[Chronique] Frenetik, entre lumière et obscurité

Tout s’est accéléré en septembre 2020 pour Frenetik lorsqu’il est invité par le studio Colors. Les premières notes résonnent, Infrarouge est lancé sur un fond vert jade, Frenetik se présente et livre une prestation de grande qualité. Quelques mois sont passés et désormais le rappeur belge a su créer une attente pour la sortie de son deuxième projet, Jeu de couleurs. Dévoilé le 22 janvier dernier, l’opus de quatorze morceaux allie brutalité, maîtrise et noirceur. 

Entre ambitions et sincérité, Frenetik expose sa personnalité

Originaire d’Evere, commune de Bruxelles, Frenetik a fait ses classes dans l’ombre de G.A.N. Il s’est avant tout démarqué par sa définition du rap et sa manière de dire ses vérités et donc de raconter son histoire. Le rap pour lui, c’est un art. À seulement 21 ans, Frenetik détonne par sa capacité à découper les instrumentales et sa facilité à proposer des lyrics profondément sincères.

Dans son premier opus nommé Brouillon (initialement pas prévu) Frenetik avait laissé entrevoir son engagement politique. C’est tout naturellement qu’il a gardé cette ligne de conduite dans Jeu de couleurs. Il a ce côté Kery James que peu ont encore de nos jours. Cela s’illustre par son incarnation du rap plus présent dans les années 90 et au début du 21e siècle, qui avait pour but de dénoncer.
Il est en quelque sorte le pont entre deux temporalités. Son rap est engagé, réel, vivant et mature. Il prend pour responsabilité le fait d’être un artiste qu’on écoute pour réfléchir et non pour décompresser et ce n’est pas pour lui déplaire.

Crédit : Aurore Fouchez

Même s’il ne se dévoile pas entièrement à travers la mixtape, Frenetik expose ses traits de personnalités. Il s’investit pleinement dans sa musique et cela se ressent. Comme il le dit si bien lors d’une interview du Code présenté par Mehdi Maizi :

Ma musique c’est le reflet de ma vie, je peux pas bâcler ma vie. Chaque son que je fais est une partie de ma vie que j’enferme éternellement et que je donne au public”.

Pour illustrer l’humeur de chaque morceau, Frenetik a fait appel aux différentes couleurs visibles à l’œil nu. Pas loin de la moitié des titres font référence à une teinte (Magenta, Rouge, Ultraviolet, Blanche Neige, Infrarouge, Bleu, Noir sur Blanc). Ce choix est directement illustré par les thèmes qui se dégagent de chaque morceau. Dans le morceau Bleu, il fait référence à la couleur bleu des uniformes des policiers, à l’argent, aux activités nocturnes et au fait d’avoir le blues. C’est un sentiment assez présent durant le morceau et plus généralement dans la mixtape.

“Poursuivi par les bleus, on en donnait même quand ça nous prenait du temps […] J’ai trouvé d’l’espoir dans l’désordre, mais j’ai l’blues quand la street donne des ordres”

Dans le morceau Bleu

Autre exemple, le titre Rouge. Sur ce dernier, la couleur fait directement référence au sang, à la guerre, la dureté de la rue et sa recherche du bonheur. En effet, l’un des thèmes récurrents est l’accession au bonheur pour pouvoir enfin faire comme eux. “Eux” fait référence aux personnes à qui il veut se confronter, voire même se rapprocher. Sa volonté est de devenir le meilleur et de faire toujours mieux que ses adversaires, afin d’obtenir une richesse qui lui a cruellement fait défaut par le passé. 

“Des liasses de billets mauves sous un ciel bleu, c’est tout c’qu’il nous faut pour voir la vie en rose”

Dans le morceau Rouge

On pourrait presque parler d’obsession synesthésique, tant cette relation à la couleur revient de manière incessante au fil du projet. En effet, Frenetik utilise beaucoup le pronom indéfini “on”, pour se relier aux personnes de son milieu et ceux qui partagent quotidiennement sa vie. Cela crée une opposition voulue, contre les personnes qui ne font pas partie de cet entourage représenté par le “on”. Les autres sont illustrés par la richesse et l’épanouissement.

“On veut la vie de rêve, la main sur le cœur, le doigt sur la gâchette
Peine de cœur soignée par la street, j’oublie mes soucis quand j’repense à ma paye”

Dans le morceau Bleu

“On en avait trop avant d’être à cran,
j’vois mes ennemis grincer des dents
vu qu’j’ai la destinée d’un prince élégant”

Dans le morceau Magenta

Lorsque Frenetik s’exprime à la première personne, il n’est plus question de comparaison mais bien de ce qu’il est. Le “je” est réservé à sa vision du monde qui est plutôt sombre, ses anciennes relations amoureuses, plus globalement l’amour, ou encore la solitude. Tout de suite, il est beaucoup plus dans le rejet et la souffrance.

