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[Interview] Gaël Faye – « On revendique qu’on fait du rap et le rap est pluriel. »

Photo Ludovic Etienne

 

Nous sommes tout près de la sortie de ton premier album, comment te sens-tu ? (Depuis l’interview, l’album a été repoussé deux fois : il sortira finalement début 2013)
Cet album a été tellement une longue histoire que je ne me sentirai soulagé que le jour de sa sortie. Ça fait dix ans que je suis dessus, il a été retardé plusieurs fois notamment à cause de mes voyages au Burundi. Finalement, je me préserve.

Tu peux nous éclairer plus sur ses multiples retards ?
J’ai écrit mon premier texte en 2002, il s’appelait La France. C’est celui qui ouvre l’album. C’était la première fois que j’arrivais à mettre des mots sur ce sentiment d’exilé que je trainais depuis mon arrivée. Ça a été un déclic pour moi. Alors je me suis dit : « pourquoi ne pas le faire sur tout un album ? »

Le texte était inspiré par quelqu’un ?
Non, pour la première fois c’était vraiment moi. J’arrivais à écrire quelque chose de très personnel, de très intime. J’arrivais à parler de mon exil, de la difficulté d’être loin de ceux qu’on aime et de la volonté de faire évoluer les choses dans mon pays. J’étais aussi pris dans cette situation d’exilé qui commence à être tiraillé entre ici et là-bas.

C’est le propos de Youssoupha dans ses récentes interviews, qu’il est passé de « vivant en France » à français à part entière et que la transition était compliquée.
C’est l’idée. Je voulais mon album très riche musicalement et je n’arrivais pas à trouver les bonnes sonorités avec des beatmakers. J’ai alors attendu le bon musicien que j’ai fini par trouver en la personne de Guillaume Poncelet. Mais lui était pris sur plein d’autres projets et on a dû attendre pour collaborer. Ensuite est venu l’album de Milk, Coffee & Sugar puis la tournée.

Et le succès d’estime.
Voilà. J’en ai profité quand Edgar s’est concentré sur son recueil de poésie pour travailler sur mon projet solo. On avait eu des dates de sortie au départ, ça devait être début 2012 en indé. Entre temps, on a trouvé un deal chez Motown France et ça a forcément retardé aussi. Tous ces éléments-là ont joué sur le retard. Mais le 24 Septembre, il sort en physique.

Avec une tournée prévue ?
Oui, on est en train de la mettre en place pour la rentrée.

Ce qui signifie que tu vis du rap ?
Oui. On a eu cette chance, déjà avec Edgar, depuis deux ans de vivre du rap. On ne fait pas que du rap puisqu’on fait des ateliers etc. mais on en vit. Puis, nous avons notre propre label donc on produit d’autres artistes.

 

Tu as fait ta première date en Mai, comment te sentais-tu à la fin du concert ?
Wahou. Déjà soulagé. Mais ému aussi parce qu’il y avait ma famille dans la salle et tous les gens qui attendaient vraiment l’album. J’ai fait plein de morceaux pour la première fois sur scène, les personnes concernées étaient dans la salle. C’était un sacré mélange d’émotions.

On a pu constater que ton public était très varié. Comment tu l’expliques ?
C’est pareil avec Milk, Coffee & Sugar. Nous avons toujours une boîte de crayons de couleur. Je pense que le fait que notre musique mélange plein d’influences joue pas mal. Après, avec Edgar on vient de la scène slam et on a l’habitude de gérer des salles hétéroclites. Les gens viennent parce qu’ils sont intéressés par notre discours mais aussi parce qu’on a de très bons musiciens.

On a le sentiment que votre public vient voir un concert de musique plutôt qu’un concert de rap. C’est presque une belle victoire.
Oui et on a toujours appréhendé ça comme ça. On a eu du mal à s’imposer. On nous disait : mais vous faites du slam et ça nous dérangeait parce que l’image médiatique du slam est éloignée de ce qu’on fait. On ne se retrouve pas dans un Grand Corps Malade ou Abd-Al Malik. Avec Edgar, on revendique qu’on fait du rap et le rap est pluriel.

Tu ne penses pas que la variété de ton public est aussi une résultante de la qualité de ton discours ?
Peut-être. Mais encore une fois, c’est l’héritage de la scène slam où tu ne peux pas te cacher derrière une instru. Donc si on enlève la musique et qu’on ne garde que les textes, ça reste écrit et cohérent.

 

Est-ce que tu as assez de recul pour te rendre compte de la qualité de tes textes ?
Je ne sais pas, je me sens toujours le petit d’un autre. Je suis un immense fan de Ill des X-Men et j’ai l’impression que j’arriverai jamais à son niveau. Parfois quand je fais écouter Ill à des amis, ils me disent qu’ils n’aiment pas. Pourtant, je ressens toutes les subtilités de ses textes et même quand il dit Retour aux pyramides, tu peux croire qu’il ne dit rien mais pour moi, ça me renvoie à Cheikh Anta Diop, aux racines. Il y a toutes ces images. Et je travaille aussi comme ça, derrière une phase ou un jeu de mot, il y a des références. C’est ce que j’ai toujours aimé dans le rap. Même un Booba qu’on peut critiquer maintenant, c’est l’école du rap à code. Tu rentres dans un monde véritablement.

