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[Chronique] Georgio – Bleu noir

Les personnes qui savent écrire sont souvent les mêmes qui s’accrochent à leurs idées. Georgio est de celles-là. Ayant acquis un succès certain depuis son projet produit par Hologram Lo’, Soleil D’Hiver, il aurait pu signer chez plusieurs majors. Il ne l’a pas fait et a choisi de faire appel à son public pour sortir ce premier album : l’attente ne pouvait en être que plus grande, et le poids donné à chaque titre, plus fort. La plateforme de financement participatif Kisskiss Bankbank lui a permis de recueillir les fonds dont il avait besoin pour fournir un travail de qualité, tourner des clips et faire de la promotion.

Du haut de ses 22 ans, le petit Georges, originaire du 18e  arrondissement de Paris, écurie de renom et vivier de nombreux talents, nous livre son premier album, Bleu Noir. Parler de premier album de Georgio a des airs de paradoxe quand on connaît la productivité du jeune rappeur, qui a sorti, sans compter celui-ci, cinq projets différents, dont deux EP, depuis 2011. Toutefois, si on compare ces autres projets à ce dernier travail, on remarque une évolution du personnage, plus réfléchi, et une couleur globale qui ne pouvait pas être mieux reflétée que par le nom choisi.

Georgio a évolué et on le ressent dans ses textes, dans l’ambiance générale du disque mais aussi dans le choix des instrumentales. Cette évolution, que certains ne trouveront peut-être pas à leur goût, ne doit cependant pas éclipser la qualité du travail, qui est une constante dans tout ce qu’on a pu découvrir de cet artiste jusqu’à présent. Il l’a lui-même confié chez Grünt, dans un entretien filmé d’une heure et demie, captivant et authentique : « La forme est différente mais le fond reste le même.» Différente oui, mais finalement pas autant que certains voudraient le croire. On sent toujours chez Georgio, plus que jamais en fait, cette volonté de se livrer, de parler de lui-même ou des autres mais toujours à travers son regard gris, urbain et tourmenté. L’artiste partage « sa vie, ses névroses, ses cauchemars, ses envies ». L’album est personnel, intimiste et pourrait, comme il le dit si bien, s’appeler « Je ».

Comme tout album intimiste qui se respecte, Bleu Noir n’offre que très peu de chansons à thème. Malik, dans laquelle Georgio s’essaye avec succès au story-telling, relève toutefois de cette catégorie. On peut cependant faire ressortir quelques grandes thématiques du projet, comme autant de facettes qui définiraient et constitueraient la personnalité du jeune rappeur. Ces grandes lignes sont plus ou moins omniprésentes et ont une certaine perpendicularité, comme si elles devaient à un moment ou un autre se recouper dans l’œuvre.

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La dépression

La première est sans aucun doute la dépression, le côté le plus sombre d’un jeune homme prisonnier de sa solitude qui s’exprime en images et en couleurs froides pour lutter contre ce qu’il vit et ce qui l’attend. Cet aspect est aussi celui qui donne cette poésie à ses textes, un mélange de nuits blanches et noires, de couchers de soleil d’automne, de pluie et de crépuscules d’hiver. Cette facette est très présente, notamment, mais pas exclusivement, dans le titre d’ouverture Jeudis Gris, dans Dépression (dont le titre ne pouvait pas être plus parlant), Faut Tenir ou dans la chanson donnant nom à l’album, Bleu Noir.

L’amour

L’enfant du divorce a également un rapport fort et torturé à l’amour, deuxième grande ligne directrice de cet album. On retrouve ce moteur de façon très présente dans Rose Noire, une note d’espoir dirigée à tous ceux qui ont connu les tourmentes d’une romance : « Comment te dire sans faire trop de commentaires que ton histoire est banale, que les fleurs ne poussent pas en hiver ? La Celle Saint-Cloud est également une démonstration d’amour, d’un autre type cette fois : un titre poignant destiné à la grand-mère du jeune homme, qui « s’est retrouvée, à 70 ans, dans le rôle d’une mère ». L’amour est également et surtout présent dans le titre qui referme le disque, Des Mots Durs Sur Des Bouts De Papier, un appel déchirant lancé à celle qui est « comme sa moitié ». Le son est sale, sort de la chambre de l’artiste et on peut sentir son profond mal-être comme s’il était à côté de nous.

