, c’est sans aucun doute un des sujets majeurs de notre époque, en tous cas dans les populations occidentales et européennes. Et là-dessus, les rappeurs sont quand même très (très) peu bavards… Mais alors, pourquoi ?

Le divan, ou l’anti-virilité

En fait, le problème est plus profond que le simple cliché du rappeur qui roule des mécaniques. C’est plus qu’un non-dit : il y a un véritable évitement, voire un refus de la thérapie – dans les textes déjà. Demander de l’aide extérieure serait-il quelque chose d’ « honteux » pour le rap français ?


Si Deen Burbigo se permet de sortir « ici, personne n’est sous Prozac, pourtant, on mène des vies complexes » dans Immunité diplomatique, ou que Winnterzuko rappe « J’ai pas envie que la psy fasse une dépression, donc, j’fais pas de thérapie » dans la Grünt 52, c’est parce qu’il y a un vrai dénigrement de la part des rappeurs envers les psychothérapeutes et les soins liés à la santé mentale.

Qui plus est, ces phrases ici et là (citons également « Tu cherches une épaule pour pleurer, t’en as deux sur toi, elles te servent à quoi ? » de Khali sur Turbo) sont le reflet d’un virilisme exacerbé, bien connu et un peu caricatural.

Un homme, ça ne pleure pas, ça ne se plaint pas, ça ne va pas chez le psy. C’est comme ça. Il y a quelque chose de très masculin – ou plutôt, de très « masculiniste » – de mettre cela en avant dans ses lyrics. Un homme, ça cache ses plaies, sans se plaindre. Et surtout dans le rap.

Ne grossissons pas le trait non plus.

C’est évident que les rappeurs français ne sont pas non plus tous des parangons de la masculinité la plus affirmée. Certains dévoilent leurs douleurs sans tabous et en font des médailles de bravoure, ou des sujets centraux de leurs musique. On peut penser à Hyacinthe qui rappe l’absence paternel comme personne. Cependant, ce n’est jamais pour se soigner ou faire avancer les choses : ce n’est souvent qu’une démarche artistique et une manière de partager les émotions avec le public.

Il y a aussi de la fiction derrière ces lyrics, et un jeu avec les codes même de cet art. C’est même ce qui complexifie tout ça : où s’arrête l’invention et où commencent les vrais soucis mentaux ?

Le principal problème actuel est que, précisément, on ne peut pas distinguer ce qui relève de l’exagération et ce qui, dans ces lyrics anti-thérapie, est sincère. Est-ce que notre rappeur favori est vraiment opposé à consulter pour sa santé mentale, ou bien, il fait et dit « comme les autres » ? Or, derrière cette romantisation des soucis du psyché se cachent de vrais enjeux, de soin et d’écoute.

Le sourire et le vécu

En fait, le constat est simple.
Soit les rappeurs mentent – ou exagèrent leurs problèmes personnels – et auquel cas se pose la question de leur sincérité, dans un art où être « authentique » a longtemps été nécessaire ; soit ils vont vraiment mal, auquel cas, consulter ne pourrait qu’être bénéfique. C’est presque aussi simple que cela.

On a dit ici tout le bien – c’est ironique – que l’on pensait des rappeurs qui, sous couvert de virilisme, jouaient les insensibles aux problèmes psychologiques. Mais, heureusement, lorsqu’on passe au travers de la couche de fierté et d’honneur, on tombe sur quelques textes intéressants.

Déjà, les rappeurs ont parfois évoqué le coût financier de ces séances, enjeu véritable de santé publique en France. D’où la phrase de Rodbloc dans le Grünt d’or de EDGE : « pas d’séances payantes pour régler mes emmerdes, nan elles sont en partie financières ».
Même si on peut être en désaccord avec le propos, force est de reconnaître que la problématique est pertinente : difficile pour tous d’accéder aux soins psychologiques, et ce pour des raisons financières.

Sachez d’ailleurs que si c’est votre cas, quelques solutions, certes imparfaites, existent (exemple ICI)

Booba (« J’suis peut-être fou mais je donnerai pas mon biff’ au psychiatre / Après dix Jack, ma soirée sera paradisiaque », Ma couleur) et surtout Diam’s (« Ces charlatans de psy on bien vu briller mes euros », Si c’était le dernier) ont largement mis en perspective cet enjeu économique dans l’accès aux soins. Et même si de nombreux dispositifs existent au niveau national pour réduire ce coût ou rembourser les frais avancés, du chemin reste encore à parcourir pour les rendre accessibles à tous.

Mais au-delà de ces considérations pécuniaires, quelques trop rares rappeurs ont réussi à parler pertinemment de la question de la thérapie. Cela se fait parfois sous la forme de phrase coup de poing, comme lorsque Isha confiait, au détour d’une phrase : « j’ai l’air heureux quand je monte sur scène, c’est grâce aux antidépresseurs » (Au grand jamais).
Le morceau n’a rien de spécifiquement triste ou de personnel, et pourtant. En une phrase, Isha dit plus que nombre de ses pairs, sur la difficulté de sa situation mentale, la nécessité d’un traitement, la pudeur associée au fait d’en parler.

En fait, personne ne demande aux rappeurs de nous jurer qu’ils voient tous des psys.
Mais c’est bien plus beau, à notre sens, d’entendre Isha évoquer son traitement, que les sempiternelles « j’ai des problèmes que seule la mort pourra régler » (oui, c’est Dinos).