Tes textes tournent beaucoup autour de l’Afrique. Est-ce ta principale source d’inspiration ?
Non, pas du tout. Disons que sur cet album, il y a l’Afrique en toile de fond parce que c’est autobiographique. J’ai passé la majeure partie de ma vie au Burundi et je raconte un peu ce qu’était mon quotidien là-bas. Et au-delà de l’Afrique, je parle surtout de l’exil. C’est une position de l’entre-deux. Cet album est métissé avec tout ce que ça comporte de bipolarité. Même quelqu’un qui n’est pas spécialement sensible à l’Afrique peut y trouver des résonances. C’est assez universel.

Tu as un contenu assez unique dans le rap français. On y parle beaucoup de l’Afrique mais finalement rares sont ceux à y avoir vraiment vécu et toi, tu ne l’idéalises pas mais tu la racontes. Tu ne penses pas que c’est ça qui touche les gens ?
C’est bien possible. Je n’ai pas décidé de faire un album autobiographique pour me raconter mais parce que je pensais pouvoir apporter un angle de vue singulier dans le rap français. D’ailleurs, le dernier morceau de l’album s’appelle L’ennui des après-midi sans fin, je l’ai écrit pour montrer que l’on peut y vivre une vie tout aussi banale que dans n’importe quel autre endroit de la Terre. J’ai voulu éviter le sensationnalisme.

Dans le propos, cette chanson m’a rappelé celle de Renaud Les dimanches à la con. Il y a une influence ?
Non, Renaud je ne connais pas très bien. Je connais ses tubes, je suis un grand fan d’Hexagone mais ça ne va pas plus loin.

 

Je change de sujet. En évoquant autant le Burundi, n’as-tu pas peur de devenir un porte-drapeau ?
Non, je ne le crains pas. J’ai souffert de la méconnaissance de ce pays quand je suis arrivé en France, c’est très dur à se prendre. Alors je disais Rwanda et les gens me répondaient génocide. Du coup, je suis content d’être un porte-drapeau mais il y a un pas entre ça et le ministère du tourisme burundais,  que je n’ai pas envie de franchir. Moi, je parle de mon Burundi personnel à travers mon prisme. Et tant mieux si ça ouvre une lucarne comme Youssou N’dour l’a fait pour le Sénégal.

Ça viendra forcément avec la médiatisation.
Oui et tant mieux. Pour une fois que c’est une autre image que la guerre et les camps de réfugiés.

Tu as une écriture assez soutenue. Est-ce qu’elle vient naturellement ou alors tu travailles tes textes au scalpel ?
Déjà, je n’ai pas du tout l’impression d’avoir une écriture soutenue mais merci beaucoup. Je fais toujours en sorte d’être compréhensible par tout le monde, je ne veux pas être dans l’hermétisme ou dans un univers métaphorique trop compliqué. Et pour répondre à ta question, je ne travaille pas tant mes textes que l’idée. Elle voyage beaucoup en moi avant de sortir. Le titre Métis en est l’exemple. Comment dire ce que je ressens d’être métis ? Ça a pris des années. Idem pour la chanson Ma femme. Ça faisait longtemps que je voulais faire une chanson sur celle que j’aime mais je n’avais pas envie de faire un texte à l’eau de rose. Et puis le jour où ça vient, c’est parti.

Est-ce que tu acceptes l’appellation rap conscient qu’on te colle ?
Ça dépend ce qu’on cache derrière le mot conscient. Si on définit le conscient par un rap qui ne se regarde pas le nombril et qui analyse le monde qui l’entoure, je suis tout à fait d’accord avec cette appellation-là parce que c’est ça qui m’a amené à l’écriture.

Est-ce que tu penses avoir une chance de diffusion à plus grande échelle ?
Alors ça, c’est l’inconnue la plus totale. Tant que tu ne marches pas, on te dira que tu n’es pas fait pour ça. Le jour où tu vends un million, même si tu rappes avec un bal musette derrière, on dira que c’est l’évidence, que c’est l’avenir. Moi qui vient de la scène slam, je connaissais Grand Corps Malade avant qu’il devienne ce qu’il est et quand il m’a dit qu’il voulait sortir un album de slam, je lui ai souhaité bon courage mais personne n’y croyait. Après son succès, tous les directeurs artistiques cherchaient un slameur. C’est une alchimie étrange.

Vous ne vous êtes pas fixé d’objectifs de vente ?
Non, moi je veux juste que l’album existe. J’espère tourner un petit peu et faire assez de dates pour le présenter au Burundi et au Rwanda. J’aimerais quand même écouler les albums qu’on a pressés, ce sera déjà bien. Ça nous permettra aussi d’avoir un public nouveau pour le second album de Milk, Coffee & Sugar prévu pour 2013.

 

Vous avez commencé à travailler dessus ?
Oui, on revient à la prod’ avec des beatmakers. Là, mon album est entièrement joué par des musiciens.

Puisqu’on parle du groupe, avec le recul, tu penses quoi du premier album ?
Il a la fraicheur d’un premier album mais il a aussi ses défauts. J’en suis très fier et je pense que c’est un album qui est bon puisque des  gens qui l’écoutent aujourd’hui ont l’impression qu’il vient de sortir.

Vous avez eu un gros succès d’estime à sa sortie, vous n’êtes pas déçus qu’il n’ait pas eu plus d’impact ?
Non, quand tu sors de ta cuisine et que personne ne te connaît, tu ne penses pas un jour pouvoir aller en studio avec Oxmo, checker Youssoupha. On a vendu 5000 disques en indépendance totale. Ce qui nous a permis d’envisager mon album puis le prochain du groupe. C’est une affaire qui roule.

About Stéphane Fortems

Dictateur en chef de toute cette folie. Amateur de bon et de mauvais rap. Élu meilleur rédacteur en chef de l'année 2014 selon un panel représentatif de deux personnes.

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