La rue

La rue, pilier et source d’inspiration du rap, est la 3ème facette très importante de cet album. Elle apparaît beaucoup, comme une parure dont le rappeur ne pourrait se défaire que lorsqu’il entre dans sa chambre et se couche, pour ne plus penser à rien. On la retrouve souvent, notamment dans l’excellent 6 avril 1993, qui évoque l’assassinat du jeune Makomé par la police il y a 22 ans dans le 18e (le titre part de cet évènement tragique pour jouer ensuite sur la notion d’insécurité de façon plus vaste). Elle est aussi et surtout parfaitement cristallisée par son quartier, n’importe quel quartier en fait, dans le magnifique Les Anges Déchus Les Gens Déçus, probablement le meilleur titre de l’album, qui relate le vide des quartiers dits difficiles et la détresse de tout un pan de la jeunesse française, trop souvent ignorée. Le clip est magnifique et place des images puissantes et poétiques sur une chanson déjà très parlante. Les mots sont mis sur des sentiments et des questions tues : « J’connaissais tous les papas qui partent et les baratineurs/ mais pas la souffrance d’un fils quand c’est l’papa qui meurt ». Le titre est bercé par un beat d’inspiration boom-bap, une boucle de piano et des samples vocaux qui donnent presque envie de pleurer, pour peu que l’on ait une sensibilité exacerbée. A noter la référence à IAM dans le refrain, qui démontre le respect du rappeur pour les classiques de ses aînés, à une époque où il est à la mode de se moquer du passé.

La force

Le quatrième pilier de ce disque est la force, la sienne et celle qu’il donne aux autres. Cette force se traduit par une envie d’aller de l’avant, un certain bonheur aussi, que l’on ressent lorsque Georgio parle des siens, de sa musique, de ses concerts et de son public. Rêveur, chanson écrite pour son frère footballeur au lendemain d’une déception, n’est qu’un exemple de l’énergie que Georgio est capable de transmettre à travers son rap ; un rap qui ne se contente pas d’être sombre, mais qui est un enchevêtrement de sentiments complexes. Bercé par le vent retransmet également cette envie de vivre et d’affronter l’avenir. Cette dimension recroise elle aussi les trois autres lignes directrices de part et d’autres de l’album, venant rajouter une certaine cohérence au projet.

S’il est certain qu’ici, Georgio s’essaye parfois à d’autres styles, plus modernes et grands publics qu’auparavant, tant en termes de façon de rapper que d’instrumentales (notamment dans Héros, Dépression ou Faut tenir), la sonorité reste très éloignée de la trap ou des productions américaines glauques, bardées de clochettes et de triples caisses claires au son creux, vue et revues et souvent accompagnées de textes pauvres. En outre, l’album offre majoritairement des sons modernes mais d’inspiration classique (Georgio a grandi, comme il le dit lui-même chez Grünt, « avec Flynt » et les piliers du 18e, quoi de plus normal donc ?), et surtout une très grande cohérence dans le choix des instrumentales et des textes qui vont avec. Beaucoup de piano, de violon, de guitare (souvent électrique) et de samples vocaux qui donnent une structure ordonnée au projet. Mention spéciale pour, dans le genre 100% ancienne école, l’instrumentale de 6 avril 1993, une tuerie signée Basquiat, producteur de Joey Badass avec lequel Georgio s’est mis en contact alors qu’il ressentait le besoin pressant de mettre du son nineties dans son album. Le seul titre qui échappe peut-être à cette cohérence globale, en raison de son agressivité et du genre auquel il appartient est Appel A La Révolte, excellent égotrip sur une boucle aux sonorités électroniques, dans lequel Georgio montre qu’il est en mesure de livrer des performances techniques s’il le faut. S’il ne rejoint pas la ligne globale du disque, le titre n’en n’est pas moins bon et donne finalement de la diversité au produit final.

Georgio écrit bien et de façon spontanée, c’est une certitude. Le caractère personnel et intimiste de son album ne plaira peut-être pas à certains. Les autres y trouveront leur bonheur et découvriront le talent certain d’un jeune artiste qui a un bel avenir devant lui.

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4 comments

  1. Très bonne chronique , aborder l’album par thématiques est une très bonne idée, ça permet de mieux recouper les idées de l’auteur et c’est bien vu.
    Que ça soit pour vos articles comme pour les interviews menées par les gars de chez Grünt, j’met toujours un 10/10 !

  2. Très bonne chronique, cela résume exactement cette album et ce grand artiste, très content de savoir que je pense la même chose de cette album ! Un grand merci et un grand bravo, il y a beaucoup de talent chez ce gars, il peut être fier de ce qu’il a produit, bleu noir c’est la passion, l’amour, le partage, cette saleté de rap, un gars très cultivé, une vrai connaissance de la musique, un style moderne, le côté noir en résumant.. Merci encore, j’me vois dans tes chansons t’es un artiste vraiment continu à nous faire rêver, je te souhaite que du bon pour la suite!! Aller pecho BLEU NOIR et decouvrer pour ce qui connaissent pas Georgio un artiste de rap! FORCE À TOI !! FORCE À BLEU NOIR

  3. Salut lerapenfrance,

    Vous avez oubliez le morceau voyage qui mérite amplement sa place, il enrichit l’album, l’instru’ est vraiment top, il est vraiment singulier…vous devriez le placer !

    Merci Georgio pour cet album « Bleu Noir » vraiment évolué, mais sa fais encore plaisir d’écouté « Homme de l’ombre » de temps en temps !

    Merci pour l’article, super ! 😉

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