Les rappeurs qui ont suivi ce chemin sont rares, mais pas inexistants. En interview et parfois sur disque, Nekfeu, mais surtout Gringe et Disiz ont récemment évoqué leurs thérapies, avec plus ou moins de détails. Gringe notamment, a beaucoup mis en avant les bénéfices de cette dernière, la conseillant à tous les artistes : « le fait de faire de la psychanalyse et tous ces trucs-là […] je le conseille. Je le recommande, même aux rappeurs. Ça fait du bien » (juste ici).

Est-ce la preuve d’un changement ? Il est trop tôt pour le dire, et ces exemples sont encore peu nombreux. Mais ce sont des précédents.
Et ils vont dans le sens d’une démocratisation de la parole sur ce sujet, même si elle est lente et sporadique…

La misère est si belle

Il est indéniablement temps que les rappeurs changent de discours sur la thérapie mentale. Mais mettons un peu d’eau dans notre vin : ce ne sont pas non plus des messagers de la santé publique. Ce n’est pas exactement le rôle d’un artiste – quand bien même une telle chose existerait – que de faire de la prévention sanitaire, comme le ferait un médecin par exemple. Les artistes, doit-on le rappeler, sont libres de leurs créations. Mais on l’a vu, leurs conceptions de la santé mentale dit beaucoup de leurs rapports à la masculinité, et aux clichés qu’on lui accole.

On peut d’ailleurs saluer l’album II ME RESSEMBLE PAS NON PLUS de Khali pour avoir mis, en cette fin d’année 2022, des mots relativement justes sur ce constat. En plus d’être innovant musicalement, il dit et résume tout ce qui a été développé ici.

Des morceaux comme Jamais comme ils vont ou No psy (le titre est plus qu’explicite) sont au cœur du sujet.
Voyez plutôt :

« La santé mentale n’existe pas chez nous donc on minimise c’qui te ferait très mal ».

Jamais comme ils vont

Et puis, encore plus clair : « Chez nous le psy ça n’existe pas, chez nous, tu pries pour que la tristesse passe / Ici, personne n’aura pitié d’toi, parce que ça s’ra jamais toi le pire des cas ».
Tout est inscrit dans ces quelques phrases : l’omerta de tous sur le sujet de la santé mentale, le rapport que cela entretient avec la masculinité, les difficultés ne serait-ce d’évoquer le sujet.

Le « grand n’importe quoi mélancolique »

On a déjà évoqué ici le « grand n’importe quoi mélancolique » qu’incarnait, pour nous, les récentes sorties de Dinos (et qui n’a pas cessé avec Hiver à Paris). Le souci, comme le montre bien le succès récent de ce dernier (mais aussi de Khali, de PNL et de beaucoup d’autres), c’est que cette tendance à la tristesse, véritable ou fantasmée, fait vendre.

Il faut croire que l’on aime, tous, entendre nos rappeurs préférés souffrir. Il est certain que cela nourrit alors la pléthore de morceaux dans cette tonalité que l’on entend en ce moment. Il y a, c’est indéniable, une curiosité malsaine du public, qui aime à voir ses artistes favoris s’épancher sur son désespoir. De là à faire cela pour vendre davantage, la question de l’éthique se pose. Mais c’est une question complexe, qui mériterait un tout autre article dédié…

Et puis, même si cela sort un peu la question de la thérapie, certains artistes visent tout de même à parler, progressivement, de choses plus positives. On l’a vu dans la trajectoire récente de Disiz, passé des monstres et des cauchemars qui hantent Disizilla à l’amour de son dernier disque éponyme.

Idem, PNL a et fait encore office de figure de proue dans l’évocation de la tristesse. Eux également ont évoqué des séances de psychothérapies, en décrivant la tristesse de leur vécu :

« Elle a voulu qu’j’lui parle, elle a fini par pleurer la psy / Pourtant y’a rien d’tragique, hein, c’est la vie, hein, hein, moi-même j’assume ».

Lion

Mais, PNL a fait plus beau et plus intéressant, évoquant leurs envies de sortir de ce schéma de tristesse dans leur musique. Dans Zoulou Tchaing, Ademo disait déjà « si tout ça s’résume à raconter ma haine, priez pour qu’un jour j’change de thème ». Et dans un morceau bonus de Deux Frères, Sibérie, il ajoute : « et le jour où j’parlerai d’amour, peut-être que j’me dirait que ça valait la peine ».

On ne sait pas si c’est par la psychothérapie que les deux frères désirent aller mieux, mais on ne peut que leur souhaiter. Faire le fier en refusant les psys n’a rien de valeureux ; ça ne fait que réduire les chances de guérison. Et vendre de la musique, sur le dos d’une tristesse fictionnée, n’a rien de particulièrement brave.

Même si la formulation est niaise, parler d’amour, ça en « vaut la peine », comme dirait Ademo.  

On espère du fond du cœur que les rappeurs souffrant de troubles mentaux, de soucis de santé mentale ou simplement qui ressentent le besoin de consulter le fassent autant que possible.


Certes, la psychothérapie n’a rien de magique ou de miraculeux. Les antidépresseurs ne sont pas magiques. Mais si le rap français pouvait voir plus de psys et romancer moins ses problèmes, on serait déjà avancés.

Prenez soin de vous.

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