“Je déclare la guerre à tout ceux qui s’opposent au fait qu’un jour, je serai l’numéro un”

Dans le morceau Chaos

“J’ai perdu tellement des miens pour en arriver là, qu’à l’heure où j’te parle mon cœur n’y est plus

J’ai eu mal quand j’ai compris qu’à cause des anciennes rancœurs, pour moi plus rien ne serait nouveau”

Dans le morceau Ultraviolet

“Je passe ma vie au studio sans payer de loyer, rivière de remords, mes rêves se sont noyés

J’sors ce morceau car mon cœur, elle a broyé, dans la gueule du loup, oseras-tu aboyer ?”

Dans le morceau Infrarouge

Des prises de risque encore perfectible

Pour être un artiste accompli, Frenetik a le devoir d’élargir sa palette artistique. Le morceau Frérot  est l’illustration parfaite de cette volonté. Sur une production de Twinsmatic, composé d’une boucle de guitare électrique, Frenetik s’essaye à un style plus chanté. C’est une prise de risque pour lui car le rap plus mélodieux représentait l’inconnu. On y retrouve des lyrics très touchants, exprimant sa définition de l’amitié.

“Tu sais comment j’suis donc pardonne-moi si un jour j’t’ai déçu
J’avais trop d’choses à dire mais ma rancœur a repris l’dessus
Trahison nous embrasse vu qu’toi et moi, ça date pas d’hier
Mais t’inquiète, y aura toujours une place pour ton blase dans mes prières”

Dans le morceau Frérot

Cependant, le rendu reste assez peu maîtrisé. En effet, le refrain ne reste pas bien longtemps en tête et on n’arrive pas réellement à ressentir les émotions qu’il tente de partager. La volonté première de Frenetik était probablement de montrer sa définition de l’amitié avec une ambiance plus décontractée et positive qu’à son habitude. Malheureusement, cette initiative tombe un peu à l’eau et on ne ressent pas l’identité de Frenetik dans ce son. Cet aspect musical semble encore perfectible, avec une bonne marge de progression. L’objectif d’expérimenter de nouvelles sonorités est encourageant mais le morceau semble bien seul parmi les autres.

Sur les 14 morceaux qui composent la mixtape, il n’y a qu’un seul featuring, celui avec le pianiste Sofiane Pamart, très présent dans l’actualité du rap français lors des semaines précédentes. Ce dernier est souvent invité par des rappeurs à textes comme Vald ou Isha, ce qui fait sens avec Frenetik. Cette collaboration nommée Noir et Blanc, est la réussite du projet. On y retrouve un piano-voix, contrôlé de bout en bout par une interprétation puissante et authentique. Frenetik se livre et expose ses deux personnalités qui sont représentées par les deux couleurs du titre du morceau.
Il y a donc Frenetik, celui qui est sombre et David, la lumière qui apporte une certaine stabilité. La connexion entre les deux hommes est évidente, tant le piano s’accorde à merveille avec sa voix. On y retrouve l’essence même du rap de Frenetik, qui passe par sa manière de se livrer et de s’exprimer sur sa vie.

Une plume engagée

L’écriture est l’un de ses points forts et il le confirme durant l’intégralité de Jeu de Couleurs. Ses lyrics sont bruts mais toujours correctement formulés. Certaines caractéristiques se dégagent assez fortement de sa plume. Les thèmes sont souvent politisés, sombres, accompagnés d’un esprit vengeur et concurrentiel. On ressent une souffrance, derrière son désir de réussir. Il est rare de trouver des propos optimistes, ou du moins ils sont rapidement rattrapés par les plus obscurs.

Les violences policières et plus globalement la police, sont des sujets qui reviennent souvent. Frenetik prend position et n’hésite pas à le clamer haut et fort.

“D’habitude, j’commence mes couplets doucement mais là pour commencer, j’commencerai par dire : « fuck la police »”

Dans le morceau McLaren

Ses propos sont malheureusement parfaitement illustrés par les différentes affaires policières durant l’année précédente, qui ont donné naissance au mouvement Black Lives Matter aux Etats-Unis. On ressent ici l’influence de Youssoupha, qui est l’une de ses idoles de jeunesse, qui a toujours dénoncé ces soucis ethniques.

“Regards froids symbolisent, le genou sur la nuque de la juge et d’la police »

Dans le morceau Infrarouge

“Ils ont attendu bavures, violences gratuites et règlements d’compte
Pour se rendre compte que d’puis toujours la vie des noirs compte
Trop de haine, pas assez d’amour, y a ceux qui sont en place et y a ceux qui restent debout”

Dans le morceau Mauvais Œil

Vous l’aurez compris, Frenetik sait rapper et c’est une certitude. Globalement, Jeu de couleurs est prometteur. Le rappeur belge se présente et expose ainsi toute sa technique et les caractéristiques qui le définissent. L’enjeu pour lui, sera à l’avenir d’arriver à diversifier ses lyrics et éventuellement d’élargir son potentiel artistique. Cette mixtape est une bonne base de travail pour préparer la suite. Il faudra confirmer qu’il n’a pas que la couleur noir sur sa palette de peinture…

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