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« Fuck le 17 » de 13 Block est-il un hymne politique ?

On l’attendait depuis des mois, on était presque déçus qu’elle n’ait pas eu lieu : à l’occasion de la sortie du clip de Fuck le 17 de 13 Block, la polémique médiatico-politique autour du morceau s’est enfin mise en place. L’élision des paroles les plus croustillantes et le clip assez banal (mis à part l’apparition de Stavo en chef de chantier) n’y ont rien fait. L’offensive fut lancée dès le lendemain de la sortie du clip par Eric Morvan, directeur général de la police nationale, Laurent Nunez, secrétaire d’Etat à l’intérieur, Christophe Castaner et Eric Ciotti (eux, on ne les présente plus). Des menaces de poursuites ont ainsi été proférées, et un nouveau chapitre de l’histoire à rallonge des rapports entre rap et tribunaux semble s’ouvrir, dans la lignée des procès de La Rumeur, NTM, ou plus récemment Nick Conrad.

Face à cette criminalisation récurrente du rap, chacun d’entre nous, les amateurs de rap, cherche à défendre le quatuor sevranais. Oui mais voilà, quel objet politique défendons-nous ? Faut-il voir dans Fuck le 17 un hymne contestataire que l’on chercherait à censurer, ou alors simplement un tube de gangsta rap hédoniste, dont il ne faut pas chercher à surpolitiser la pensée ?

En effet, au premier abord, si le refrain de la bande à  Sidikey est franchement explicite, il est frappant que les paroles du groupe sur le reste du morceau ne traitent finalement qu’assez peu de la police. Dans une écriture volontairement décousue et touche-à-tout, les rappeurs traitent davantage de la vie de bicraveur que de leur rapport aux forces de l’ordre. On retrouve néanmoins quelques touches fugaces bien senties, de l’allusion de Zed aux « trois points » signifiant mort-aux-vaches, à la description par Stavo de son rêve de mettre des corps de policiers dans le coffre de sa caisse, en passant par le fameux « mort aux porcs » de Sidikey, ces deux dernières phrases étant portées disparues depuis quelques jours. Mais autrement, seul Zefor s’efforce de traiter de la thématique avec une narration un tant soi peu organisée, mais traitant encore une fois davantage de sa débrouillardise de charbonneur que de la police. Bref, soyons clair : de manière évidente, les quatre rappeurs n’ont pas cherché à faire avec ce titre un exposé théorique et sociologique à propos des violences de la police française.  Et les récents choix du groupe de modifier les paroles – même s’ils sont de toute évidence faits sous la pression politico-médiatique – ne nous aide pas à penser Fuck le 17 comme un hymne militant.

Doit-on pour autant dire que Fuck le 17 n’est qu’un banger pour se défouler ? Pour défendre ce titre, faudrait-il le présenter comme un défouloir jouissif et débridé d’un gangsta rap tout sauf politique ? Cela reviendrait sans doute à délimiter de manière bien péremptoire ce qui est politique et ce qui ne l’est pas. En effet, sans rentrer dans de la philosophie de comptoir, on pourrait définir quelque chose de politique comme ce qui touche à l’organisation de la société. Or, en disant Fuck le 17, même sans citer l’affaire Adama, ou name-dropper Christophe Castaner13 Block traite bel et bien des forces qui organisent la société. En se situant à l’échelle microscopique de leur « vie de voyou » plutôt qu’en citant les gilets jaunes victimes de violences policières, le groupe n’en est donc pas moins politique, et n’est pas moins porteur d’une force insurrectionnelle.

Et quiconque est déjà allé à un concert de 13 Block connaît d’ailleurs cette force politique du morceau qui met les corps en mouvement, et les engage – de manière bien plus concrète que beaucoup de discours que l’on qualifie volontiers de politiques. La production de Myth Syzer est d’ailleurs en elle-même un acte politique : en reprenant les bruits des sirènes de police pour faire un morceau anti-flics, le beatmaker retourne les armes de la police contre elle-même. Quant à l’absence de message plus précis que « nique la police« , ce n’est pas un obstacle au fait que ce morceau devienne un hymne politique, mais bel et bien un atout.

Quand l’on se rend en manifestation, on réalise souvent que les slogans qui marchent le mieux sont ceux qui dénoncent les institutions de manière globale. En effet, tout le monde peut s’y reconnaître, au-delà des désaccords qui peuvent avoir lieu à propos des solutions à apporter. Parmi ces slogans, on retrouve le fameux : « Et tout le monde déteste la police !« . Dans cette revendication peuvent ainsi se retrouver militants des quartiers populaires, gilets jaunes, anarchistes, et autres mouvements politiques qui connaissent pourtant des divergences sur d’autres points. De même, en étant cette sirène de l’urgence qui dénonce la police sans rentrer dans un discours plus explicite, 13 Block permet à chacun de projeter sa révolte contre l’institution policière, tirée de sa propre expérience et de son engagement politique.

Ainsi, la dialectique entre hymne politique et banger hédoniste apparaît comme faussée, simplificatrice. Sans doute Fuck le 17 relève-il en effet des deux à la fois. Sans doute, même, que son caractère flou, fou, est justement ce qui le rend fédérateur. Et cela d’autant plus qu’à aucun moment, ce sont les créateurs d’un morceau qui détiennent son sens. 13 Block donne Fuck le 17 au public, et celui-ci se l’approprie, le clame, le politise.

Alors, Christophe Castaner et ses acolytes se sont aussi emparés du single, le rendant politique de manière encore plus évidente. Le morceau se fait en effet désormais le lieu d’une lutte entre ceux qui dénoncent les violences de la police, et ceux qui cherchent à faire croire que la violence viendrait de ceux qui la dénoncent. Fuck le 17 n’était sans doute pas destiné à devenir un point de débat politique – du moins de cette politique qui se fait dans les bureaux confinés et sans fumigène – mais le ministre de l’Intérieur a paradoxalement contribué à en faire un objet d’engagement, et de soulèvement. Alors forcément, Fuck le 17, objet hybride, intrigant et ravageur, n’a pas fini de nous faire sauter en l’air.

About Guillaume Echelard

Guillaume Echelard
Je passe l'essentiel de mon temps à parler de rap, parfois à la fac, parfois ici. Dans tous les cas, ça parle souvent de politique et de rapports sociaux, c'est souvent trop long, mais c'est déjà moins pire que si j'essayais de rapper.

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